UM) D*UN BOURGEOIS DE PARIS
aussi y estoient. En icellui temps le vin estoit très cher plus que long-temps n'avoit esté , et si y avoit très pou raisins es vignes, et encore ce pou dégastôient lesdits Anglois et Bourguignons, comme eussent fait porcs; et n'estoit nul qui en osast parler. Ainsi estoit le peuple mal gouverné par la malle et convoiteuse voulenté des gros, qui gouvernoient Paris, qui toujours estoient avec les signeurs, et n'avoient nulle pitié du pouvre peuple qui tant avoit de pouvreté ; mais firent lesdits gouverneurs, pour complaire aux signeurs, à ung lundi sixiesme jour de septembre après disner,environ trois heures, crier la monnoie que trois doubles ou niquets ne vàuldroient que ung Blanc, qui devant valloient six tournois; et de ce advint qu*on ne pot , celle journée ne lendemain ne pain , ne vin à Paris pour son argent finer.
Item^ en ce temps les Anglois prenoient aucunes fpis une forteresse sur les Arminas au matin , et ils perdoient aucunes fois deux au soir ; ainsi duroit la guerre de Dieu mauditte.
Item y en ce temps, ou mois de septembre, fist tant l'évesque de Paris , qui estoit patriarche, qu'il fut archevesque de Rouen par faute de soufisance; et le jour Saint-Denys ensuivant , neuviesme jour d'octobre , fut fait ung autre évesque de Paris, nommé Jehan de Vienne.
Item y en ce mois de septembre devant dit , orent journée de bataille ensemble les Arminas et les Anglois ; et fut en Normandie environ Avranches , et
RlOKSTBELET. 7". Xf^, — J0UR5. dW BO€RC. OE PaRIS. 22
358 JOUllNAIi (i4a3)
furent desconfits bien quatre mille Anglois, tous morts en la place ; dont ce fut pitié , et est , que il faut que chrestienté détruise ainsi l'ung et l'autre ; et certes ne fust pas sans grant destruction des autres ; car tout le peuple les avoit en trop mortelle haine les ungs et le3 autres.
Item y quant ledit évesque de Vienne fut receu évesque de Paris, il fist faire quarante jours tout ensuivant procession que Dieu par sa grâce voulsist mettre la paix en la chrétienté, et appaiser le temps qui trop estoit contraire pour les semailles ; car il fut bien quatre mois tous entiers ou plus que oncques ne cessa de plouvoir et de jour et de nuit.
Item y en ce temps avoit Ou chastel d'Yvry-la- Chaussée ung grant compaignie de larrons qui se disoient Arminas ou de la bande , auxquels rien , s'il n'estoit trop chaut ou trop pesant, ne leur échappoit ; et qui pis est , tuoient , boutoient feux , efforcoient femmes et filles, pendoient, s'ils ne payoient rançon à leur guise ; ne marchandise nulle par-là ne pou voit eschapper.
Item y en icellui temps le monde estoit moult esbahi pour le temps pliivieux qui tant duroit , et le doux temps qu'il faisoit; de la Saint-Remy jusqu'environ la Saint-Thomas l'apostre faisçit si très doux temps, que la vioUette jaune estoit aussi commune, comme elle a esté aucunes fois en mars; ne ne gella point en icellui temps; et disoit chascun que yver estoit tout passé; mais Dieu quiordonne, et nous devisons , commença à faire geler a la
{i4a3) d'un bourgeois DE PARIS. ' SSg
Saint-Thomas ; et gela de plus en plus fort , et dura jusques à la Chandelour sans cesser; et en ce temps, qui geloit si asprement, avoit si grant marché de choux à Paris, qu*on en avoit une charretée pour douze blancs ; on en avoit assez pour quatre ou six personnes pour ung noiret, qui ne valloit qu'une poictevine ou environ; et avoit-on pois, fehves pour deux sols parisis le boisseau.
Item y de fruit en grand abondance et très bon ; on avoit à Nouël et après, ung quarteron de pommes de romeau ou de capendu pour quatre deniers et pour moins.
Item y en ce temps, toutes gens qui avoient maisons y renoncoient, puisqu'elles estoient chargées de rentes ; car nuls des censiers ne vouloient rien laisser de leurs rentes , et amoient mieux tout per* dre que faire humanité à ceux qui leur dévoient rente , tant estoit la foi petite ; et par celle deflPaute de foi on eust trouvé à Paris de maisons vuides et croisées saines et entières plus de vingt-quatre milliers où nuUi ne habitoit.
Item y en ce temps, bien pou après ou devant Nouël fut reprinse Compiègne par les Arminas ; et avecques ce prindrent très grant foison blés qu'on amenoit à Paris du pays de Picardie ; et tantost que les nouvelles furent scènes à Paris, le prévost de Paris y mena grant foison gens de Paris pour les assiéger ; mais il ne fist chose dont on doie parler, que gaster finance, et donner peine aux pouvres gens.
34o JOURNAL (i42i)
Item^eu ce temps n'avoiten France nul signeur, ne nul chevalier de nom , ne Anglois , ne autre , et pour ce estoient les Ârminaz si hardis , et si entreprenants.
Item y à l'issue de février oudit an quatorze cent vingt-trois, se rendirent ceux du Crotaj et ceux de Montaguillon aux Anglojs, leurs vies sauves, et s'en allèrent franchement qui tant de maux avoient fait : car ils s'estoient tenus plus d'ung an.
Item^en ce temps rien ne sefaisoit que pari' Anglois , ne nul des signeurs de France ne se mesloit du gouvernement du royaume. En icelui temps estoit la royne de France demourante à Paris, mais elle estoit si pouvrement gouvernée, qu'elle n'avoit tous les jours que huit sextiers de vin tout au plus pour elle et son tynel (maison); ne le plus de ceux de Paris qui leur eust demandé où est la rojne, ils n'en eussent sceu parler, tanf en tenoit-on pou de compte qu'à peine en challoit-il au peuple , pour ce qu'on disoit qu'elle estoit cause des grants maux et douleurs qui pour lors estoient sur terre.
Item ^ tout l'jver et tout le caresme jusques après Pasques, qui furent le vingt-troisiesme jour d'avril l'an quatorze cent vingt-quatre, environ le mai , on alla assiéger Gaillon , Sedane , Nangis , et autres forteresses, lesquelles furent toutes prinses des Anglois ; et s'en allèrent les Arminaz desdites, leurs vies sauves , sinon ceux de la garnison du chastel de Sedane , qui furent tous mis à l'espée ,
OiM) d'un bouhgeois' de paris. 34 1
et les autres firent pis la moitié qu'ils n'avoient fait devant.
