‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 5)Chapitre 117 sur 125 · DE JACQUES COEUR · texte numérisé non relu

DE JACQUES COEUR

PAA M. BONAMY. (i)

Tous ceux qui ont parlé de JacquesCœur juscp'à présent se sont copiés les uns les autres, et n'ont fait aucun usagé des pièces de son procès, qui sont en grand nombre : c'était néanmoins dans ces sources qu'ils auraient dû puiser, s'ils avaient voulu nous donner un détail exact de sa vie. La communication que j'en ai eue, et la lecture des pièces originales , dont quelques-unes sont de la main de Jacques Cœur j m'ont mis en état d'en parler avec plus d'exactitude , et de relever les erreurs où sont tombés tous nos historiens , en racontant les derniers événements de Javie de cet homme célèbre-

Au reste, ce qui concerne Jacques Cœur ne doit pas être indifférent à des Français; c'est un citoyen recommandable par son amour pour son' roi , pour sa patrie, et estimable par les qualités du cœur et

i Mémoire de racadémie des Inscriptions et Bellesf-^ Lettres. T. XX.

MOHSTRSLCT. T, XUl, — MÉM. DE J. DU ClERCQ. 35

les talents de l'esprit. Amateur du bien public , il ne sépara jamais ses intérêts particuliers de ceux de l'état. S'il employa ses richesses à faire desacquisilions considérables; s'il profita de la faveur dont le roi l'honora pour placer ses enfants dans des postes élevés , il n'en est pas moins vrai que son prince trouva toujours en lui un sujet reconnaissant, prêt à le servir dans les besoins de l'état. C'est à lui que Charles VII fut redevable du bon ordre qui régna dans ses finances, de la suppression des abus qui s'étaient introduits dans la fabrication des monnaies, et du rétablissement du conunerce, totalement tombé dans le royaume pendant les guerres funestes contre l'Angleterre. Enfin c'est à lui qu'est principalement due la gloire du règne de Charles VII : car, sans vouloir rien diminuer ici des louanges que méritent les béros qui se signalèrent alors par les armes, il faut convenir que leur carrière n'aurait peut-être pas été aus^ brillante qu'elle le fut, si Jacques Cœur, par s^ soins, n'eût procuré aux armées tous les secours d'argent, de vivres et d'artillerie, nécessaires dans les expéditions militaires. Cependant il s'en faut beaucoup que son nom soit aussi célèbre parmi nous que celui des Dunoisj desLahire , des Saintraille, des Chabannes, et de tant d'autres qui ont si glorieusement aidéCharlesVII à reconquérir sonroyaume. La mémoire d'un homme , uniquement occupé à remédier aux maux intérieurs d'un état , en j rétablissant l'ordre et l'abondance, qui font le bon-

heur des peuples , ne passe point à la postérité d'une manière aussi brillante que celle d'un conquérant^ les efiets que produit un gouvernement sage, s'opérant presque sans éclat, et étant d'une nature à laisser dans l'obscurité leurs auteurs et les moyens qu'ils emploient, frappent peu les esprits de la multitude , qui, trop superficielle pour discerner le grand de l'éclatant, attache l'idée de grandeur aux actions qui font le plus de bruit.

Jacques Cœur serait probablement resté toute sa vie négociant, si Charles VU, qui reconnut pendant son séjour à Bourges les talents qu'il avait pour le gouvernement, ne l'eût engagé à les employer au bien de son état , et ne lui eût donné la direction d'une partie de ses finances, sous Je titre de conseUler et ' argentier du roi ; mais il lui accorda en même temps la permissioa de faire le commerce, qu'il continua par ses facteurs jusqu'à son emprisonnement.