Item y en ce temps , le régent de France fist assiéger à l'entrée de juillet ceux qui estoient dedens Yvrj-la-Chaussée, qui avoient pou de vivres ; et estoit leur espérance toute de eux garnir de vivres des biens qui estoient sur terre encellui mois, espécialement de tous blez et de potaigers pour toute Tannée , car de char avoient-ils toujours assez; mais on dit bien souvent que ung pansse \y asgne et l'autre ly asgnier ; et Dieu qui mua le propos de Oloferne, tourna leur joye, quant ils cuidèrent estre plus asseurez, en tristour ; car ils furent de si près prins , qu'ils n'orent point de pouvoir de cueillir ne blé, ne vin, ne potaige ; pourquoi il convint qu'ils traitassent au régent. Et fut leur traité tel, qu'ils se dévoient rendre à la voulenté du prince , s'ils n'avoient dedens quinze jours secours au mois d'â^oust, lequel leur fut accordé. Et de ce en baillèrent ostaiges bons et souffisants tous gentilshommes ; car bien estoient oudit chastel quatre cents hommes d'armes, tous de renom ; si orent grant espérance ou secours que point ne leur faudroit audit jour. Si sceurentles Arminaz le jour; si firent grande assemblée de toute leur puissance , et eux mirent en chemjin par-devers Chartres, tuant, robant, pillant, prenant hommes et femmes, brief ils faisoient tout mal. D'autre part, le régent, qui estoit devant le chastel d'Yvry-la-Ghaussée, fist semondre son ost partout; et quand ils feurent ve-^
O^^ JOURNAL (i4a4)
nus , si furent armés à dix milliers tous hommes defTensâbles, lesquels il ordonna moult saigement; car il se mist en une plaine moult belle , et parderrière lui avoit ung tertre moult hault , par quoi il n'avoit garde par derrière, car nul ne peust bonnement descendre ladite montaigne par devers eux sans grant travail. En ce temps, les Arminaz approuchèrent plus et plus l'ost du régent. Quant il le sceut , si fit ordonner ses batailles , et les pria de bien faire ^ et là les attendit de pié quoy en moult belle ordonnance. Les Arminaz envoyèrent coureux montez d'aventaige pour aviser Tost dudit régent. Quant les coureux virent son ost en si belle ordonnance , si s'en retournèrent comme gens effrayés à leurs gens, en leur disant que très grant folie seroit d'assembler , et que le mieux seroit de s'en retourner chascun en sa garnison. Si s'advisèrent après d'une trayson; car ils envoyèrent à une lieue près de l'ost du régent environ cinq cents hommes d'armes bien montés et armés, lesquels firent semblant de venir pour lever le siège , dont ils n'avoient talent ne hardement ; et ceux qui estoient dedens le chastel, eux orgueillirent et commencèrent à crier et braire, en disant paroles monlt villeneuses et despites au régent et à ses gens ; car ils cuidèrent bien à cette fois estre secourus et deslivrés, quand ils virent les cinq cents hommes ; car leur pensée estoit que ce fust l'avantgarde des Arminaz : mais autrement estoit ; car ils n'estoient ainsi venus que pour ce que bien scavoient que le régent les attendroit en la place. Si
(i4a4) D*UIf BOUaGEOIS DE PARIS. S/jS
ne se bougèrent du lieu où ils estoîent, dont les deux osts povoient voir Fung l'autre. Et cependant que là se tenoient, les Arminaz faisoient re* tourner leur charroy et leur train le plus tosl qu'ils povoient pour eux s'enfuir sans riens perdre , ne sans coup férir. Quant ceux qui devant ï'ost du régent estoient venus orent tant esté illecq , que bien que fust l'ost à pié eslongné trois ou quatre grossses lieues, si montèrent moult tosl, et s'enfouirent après leur gens, qui tiroient vers le Perche. Et ce jour estoit lundi, vigille de la Nostre- Dame mi-aoust. Quant ils furent près de Verneil, ou Perche , si firent une grand trayson ; car ils prindrent grand foison de leurs soudoyers Escossois , qui bien scavoient parler le langage de l'Angleterre , et leur lièrent les mains et les mirent aux queues des chevaux, et les touillèrent de sang, en manière de play es, en mains, en bras et en visaige , et ainsi les menèrent devant Verneil, criant et braiant à haut cris en langaige d'Anglois : Mal veismes ceste douloureuse journée ! quant nous cessera cette douleur F Quant les Anglois qui dedans la ville estoient virent la douleur contrefaite, si furent moult esbahis, et fermèrent leurs portes, et se mirent en haut pour deflfendre leur ville ; et quant les Arminaz virent ceci, leur montrèrent le sire de Torcy, l'ung des bons et vrais chevaliers , qui s'estoit rendu à eux, qui estoit lié comme les autres par trayson , qui leur dit que toute la chevalerie d'Angleterre estoit morte en cellui jour
544 JOURNAL m%t)
devant Yvrj , et pour néant se tendroient que jamais n'auroient secours ; et ce tesmoignèrent les autres qui bien parloient anglois , et jurèrent par leur serment que ainsi estoit. Si ne se sceurent comment concilier,; car ils tenoient lé sire de Torcy l'ung des bons et vrais chevaliers qui fust avecques le régent ; et véoient les autres liés aux queues des chevaux, qui parloient leurs langaiges, et leur affermoient la chose estre toute vraie, et si avoient peu de vivres ; si s'accordèrent que ils se rendroient, leurs vies saulves lainsileur fut accordé. Mais quant les Arminaz furent dedans la ville, si firert trop grand mal ; car ils mirent tous ceux qu'ils porrent attrapper à mort, et plusieurs fem-^ mes et enffans , et se logèrent en la ville et tout leur train. Ceux qui porent eschappèrent qui mieux mieux ; les aucuns arrivèrent en l'ost du régent qui moult furent esbahis. Quant ils furent, ceux de l'ost qui faisoient bonne chère et liée, si comptèrent leur adventure au régent ; et on avoit dit au régent, qu'ils faisoient semblant de fouir, afin qu'il donnastcongié à ses gens; et celle pensée avoientils de lui courir sur , s'il leur eust donné congié : mais aussitost qu'il sceust la chose , si soi départit, et parlementa à ceux du chastel qu'il§ avoient pensée de faire, que bien sceussent que tous mourroient de malle mort, s'ils ne se rendoient; si se rendirent à lui, et en fist ce qu'il volt. Il en fist pendre, il en délivra la plus grant partie , qui depuis firent tant de maux , tant que ce hydçu^ip dur§
(liM) d'un bourgeois de paris. 345