Annobli dès l'an i44o^ il vivait avec une splendeur conforme à la noblesse dont il était décoré ,

I . La plupart de nos auteurs croient que l'argentier du roi était le surintendant des finances j mais M. du Gange dit que c'était celui à qui les trésoriers royaux étaient obligés de rennettre tous les ans une certaine somme des revenus du roi , pour être employée aux dépenses de «a ma'rson } et l'argentier était tenu d'en rendre compte à la chambre des comptes. Etienne de La Fontaine , qui exerçait cet office en i35i , n'avait que quatre cents liv. de gages. Voy. le Gloss. de du Congé , au mot argentarius.

et aux richesses immenses qu'il avoit amassés par des voies licites, lorsqu'en i45i une intrigue de courjenversa cette fortune, trop grande pour être durable, quoiqu'elle fût légitime, le fit condamner à perdre tous ses biens, et l'obligea de s'enfuir de sa patrie pour aller mourir dans une terre étrangère « Ses richesses , dit la Thaumassière, furent le » plus grand de ses crimes , et donnèrent envie à » des vautours de cour d'en poursuivre la cpnfis- » cation , et de lui faire faire son procès par des » juges intéressés et enrichis de ses dépouilles. »

C'est cette chute et les tristes effets dont elle fut suivie, que je vais décrire d'après des monuments authentiques; les mêmes monuments me serviront encore à faire voir que l'on doit regarder comme absolument chimérique tout ce que nos historiens ont dit jusqu'à présent sur la retraite et sur la mort de Jacques Cœur dans l'île de Chypre. Ce ne furent pas ses richesses seules qui lui suscitèrent à la cour des ennemis puissants, à la tête desquels était Antoine deChabannes, comte de Dammartin; la faveur dont Jacques Cœur jouissait auprès du roi, qui paraissait lui donner trop de part dans sa confiance, ne fut pas un moindre objet de leur jalousie, et leur fit chercher les moyens de le perdre dans son esprit.

La mort d'Agnès Sorel, maîtresse de Charles VIT, fut le premier préteirte qu'ils employèrent pour y parvenir : cette demoiselle étant venue voir le roi à l'abbaye de Jumièges, où il était alors pour achever la conquête de la Normandie , elle y mourut

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le 9 février i45o, et l'on prétendit qu'elle avait été empoisonnée par Jacques Cœur. Jeanne de Vendôme, de l'ancienne maison des seigneurs de ce nom, femme de François de Montberon, seigneur de Mortagne -sur -Gironde, se rendit son accusatrice, et déposa si formellement de l'empoisonnement, qu'on ne douta point que l'accusation ne fut bien fondée. En conséquence^ Jacques Cœur fut arrêté le 3i juillet i45i à Taillebourg, où il s'était rendu auprès du roi ; et sans aucune infor-mation juridique ni aucun jugement rendu , ses biens furent saisis et mis en la main du roi , qui en prit cent mille écuspour la guerre de Guyenne-, et destina ses terres à Antoine de Chabannes , à Guillaume GouflSer et à plusieurs autres, qui furent en mên>e temps ses ennemis, ses geôliers et ses juges. Cependant ce crime prétendune fut point avéré, et Jacques Cœur daigna à peine se défendre d'une pareille accusation. Il avait été nommé par Agnès Sorell'un de ses exécuteurs testamentaires ; c'était au moins une preuve qu'elle ne l'avait pas soupçonné d'une telle noirceur. Jean Cœur , archevêque de Bourges et ses frères , dans un mémoire qu'ils firent pour la justification deleur pèr.e, nous fournissent une autre preuve de la fausseté de cette accusation, en nous apprenant un fait que nos historiens ont ignoré : c'est qu'Agnès Sorèl était morte en couche , et que son enfant avait vécu six mois après la mort de sa mère ; ce qui est^ disent-ils, preuve claire que jamais ne fut empoisonnée ^ et

ce apperva par le procès de maistre Robert Poitevin , médecin du wiy et Vun des exécuteurs testa-mentaires^ Agnès Sorel: aussi Jeanne de Vendôme fut-elle convaincue de calomnie et condamnée » a faire amende honorable à Jacques Cœur.