temps. Après s'esmetit ledit régent, duc de Betfort, à tout son ost le plustost qu'il pot^ suivit les Arminaz jour et nuit , que le jeudi d'après la miaoust qui fut au mardi, approucha des Arminaz, tant qu'ils virent l'ung et l'autre. Quant ils virent le régent , si esmeurent leur gent , et virent qu'ils estoient bien dix-huit mille combattants 5 et firent escrier par leurs héraux les gens dudit régent , qui dirent par leur foi qu'ils n'estoient pas dix mille au plus. Quant ce ouïrent les Arminaz, qui de Lombards avoient grand planté moult bien montés, si leur dirent : JYous ordonnerons en telle manière y que vous de Lombardie ^ qui si bien estes montés ^ quant la bataille sera bien esmeue^ vous serez trois mille hommes de vous qui par derrière eux viendrez y et tuerez tout sans prendre homme à rançon. A ce s'accordèrent les Lombars : le régent d'autre part ordonna sa bataille, et fut en une belle plaine; si n'ot de quoi se fermer ; si fist descendre ses gens à pié , et fist lier tous les chevaux de son ost derrière l'ost, les testes devers le cul , tr&is ou quatre d'espès; et tous furent ainsi liés ensemble, que mesme les chevaux ne se povoient mouvoir l'ung sans l'autre ; car moult estoient court liés. Quant orent ainsi ordonné les deuxosts leurs batailles, et qu'ils furent en ordonnance, les Arminaz, qui moult estoient pécheurs, firent demander au régent qu'il avoit en pensée , et que il vaudroit mieux faire ung bon traité que combattre ; car moult se doubtoient pour leurs péchés, Le régent, tout assuré Içur
manda que tant de fois avoiteat leur foi mentie, que jamais on ne les devoit croire , et que bien sceussent que à lui jamais n'auroient traité ne paix tant qu'il les eust combattus, Adoncques il n*j ot plus parlé , les deux osts vinrent Tung contre l'autre , et commencèrent à frapper et mailler l'ung sur l'autre de toutes manières d'armures de guerre que on peut penser, detraict ou d'autre chose. Là eussiez ouï tant douloureux cris et plaintes, tant hommes chéoir à terre , que puis n'en relevèrent, Fung chacer, l'autre fouïr, l'ung mort fust, l'autre gésir à terre gueuUe baiée , tant sang espandu de chrestiens qui oncques n'a voient veu en leur vivant l'ung l'autre ; et si venoient ainsi tuer l'ung l'autre pour ung pou de pécune qu'ils- en attendoient avoir. La bataille fut moult cruelle , que on ne scavoit qui en aroit le meilleur . Les Arminaz a voient grand fiance aux Lombards qu'ils avoient ordonnés de venir par derrière rompre la bataille du régent de France , lesquels n'osèrent oncques ce faire quant iis virent la ha je des chevaux qui par derrière estoit; si ne leur fut àguères quigàignast ouperdist, mais qu'ils eussent du pillage. Situèrent les pouvres varlets et paiges qui dessus les chevaux estoient , et onent le cuer failli de aider à leur gent, etprindrent tous les bons chevaux et tout ce qui dessus estoit troussé; et ainsi se enfuirent, sans plus revenir^ vers leurs pays. Ainsi s'en allèrent honteusement comme couars et convoiteux. Quant les Arminaz virent qu'ils ne venoient
(i494) d'un bourgeois de pahis. 347
point , si furent moult esbahis. Si leur fut dit par ung hérault comnient les Lombards s'en estoient enfouis sans cop férir pour le pillage ; si furent les Arminazsi esbabis^ qu'ils ne sorent quel conseilprendre , et si estoient entrés en bataille plus de quinze mille : mais leur pécbé leur nuisoit tant, qu'ils ne povoient faire chose où ils eussent honneur oncques , puisque le duc de Bourgongne fut tué 'par eux. Quant les Anglois les virent esbahis , si se ralient et leur courent sur moult asprement de tout leur povoir, et prennent terre sur eux plus et plus , si asprement que les Arminaz ne porent plus souffrir l'estour (combat): ainss'en commencèrent à fouir moult honteusement pour sauver leurs vies, et les gens du régent les poursuivent jiisques devant Yerneuil ou Perche; là futgrand l'occision et cruelle dea Arminaz , car là furent morts par armes, par ledit des héraux, bien neuf milliers ; et si fut prins le duc d'Alençon, et mort le comte d'Aumalle, fils du comte de Harcourt , et le comte de Douglas mort, et lecomtedeBoveau mort, et le comte de Tonnoire mort, et le comte de Wantadour mort, et le comte de Narbonne; lequel ot la teste coppée depuis qu'il fut mort , et son corps pendu au gibet, et sa teste en une lance moult haut.
Item y feurent trouvés morts de la part des Ar minaz, bien deux mille trois cent soixante et quinze cottes d'armes.
Item y A^ ceux du régent, feurent environ trouvés trois mille, et très pou y ot de morts de gens de
nom. Quant ceux qui dedens la ville s'eslment mis, virent la grant desconfiture, ils ne se sceurent comment conseiller, fors que de eux rendre à la merci du régent, et ainsi le feirent. Si feurent les ungs navrés , les autres bien demi^morts , et en ce point feurent bouttés hors de la ville à leur grant confusion, touts nuds de toutes leurs armures.
Iterriy les Lombards, qùiavoient pillé les chevaux devantdits , ne tindrent pas touts ensemble leur chemin ; par quoi l'une partie fust encontrée devers Chartres, et feurent touts destroussés, et grant foison de tués et navrés. Laquelle bataille dessusdite fust le jeudi dix-septiesme jour du mois d'aoust Tan mil quatre cent vingt-quatre; et le vendredi ensuivant, dix-huitiesme jour dudit mois, fist-on les feus par tout Paris, et moult grant feste pour la perte des Arminaz; car on disoit qu'ils s'estoient vantés que se ils eussent eu le dessus de nos gens , qu'ils n'eussent épargné ne femmes, ne enflfents, ne héraulx, ne ménestriers, que tout ne fust mort à l'espée.
Item y le jour de la Nativité Nostre-Dame en septembre , vint le régent à Paris , et fust Paris paré partout où il devoit passer , et les rues parées, nestoyées j et feurent au-devant de lui ceux de Paris vestus de vermeil ; et vint environ cinq heures après disner, et allèrent une partie des processions de Paris aux champs au-devant de lui jusques outre la Chapelle de Sainct-Denis ; et
(i4a4) d'ujn bourgeois de pauis. 549
quant ils encontrèrent > si chantèrent hautement : Te Deum laudamus y et autres louanges à Dieur Ainsi vint dedens Paris bien aconvoyé des processions et de ceux de la ville ; et partout où il passoit, on crioit hautement : Noûel ! Quant il vint au coin^ de la rue aux Lombards^là joua un homme despartisé le plus habilement que on avoit oncques veu.
Item^ devant le Chastelet avoit ung moult bel mystère du vieil Testament et du nouvel, que les enffents de Paris feirent: et lust fait sans parler ne sans signer, comme se ce feussent images enlevées contre ung mur. Après, quant il ot moult regardé le mystère, U s'en alla à Nostre-Dame, où il fust receu comme se ce fust Dieu ; car les processions qui n'avoient pas esté aux champs, et les chanoines de Nostre-Dame le receurent à la plus grant honneur , en chantant hymnes et louanges que ils peurent , et jouoit-on des orgues et des trompes, et sonnèrent toutes les cloches. Brief , on ne veit ôncques plus d'onneur faire quant les Roumains faisoient leur triumphe, qu'on lui fist à celle journée et à sa femme , qui tpu jours alloit après lui , quelque part qu'il allast.
Item y celle année feurent les plus belles vendanges que oncques on eust veu d'aage d'homme, et tant de vin , que la fustaille fust si chière , que l'onvendoit deux ou trois queues vuides une queue de vin , ung poinson sans loyer , seize ou dix-huit sols parisis ; et brief, plusieurs meirent leur vin
35o JOURlfAL (i4^)
en cuves qu'ils feirent enfoncer; et fust le vin à si grant marché , avant la fin de vendange , que on avoit la pinte pour ung double , dont les trois ne valloient que un blanc ; et pour ung denier en avoit-on la pinte environ la Sainct-Remy, qui fust au dimenche celle année.
Item y au soir que le régent fust entré à Paris , comme devant est dit , on fist partout Paris feux et très grant joie , et fust la Nativité de Nostre- Dame au vendredi.
Item y tout homme de quelque estât, se non les gouverneurs , de tant de queues de vin qu'ils cueillirent, chascun paya très grant rançon ; car touts ceux qui avoient vin devers la porte Sainct-Jacques et celle de Bordelles , payoient de chacune cpieue trois sols parisis, forte monnoie, et de poinsons, de caques,. de barils au fer des queues; et si avoient à leurs despens les Anglois par-delà la porte Sainct-Jacques , et l'autre porte pour les Arminaz, qui toujours couroienten ce pays-là.
Item y au costé de deçà les ponts ne payoient que la moitié, pource que les faux mauvais n'y couroient point, et si ne avoient nulles gens d'armes.
Item y ou mois de novembre, fust marié le sire de Toulongion en Fostel du duc de Bourgongne, qui esloit frère au seigneur de Ja Trimouille , lequel y vint par sauf- conduit;! et si fust marié le sire del'Escales, Anglois; et feirent joustes plus de quinze jours touts les jours sans cesser; et puis
(14*4) d'un BOUttOEOlS DE PARIS. 35 1
s'en alla le duc de Bourgongne en son pays ; et quant il s'en fust allé , le régent print Tostel de Bourbon pour sien , la première sepmaine de décembre , et là feirent moult grant feste , quicousta moult ; et pour ce fust assise une très grosse taille et lourde , et fust quinze jours devant Noiiel ; et quant elle fust assise, touts les grands seigneurs s'en allèrent à Rouen .
Item , En ce temps couroient blancs de huit deniers parisis, petits blancs aux armes de France et d'Angleterre , et couroient niquez et noirez quatre pour ung niquet , niquez trois pour ung blanc ; et si avoil très granl foison de blancs de huit deùiers aux armes de Bretaigne, dontplusieurs marchands, bourgeois et autres qui en avoient, furent trompés ; car soudainement, leneuviesme jour de décembre, fut publié qu'ils ne courroient que pour sept deniers parisis. Ainsi perdirent fous ceux qui en avoient la huittiesme partie de leur pecune.
Item y la roy ne de France ne se mouvoit de Paris ne tant ne quant , et estent aussi comme se ce fust une femme d'estrange pays, enfermée tout temps en rhostel de Sainct- Pol , où le noble roy Charles VI trespassa de ce siècle , son bon mary, que Dieu pardoint! et bien gardoit son lieu, comme lemme veufve doit faire .
Item y en icelui temps s'en allèrent les Angloys en la comté de Hajnault; et là furent jusques après la Sainct-Jehan-Baptiste , pource qu'ils vouloient avoir la terre de la comtesse , que ung des
352 JOUnNAL (14250
frères du régent de France avoit prinse plus par voulenté que par raison, et Tespousa ; et si estoît* elle mariée en France au comte de Hajnault, frère du comte de Sainct-Pol. Si en commencea une très douloureuse guerre.
Itemy après Pasques, Tan mil quatre cent vin^cinq, fut si grant année de hannetons en France, que tous les fruits furent gastés , et grant partie des vignes*
Item y en ce temps rendirent ceux d'Estampes le chastel au duc de Bourgongne, et plusieurs forteresses d'entour, et après allèrent les Anglois,depar le régent, devant la cité du Mans.
Iterriy l'an mil quatre cent vingt-quatre fut faite la dance macabre aux Innocents,et fut commencée environ le mois d'aoust , et achevée en karesme ensuivant.
Item^ après Pasques, pou devant la Sainct- Jehan , ceux de la rue Sainct-M artin et des rues d'entour orent congié de faire ouvrir la porte Sainct- Martin à leurs cousts et despens, et de faire le pont-leveys, les barrières, brief, et tout ce que à la porte convenoit pour lors qui moult estoit endommaigiée ; car l'arche du pont estoit rompue , et les murs d'entour de toutes parts et toutes les barrières pourries, et toutes les serrures enrouillées; brief, il sembloit que on ne l'eust point ouverte puys quarente ans , tant estoit tout desmolj et empiré ; mais les habitants de la grant rue Sainct- Martin y firent si grant diligence et si bonne de
(i4s5) d'un bourgeois db paris. 353
leur peine et de leur argent, que on povoit bien dire que ils avoient le cueur à l'euvre ; car chacune dixaine àson toury alloit; et portoient pelles, houes, et hottes et penniers, et emplirent et vuydèrent ce que il falloit ainsi faire , et tiroient les grans pierres des fossés pesants une queue de vin ou plus ; et avec eux se mettoient prestres et clercs, qui de leur aider faisoient toute leur puissance, et firent par bonne diligence tant de leurs corps pener de bien paier ouvriers , qu'elle fut plus tost faite que chacun y povoit passer chevaux et charrettes sept sepmaines, que le commun du peuple ne la jugeoit ; car tous ou le plus disoient qu'il seroit avant la Sainct-Remy que on y pust passer; et gens et harnoys, comme dit est, y passèrent tout à leur aise l'an mil quatre cent vingt-cinq; et dit-un que passé avoit trente ans, on n'y avoit vu passer autant de personnes comme ce jour y passa; et cedit jour-là gardèrent les dizenniers du quartier, et le quartenier et les cinquanteniers , et firent bonne chère ce jour de Saînct-Laurens , qui fust au mercredy .
Iteniy le darrenier dimanche du mois d'aoust , fut fait un esbattement en l'ostel nommé d'Arminac, en la rue Sainct-Honoré , que on meist quatre aveugles, tous armés en ung parc, chacun ung baston en sa main , et en ce lieu avoit ung fort pourcel , lequel ils dévoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait , et firent cette bataille si estrange ; car ils se donnèrent tant de grans cops de ces bastôns, que de pis leur en fut; car quant le
MOIISTRKLBT. TéXV» JOURW. d'uM BOBBU. DE P A BIS. 20
554 JOUUNAL (i425)
mieux cuidoient frapper le pourcel , ils frappoient l'ung sur l'autre; car se ils eussent esté armés pour vray, ils se fussent tués l'ung l'autre.
Item y le sabmedy du dimenche devant dit furent menéslesdits aveugles parmi Paris, tous armés, une grant bannière devant, où il avoit ung pourcelet pourtrait, et devant eux ung homme jouant du bedon (tambour).