Il semblerait qu'après cela on aurait dû Télargir : en eflEet^ par la première commission pour le feire arrêter, les commissaires n'avaient charge que de l'examiner sur les poisons et sur une prétendue conspiration contre le roi, dont il se purgea aussi facilement que de l'accusation du poison donné à Agnès Sorel. Mais il y avait trop de gens intéressés à ne pas laisser déclarer innocent un homme dont ils avaient déjà en .partie partagé les hiens : ceux à qui il avait prêté de l'argent sans intérêt , et dont nous avons encore une longue liste, se trouvaient tout d'un coup quittes de leurs dettes par la condamnation de leur bienfaiteur; ainsi il ne faut pas s*étonner s'il s'éleva contre lui tant d'en-

I . .Ce sont les propres termes du mémoire cité ci-dessus, où Jeannie de Vendôme , fille de Pierre de Vendôme II du nom , est appelée la damoiselle de 3fortamg, parce qu'elle avait épousé en secondes noces François de Montberon , seigneur de IVTortagne-sur-Gironde, lieu situé environ à cinq lieues au-dessous de Blaie. Les enfants de Jacques Cèeur parlent ainsi dans cc^ Mémoire, a A la vérité la da- » moiselle de Mortaigne ^t Jacques Colone en (des poisons) T» avaient déposé formellement, lesqueulx depuis s'en » sont desdits, et en ont esté condampnez à faire amende » honorable à leur dict père. »

nemis qui lui cherchèrent d'autres crimes pour le rendre coupable^ Ils obtinrent donc du roi une autre commission pour faire informer sur de nouvelles accusations ; les principales étaient qu'il avait fait sortir du royaume de l'argent et du cuivre en grande quantité ; qu'il avait renvoyé à Alexandrie un esclave chrétien qui s'était réfugié en France, et avait abjuré le christianisme depuis son retour en Egypte; qu'il avait contrefait le petit scel du secret du roi et ruiné le pays de Languedoc par des exactions sans nombre, par d'aflFreuses concussions^ colorées de diflFérents prétextes propres à faire retomber sur le prince tout le mécontentement des peuples. On l'accusait enfin d'avoir, sans la permission du poi et du pape, transporté chez les Sarrazins une grande quantité d'armes qui n'avait pas peu contribué) disait-on , au gain d'une victoire remportée par ces infidèles sur les chrétiens.

Mon but n'est point d'entrer dans tout le détail du procès de Jacques Cœur , ni de discuter tous ces chefs d'accusation et les réponses qu'il y fit ; ce qui demanderait un mémoire particulier. Je me bornerai a rapporter historiquement la suite de la procédure ; et j'observerai d'abord que les enfants de Jacques Cœur prétendirent toujours que l'arrêt donné contre leur père était un jugemant inique. Les avocats du parlement de Paris dirent qu'il y avait eu au procès, nullité , injustice , iniquité manifeste et erreur expresse; ce que Louis XI reconnut aussi en i4i65, lorsqu'il dit dans ses lettres que Jac-^

36o APPENDICE. ' ^^'