Item^le jour Sainct-Leu et Sainct-Gilles, qui fut au sabmedy premier jour de septembre, proposèrent aucuns de la paroisse faire ung esbattenaent nouvel, et le firent; et fut tel ledit esbattement: ils prindrent une perche bien longue de six toises ou près, fet la fichèrent en terre , et au droit bout de haut mirent ung pannier, et dedens une grasse ouè et six blancs, et oingnirent très bien la perche; et puis fut crié que qui pourroit aller querre ladite ouè en rampeant contre mont sans aide , la perche et pannier il auroit, et l'oûé et les six blancs ; maisoncques nul, tant sceut-il bien gripper n'y pot avenir ; mais au soir ung jeune varlet qui avoit grippé le plus haut ot l'ouè , non pas le pannier, ne les six blancs, ne la perche ; et fut fait ce droit devant Quinquempoit, en la rue aux Ouès ; et le mercrecly ensuivant ou coppa la teste à ung chevalier mauves brigant, nommé messire Estienne de Favièrès , né de Brie, très mauvais larron ^ et pire que larron ; et furent pendus aucuns de ses disciples au gibet de Paris et en autres gibets.
item, en celui mois les Armioaux laissèrent Ro-
(i4a5) d'un bourgeois DE PARIS. 3Ô5
cbefort, où ils estoient assiégés de nos gens, et si vindrent plus quatre fois que nos gens n'estoient pour lever le siège. Mais quant les Arminaz virent que nos gens estoient de si bonne ordonnance, ils n'osèrent approucher se non de bien loing, et firent une escarmouche bien aspre de leur trait , et les autres contre eux moult asprement, et espécialement ceux de Paris, qui moult les grevèrent de leur trait , dont plusieurs de là furent navrés ; aussi furent plusieurs de nos gens. Mais quant les Arminaz virent la bonne voulenté que nos gens avoient deeulxdeflPendre , comme il apparut à eux, ils orent paour, et tindrent la chose en estât ; et en ce faisant, firent vuyder leur bagaige le plus tost qu'ils purent. Et quant ils sceurent que ce fut fait, ils firent manière d'entrer dedens Rochefort ; mais ils firent autrement ; car ils firent boutter le feu dedans , et ardirent blés et lars , et autres biens qu'ils ne povoient emporter, à fin telle que les autres n'en admendassent dé rien ; et quant ils virent qile le feu montoit haut , et qu'on ne le pourroit estaindre, ils s'en allèrent; ainsi, sans plus faire, ung pou après, nos gens allèrent dedens; ils n j trouvèrent que les paroys; si s'en revint chacun en son lieu.
Item y en ce temps fut ouverte la porte de Montmartre ou mois de septembre , et ou mois d'octobre fut fait le pont-leveis.
Item y en ce temps couroit une monnoie à Paris, nommée placques, pour douze deniers parisis, et
656 JOUllNAL (i4s5)
cstoient de par le duc de Bourgogne ; lesquelles placques, quant on vit que chacun en avoit ou pou ou grant , on les cria parmi Paris le samedi deuxiesme jour de novembre mil quatre cent vingt -cinq, à huit doubles, qui avoient esté prins pour neuf doubles, dont grant murmure fut ; mais à souffrir le convint , quoique le cueur en doulust.
Item y la première sepmaine de janvier mil quatre cent vingt-cinq , vint une grant planté à Paris de laboureurs, pour larrons brigands qui étoient entour à douze , à seize , à vingt lieues de Paris environ ; et faisoient tant de maux , que nul ne le diroit; et si n'avoient point d'aveu et nul estendart, et estoient pouvres gentilshommes qui ainsi devenoient larrons de jour et de nuit. Quant le prévost de Paris ouït la plainte , si print la compaignie de la soixantaine de Paris, d'arbalestriers et d'archiers, et les mena hastivement où on lui avoit dit que ces larrons reposoient ; et tant fist qu'en mains de huit jours ils en prindrent plus de deux cents, et les envoya en diverses prinsons es bonnes villes dont plus près estoit; et le mercredi, neufviesme jour du mois de janvier mil quatre cent vingt-cinq , en admena à Paris deux charretées des plus gros, et n'estoient que vingt ou environ.
Item y en ce temps avoit toujours guerre le frère du régent de France au duc de Bourgongne ; et firent plusieurs escarmouches les Flaments et les Ânglois de la partie dudit frère du régent.
Item y en ce temps on crioit les harengs frois
(iia6) d'un bourgeois DE PAIlIS. SSj
parmi Paris à la moitié de caresme , environ la Saint-Benoist , et en vint grant foison à Paris.
Iterrij on avoit aussi bons pois qu'il en fust oneques nuls, le boissel pour trois blancs ou quatorze deniers , febves pour dix deniers ou pour doze deniers.
Item y en ce temps commença la guerre entre les Angloiset les Bretons ; el prindrent les Anglois la ville de Saint-Jame de Beuveron , et la garnirent de vivres et fortifièrent moult ; et les Bretons les assiégèrent dedans la 'ville en mars l'an mil quatre cent vingt- cinq, et là furent jusques après Pasques l'an mil quatre cent vingt-six, qu'ils traitèrent ensemble sans cop férir; et disoit-on communément que aucuns des grands de Bretaigne, évesques ou autres, en orent de l*argent; dont la commune de Bretaigne en fut trop ma! comptente ; mais ils l'endurèrent pour celle fois.
Item y en ce temps estoit recommencée la guerre entre le diic de Bourgongne et le frère du régent de France; et fut adonq levée une grosse taille qui moult greva le menu peuple.
Item y ou mois de juing ensuivant furent les eaux si grandes par toute la France, que la propre nuit de la Saint-Jehan, l'an mil quatre cent vingt-six, quant le feu fut bien allumé , et que les gens danssoient autour, et que le feu fut abattu, la rivière crut tant , qu'elle vint destaindre le feu ,• et print-on ce qu'on pot avoir du feu hastivement, et le bois qui n'estoit pas encore tout ars et le pori a vers la croix^
358 JODIIJMAL (1496)
et là fut ars le remenant de la bûche ; mais avant qu'il fut quatre jours ou six après, elle fut si dé- •mesurée, qu'elle passa la croix, et furent les marais de Paris pleins d'eaue ; et commença à rentrée de juing, et fut avant dix ou doze jours ou mois de juillet, qui sont bien quarente jours, qu'elle fut tant appetissée que d'estre marchande; et furent les gaignages des pays bas avecques tous perdus. Pour ce fut faitte une procession générale la sepmaine d'après la Saint -Jehan, mercredi devant Saint-Pere et Saint -Pol^ qui fut moult solempnelle et piteuse, et allèrent les paroisses à Nostre- Dame et portèrent la chasse de la benoiste Vierge Marie 5 c'est assavoir par le pont qui est derrière l'ostel-Dieu, et puis la rue première d'outre le petit Chastellet; et allèrent par-dessus le pont Neuf, et après par le grant pont , et revindreilt par le pont Nostre-Dame en la grant église ; et là chantèrent une messe de la Vierge Marie moult dévotement, et fist-on ung moult piteux sermon ; et le fist frère Jacques de Tourraine , religieux de l'ordre de Saint - François.