ques Cœur avoitestéconstiluéprisonnierà lapoursuUe de plusieurs seshaiaeuxetmaheillaniSy tendants aie dépouiller et eux enrichir de ses biens. En effet, le malheureux Jacques Cœur, arrêté d'abord sur un fait reconnu faux, et livré, uqn aux juges ordinaires, mais à des commissaires intéressés, fut traité comme un criminel dont on avait résolu la perte. On le transféra du château de Taillebourg à celui de Lusignan, où il fut interrogé, le lo septembre i45i, par Guillaume Gouffier^ premier chambellan du roi, qui fit aussi les premières informations, et interrogea les témoins. Les enfants de Jacques Cœur se plaignirent que les juges n'entendaient que des ennemis de leur père , « ^eps , dis^ient^ilst , pail- » lards, perdus, infâmçs,. accusés de meurtres et p décriés pour leurs crimes m , dont quelques-uns même, dans la suite, avouèrent qu'ils avaient été gagnés pour déposer contre Jacques Cœur. Ce fut en vain' qu'il voulut se justifier par des témoins qu'il offrait d'administrer ; on exigea de lui qu'il le fît pjir lettres, quittances, décharges et autres papiers qu'il disait avoir. Jacques Cœur î*épondit que s'il était en liberté il lui serait aisé de constater son innocence par ce moyen ; mais qu'il lui était impossible de recouvrer tant de pièces nécessaires à sa justification , qui se trouvaient éparses en différens endroits , et dont quelques-unps pouvaient être sur ses vaisseaux dans le Levant, et d'autres entre les mains de ses facteurs et serviteurs qui travaillaient sous lui , et qui avaient été obligés de

prendre la fuite. Il demanda en particulier à ses juges qu'on permît à Guillaume de Varie, son principal facteur, annobli par Charles YII y de revenir dans le royaume pour l'assister, comme celui qui était plus au fait de ses affaires et plus en état de satisfaire ses juges sur les connaissances dont ils avaient besoin ; mais ils lui refusèrent cette grâce , aus^-bien que la demande qu'il leur fit d'avoir des avocats et un conseil pour le guider dans ses défenses. On lui offrit seulement de lui donner des personnes de sa connaissance , telles qu'il les voudrait choisir. Néanmoins, sur la réquisition qu'il fit de plusieurs personnes qu'il nomma , entre autres de l'évêque d'Agde , en qui il avait confiance, ses commissaires ne voulurent pas y consentir. Ils poussèrent même la rigueur jusqu'à lui refuser la consolation de voir son fils aîné chevêque de Bourges, prélat r piété , sa droiture et sa généri mémoire est encore aujourd'hj dans son diocèse. Jacques Cœui à le voir que pour lui donner , e juges, des renseignements toucl lificatives qu'on exigeait de lui ; « parce que , di- » sait-il , ses gens , facteurs et serviteurs qui avaient » ses besqgnes , feraient plus pour ledit archevêque » qu'ils ne feraient pour les autres ». Mais ils furent inexorables sur cet article , et lui donnèrent deux de ses facteurs, maître Jean Thierri, secrétaire du roi, et Pierre Jober, changeur du trésor, qupi-

que Jacques Cœur remontrât qu'ils ne se connais • saient point en matière de finances. Ces deux hommes^ qui étaient honnêtes gens, furent donc ceux que députèrent ses juges pour recouvrer dans le Languedoc tous les titres servant à la justification de Jacques Coeur. On les fit venir devant lui pour recevoir leurs instructions ; mais après leur avoir fait promettre par serment qu'ils ne lui feraient entendre par signe , ni ne lui diraient autre chose que Ce qui était dans un écrit qu'on leur remit entre les mains, Jacques Cœur leur indiqua les personnes et les lieux ou ils pourraient trouver les papiers qu'on lui demandait; Ces deux députés voulaient qu'on mît dans leur commission qu'il leur serait aussi permis de foire entendre les témoins, ce qui leur fut dénié : les juges leur enjoignirent seulement de recouvrer les lettres et titresqu'ils pourraient trouver. Cependant Jacques Cœur fut encore changé de prison : on le conduisit de Lusignan au château de Maillé, où l'on continua les informations. Quoique ce ne fût pas toujours lés inêmes commissaires (Jui les fissent , c'était le même esprit <pii les guidait. Après Antoine de Chabannes, on n'en voit pas de plus animé contre Jacques Cœur qu'un nommé Otto Ohastelain, trésorier de Toulouse, ennemi déclaré de JacquesCœur, et qui paraît avoir été l'âin ede toute Fintrigae tramée contre lui. Jac-

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