Item, en ce temps fut le landit au lieu aecoustumé, qui n'avoit mais sis puis l'an mil quatre cent dix-huit.
Item y en celle année mil quatre Cent vingt^six, fut tant de cerises, que maintes fois on avoit es halles de Paris neuf livres pour ung blanc de quatre deniers ; mais tout courant plus de six sepmaines on avoit six livres pour quatre deniers parisis ; et du-
(liaG) d'un bourgeois DE PABFS. SSq
rèrent jusqu'à la mi-aousl qu'on avoit toujolirs la livre pour deux deniers ou au plus pour ddix dou bles , qui ne valloient pas quatre tournois.
Item y en septembre , le jour Sainte-Croix, qui fut au sabmedi, la porte Saint-Martin, comme devant, avoit esté fermée sans murer , et demeura fermée jusqu'au septiesme jour de décembre ensuivant, landemain de la feste vSaint-Nicolas d'yver; et furent les dizeniers du quartier et plusieurs autres gens d'onneur , à laquelle péticion et requeste ladite porte avoit esté ouverte. Là furent le prévost des marchants et les eschevins , qui à la porte ouvrir dirent : Entre vous ^ bourgeois et mesnaigiers y cette porte soit ous^erte et gardée a vos périls. Et ainsi fut ouverte la porte Saint-Martin au sabmedi septiesme jour de décembre.
Item y le diïnenche, seiziesme jour dudit mois, fut faite procession générale à Saint-Magloire, encontre aucun héreses ( hérétiques ) qui avoient herré contre notre foi , comme devant est dit , ou mois de mai quatorze cent vingt-quatre , de leurs invocations et de ce qui fut fait ; c'est assavoir par maistre Guillaume l'Amy , maistre Angle du Temple , et pliisieurs autres, en la prouchaine rue d'emprès le Temple, et est nommée la rue Portefin.
Item, y fut proposé à ladite procession que le Saint-Père vouloit que l'Université en fist son devoir ; et , à ce faire , leur ordonna trois ou quatre évesquespour être avec eux; c'est asçavoir l'évesque
56o JOURNAL (1496)
de Térouane , qui pour lors estoit chancelier de France, et l'évesque de Beau vais.
Ttem^ le septiesme jour de janvier quatorze cent vingt-six, fut crié que les doubles du coing de France , les quatre ne vaudroient que ung blanc un denier la pièce, et que ceux qui estoient signés aux armes d'Angleterre ne se changeroieat point.
Item y écus qu'on prenoit pour ving-trois sols , furent mis à dix-huit sols.
Item y petits moutons d'or, pour ce qu'ils estoient aux armes de France comme les escus , furent mis à douze sols parisis , qui devant en valloient quinze sols; et ce vrai est, que le landemaia que le cri fut fait, on n'eust eu ne pain ne vin, ne quelque nécessité des doubles françois, ne les changeurs n'en vouloient donner deniers ne oboles; et si n'avoit le peuple menu autre monnoie que celle qui rien ne leur vallut ; et quant ce virent aucuns que ]a perte leur estoit grande, si maudissoient fortune en appert et à secret , disant les volontés des gouverneurs, et vrai fut que plusieurs jettoient par-dessus les changes en la rivière leur monnoie , pour ce que rien n'en povoient avoir : car de huit ou de dix sols parisis on n'eust eu que quatre blancs ou cinq au plus ; et en fut jette cette sepmaine , que la monnoie fut criée, en la rivière plus de cinquante florins ou la value en monnoie, par droit désespoir.
Item, en ce temps, le régent de France estoit
(i4a6) D*UM BOURGEOIS DE PAJUS. 36l
toujours en Angleterre ne nul seigneur n'a voit en France ; et se partit ledit régent, de Paris , le jour Saint-Eloy, premier jour de décembre quatorze cent vingt-«ix.
lienij en ce temps, estoit le siège devant Mojmer en Champaigne , et là estoit le comte de Salcebry , qui estoit moult chevaleureux et bon homme d'armes et subtil en tous ses fais.
Item y en celle année fut faite une ordonnance de par le prévost de Paris et de par les seigneurs de parlement, que nul sergent à cheval, ne nul sergent à verge , s'il n'estoit marié ou s'il ne se marioit , n'officieroit plus ; et fut le terme de eux marier depuis la Toussainct jusques à Quasimodo t)u après , sans passer l'Ascension Nostre-Seigneur. Et en cel an fut très grand jver \ car le premier jour de l'an commença à geler , et dura trente-six jours sans cesser , et pour ce fut la verdure toute faillie ; car il n'estoit nouvelle de choux , ne de porée , ne de persil , ne de herbes.
Itérai , en ce temps fut fait évesque de Paris , maistre Nicolle Frallon; et fut receu à Notre-Dame de Paris le sabmedi vingt-huitiesme jour de décembre quatorze cent vingt-six.
Item y il fut avant la fin de mars que verdure yssist de terre, et encore n'en avoit-on point pour moins de deux deniers ; car il gela très fort à glace presque tout le mois de février; pour ce fut verdure si chère.
Item^le cinquicsme jour d'avril, à ung sabmedi,
562 JOURNAL (lia;)
viçile du dimenche perdu, vint le régent à Paris, qui a voit demoré en Angleterre seize mois pour cuider traiter de paix entre le duc de Bourgongne, frère de sa femme , et son frère le duc deGlocestre ; mais; il n'y pot mettre paix à celle fois.
Iterriy vint le cardinal de Vincestre le darrain jour d'avril ensuivant quatorze <îent vingt-sept, lequel esloit oncle au régent de France ; et avoit plus grant tynel (état) avecques lui quand il vint , que le régent de France qui estoit gouverneur de France et d'Angleterre.
Item y le mois d'avril et du mois de mai jusqu'environ trois ou quatre jours en la fin , ne cessa de faire très grand froit; et ne fut guères sepmaine qu'il ne gelast ou greslast très fort, et toujours pleuvoitj et le lundi devant l'Ascension de Nostre-Dame et sa compagnie furent à Montmartre , et ce jour ne cessa de pleuvoirdepuis environ neuf heures au matin jusques à trois heures après disner , nonpascpi'ilsse mussassent (cach assent) pour la pluie; mais pour certain les eschevins furent si très fort enfondrez entre Montmartre et Paris , que nous misnies une heure largement à venir de Montmartre à Saint-Ladre ; et de là vint la procession par Sainct-Laurens ; et au départir de Sainct-Laurens , il estoit environ une heure ou plus , la pluie s'eflForça plus fort que devant; et à celle heure s'en alloit le régent et sa femme par la porte Sainct-Martin ; et encontrèrent la procession , dont ilstindrent moult pou de compte ; car ils chevaulchoient moult fort , et ceux
(1427) d'un bourgeois db PAiiis. 563
de la procession ne porent recuUer; si furent moult touillez delà boue que les pies descbevaux jettoient par-devant et derrière : mais oncques n'y ot nul si gentil (jui, pour chasse^ ne pour procession, sedaingneast ung pou arrester. Ainsi s'en vint à Paris la procession le plus tôt qu'eUe pot, et si fut entre deux et trois heures quant ils vinrent à Sainct- Merri. A cellui jour se partit le régent pour aller devers le duc de Bourgongne, comme devant est dit, qui fut le viogt-sixiesme jour de mai quatorze cent vingt-sept.
Item , le premier jour de juing, oudit an , fist l'évesque de Paris sa feste , et fut confermé éves- <jue^ et ne fut plus parlé de l'élection qui d'avant avoit esté faite ; c'est assavoir de messire NicoUe Frallon , lequel avcit esté esleu de tout le chapitre , de Nostre-Dame : mais nonobstant l'eslection du chapitre , ledit Nicolas Frallon en fut déboutté , et l'autre dedens boutté ; car ainsi le plaisoit aux gouverneurs ; et estoit nommé le grand trésorier de Rains , et en son propre nom messire Jacques.
Item y en cel an fut la rivière de Saine si très grande , car à la Pentecoste y qui fut le huitiesme jour de juing, estoit ladite rivière à la Croix de Grève , et se tint en ce point jusques au bout des festes, et le jeudi elle crut de près de pié et demi ' de haut , et fut l'isle de Nostre-Dame couverte ; -et auxOurmétiaux, qui sont deçà de l'autre costé de la rivière , devers l'église de Saint-Paul, presque toute U terre estoit couverte j et ce n'estoit
364 JOURNAL (i4«7)
mie trop grand merveille ; car depuis la moitié du mois d'avril jusques au lundi de la Pentecoste , qui fut le neufviesme jour de juing l'an mil quatre cept vingt-sept , ne fina de pleuvoir ; et toujours jusques à celluî jbur faisoit très grand froid comme à l'entrée de mars ; et en ce temps faisoit-on processions moult piteuses, et dedans Paris et aux villaiges ; car le mercredi des fériés de la sainte feste de Pentecoste fut le jour de la beneisson dix gros villaiges de devers la porte Saint-Jacques , comme Vanvres, Meudon, Clamart , Yssi, etc.; et furent jusques à dix paroisses, tant cp'ils furent bien de cinq ou six cent personnes où plus , femmes , enflFens , viels et jeunes , la plus grand partie nuds pies, à croix et bannières, chantants hymnes et louanges à Dieu nostre sire , pour la pitié de la grand eau et pour la pitié de la froidure qu'il faisoit ; car du jour n'eust point trouvé une vigne en fleur.
Item y en ce point vindrent à Paris, et de là à la beneisson au Landit,etpuis à Saint-Denis en France, et là firent leurs dévotions ; et puis s'en re vindrent tous jeuns à Paris , et tels y eut jusques en leur lieu, qui sont près de dix lieues de terre; etijuant ils passèrent parmi Paris , au retourner , il avoit bien dur cueur à qui le sang ne muest en pitié jusques aux larmes ; car là eussiez veu tant de vieilles gens tous nuds pies, tant de petits enffents, comme de douze ans ou de quatorze si travaillés; car cellui jour fit si grand chaut que merveilles.
(Ua;) d'un bourgeois de PARIS. 365
Item , le jeudi ensuivant crut tant l'eau , que l'isle Nostre-Dame fut couverte , et devant l'isle aux Ourmetiaux estoit tant crue , que on y eust mené batteaux ou nacelles ; et toutes les maisons d'entour, qui basses estoient , comme le celier et le premier estaige estoient pleines : telles y avoit dont le celier estoit plein du haut de deux hommes; et là estoit pitié ; car les vins y estoient par-dessus l'eau; et en aucuns lieux, comme en estables cp]i estoient basses de trois ou quatre degrés, l'eau crut tant là entour, que les chevaux , qui fort liés là estoient, ne porent tous estre rescous , qu'ils ne fussent noyés , les aucuns par la grandeur de l'eau qui sourdit en mains de deux heures de plus du hault d'ung homme là en droit et ailleurs ; car elle crut tant le vendredi et le sabmedi ensuivant qu'elle s'espandit jusques devant l'os'el de la ville; et fut pli;is d'un haut pié largement en l'ostel du mareschal quidemoure àl'opposite devant du costé de la Vannerie , et jusques au sixiesme degré de la croix de Grève, droit devant l'ostel de la ville au droit de la croix ; et fut avant environ la Saint- Eloy que onpeust aller en la Mortellerie; et brief elle fut plus grande près de deux pies de haut qu'elle n'avoit esté en l'année de devant , et par tous les lieux où elle fut , comme en blés , en avoines es mares, elle degasta tout , et sécha tellement, que celle année ne firent oncques bien ; car elle y fut bien cinq ou six sepmaines.
Item , en ce fut ordonnée une grosse taille et cueillie sans merci.
Item^etk ce temps ^ environ quinze jours en juillet , fist mettre le régent le siège devant Montargis, et le sixiesme jour d*aoust ensuivant fut ordonné qu'on neferoit plus pain que de deux deniers pièce ou de ung denier pièce; et ainsi fut fait ; et bien avoit huit ou neuf ans qu'on n'en avoit point fait à Paris , qui mains vaulsist de deux deniers.
Item y celle dite sepmaine mesme fut crié et publié que les escus d'or , ne les moutons d'or , n'auroient plus de cours pour nul prix que pour tant d'or.
Item , celle année fut moult largement fruit et bon ; car on avoit le cent de bonnes prunes pour ung denier , et nulles n'estoient verrouses ; et de tout autre fruit largement, espécialement d'amendes avoit tant sur les arbres, qu'ils en rompoient tous; et fist aussi bel aoust, qu'il fist oncques d'âge d'homme vivant, quoique devant eust fait grand froidure et grand pluie , comme dit est ; mais en pou d'heurs Dieu laboure , comme il appert celle année ; car les blés furent bons et largement.
Item^ le dix-huictiesme jour d'aoust ensuivant mil quatre cent vingt-sept, se partit de Paris le régent, qui toujours enrichissoit son p^ys d'aucune chose de ce royaume, et si n'y rapportoit riens que , une taille quant il revenoit; et tous les jours couroient les murtriers et larrons autour de Paris, comme toujours pillant et robbant , prenant ; ne nul ne disoit : Dimiite. Le dimenche d'après la iny-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust ou-
(i427) d'un bourgeois de pabis. 3G7
dit an mil quatre cent vingt-sept, vindrent à Paris douze penanciers, comme ils disoient; c'est à sça- Toir ung duc et ung comte , et dix hommes tous à cheval, et lesquels se disoient très bons chrestiens, et estoient de la Basse-Egypte, et encore disoient qu'ils avoient esté chrestiens autrefois , et n'avoil pas grand temps que les chrestiens les avoient subjugués et tout leur pays, et tous faits christianer, ou mourir ceux qui ne le vouloient estre; ceux qui furent battisés furent signeurs du pays comme devant, et promisrent d'estre bons et loyaux, et de garder la foy de Jésus-Christ jusques à la mort, et avoient roy et royne en leur pays qui demouroient en leur signorie , parce qu'ils furent chrestiennés.
Item y vrai est, comme ils disoient, que après aucun terarps ils avoient prins la foy chrestienne, les Sarrazins les vindrent assaillir; quant ils se virent comme pou fermes en nostre foy, à très pou d'achoison, sans endurer guèresla guerre, et sans, faire leur devoir de leurs pays deffendre, qui très pou se rendirent à leurs ennemys, et devindrent Sarrazins comme devant, et renvoyèrent Nostre- Signeur*
Item y il advint après que les chrestiens, comme l'empereur d'Allemagne , le roy de Poullaine et autres signeurs, quant ils sorent qu'ils orent ainsi faulcement et sans grant peine laissée nostre foy, et qu'ils estoient devenus sitost Sarrazins et idolâtres , leur courrurent sus, et les vainquirent tan-
368 JOURHAL (i427)
tost , comme s'ils cuidoient que on laissast en leur pays, comme à l'autre fois pour devenir chrestiens ; mais l'empereur et les autres signeurs , par délibéracion de conseil, dirent que jamais ne tenroient terre en leurs pays , se le pape ne le consentoit , et qu'il convenoit que là allassent au Sainct- Père, à Rome; et là allèrent tous , petits et grands, à moult grant peine pour les enflFents. Quant là furent, ils confessèrent en général leurs péchés. Quant le pape ot ouye leur confession^ par grant délibéracion de: conseil, leur donna en penance d'aller sept ans ensuivant parmi le monde, sans coucher en lict ; et pour avoir aucun confort pour leur despense, ordonna, comme on disoit, que tout évesque et abbé portant crosse leur donroit pour une fois dix livres tournois ; et leur bailla lettres faisant mencion de ce aux prélats d'égHse , et leur donna sa béneisson, puis se départirent; et furent avant cinq ans par le monde qu'ils venissent à Paris ; et vindrent le dix-septiesme jour d'aoust, l'an mil quatre cent vingt-sept , les doze devant dits; et le jour Sainct-Jehan Decolace vint le commun , lequel on ne laissa point entrer dedens Paris ; mais par justice furent logés à la Chapelle Sainct- Denis ; et n'estoient point plus en tout d'hommes, de femmes et d'enffents de cent ou six vingts ou environ ; et quant ils se partirent de leur pays, estoient mille ou doze cents ; mais le remenant estoit mort en la voye, et leur roy et leur royne; et ceux qui estoient en vie avoient espérance
(i4«7) I>*UII BOURGEOIS DE PABIS« SGg
d'avoir encore des biens mondains ; car le Sainct- Père leur avoit promis qu'il leur donnerait pays pour habiter bon et fertile , mais qu'ils de bon cueur achevassent leur penance.
/ife/w^ quant ils furent à la Chapelle, on ne vit oncques plus grant allée de gens à la béneisson du Landit que là alloit de Paris, de Sainct-Denis et d'entour Paris pour les voir. Et vrai est que les enffents d'iceux estoient tant habilles fils et filles , que nuls plus ; et le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et chacune oreille ung anel d'argent, ou deux en chacune, et disoient que c'estoil gentillesse en leur pays.
Item y les hommes estoient très noirs , les cheveux crespés, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires ; toutes avoient le visage de plaie , les cheveux noirs comme la queue d'ung cheval, pour toutes robbes une vieille flaussoie très grosse d'un lien de drap ou de corde liée sur l'espaulle, et dessous ung povre roquet ou chemise pour tous parements, ©rief c'estoient plus pouvrescréaturesque on vitoncquesveniren France de aage d'homme; et néanmoins lour pouvreté, en la compaignie avoit sorcières qui regardoient es mains des gens, et disoient ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contans (querelles) en plu^ sieurs mariaiges; car elles disoient : Ta femme y ta femme y ta femme t^ a fait coux; ou à la femme : Ton mari t'a fait coulpe. Et qui pis estoit, en parlant aux créatures par art magique ou autrement,
MOKSTRCLET. T, A'f . — JoVRN. d'oIC BOURG. Dl PabIS.. 2 4
OU par Tennemi 4'enfer, ou par entreget d'abilité , f^isoient vuidés les bourses aux gens. Et le mettoient en leur bourse , comme on diso^t ; et vrayement j'y fus trois ou quatre fois pour parler à eux ; mais oncques ne m'appcreu d'ung denier de perte, ne ne le3 vys regarder en main ; mais ainsi le disoit le peuple partout; tant que la nouvelle en vint à l'évesque de Paris, lequel y alla et mena avecques lui ung frère meneur, nommé le Petit , jacobin , lequel , par le commandement de rêves* que, fist là une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui ce faisoient, et avoientcru et momtré leurs mains; et convinssent qu'ils s'en allassent, et se partirent le jour Nostre-Dame en septembre , et s'en allèrent vers Pontoise.
Itenfiy le vendredi cinquiesme jour de septembre, l'an mil quatre cent vingt-sept, fust levé le siège par les gens de celui qui se dit dalphin , qui estoit devant Montargis , et feurent les Anglois moult grevés ; car trop 3e fiaient en leur force, et feurent trouvés désarmés de leurs ennemis , qui bien en tuèrent six cents ou plus, que marchants de vivres , que hommes d'armes ; et leur convint laisser le siège ou droit temps que, on cueille les biens.
Item y en cel an faisoit aussi grant chaut à la Sainct-Remy , ou près , qu'il avoit fait à la Sainct- Jehan ; car en cel an ne fist pas plus d'un mois d'esté ; par quoi les vignes apportèrent si pou ,
(i4a7) ^*^^ BOURGEOIS DE PARIS. 871
que le plus n'apportèrent que un caque de vin en Tarpent, et encore mains tels y avoit; moult se tenoit heureux qui en avoit en Tarpent un mui ou une queue ; et tout par le loiig y ver qui tant dura , qu'on veit oncques mais si long ; et vraiment on trouvoit es almendlers aj)rès la feste de Toussainct, des amendes toutes vertes bonnes à peler comme à la mi-aoust , el estoient de très bon goust.
Item y en ce temps fust le vin très cher ; car on avoit très petit vin pour huit deniers pour pinte , «t si estoit la monnoie très bonne.
Item^ en cel an , ou pou devant , vint à Paris une femme nommée Margot, assez jeune, comme de vingt-huit à trente ans , qui estoit du pays de Renault, laquelle jouoit le mieux à la palme que oncques homme eust vu ; et avec ce jouoit devant main derrière main très puissamment , très malicieusement , très habillement , comme povoit faire homme ; et pou venoit d'hommes à qui ellene gaingnast , se ce n'estoit les plus puissants joueurs ; et estoit le jeu de Paris où le mieux jouoit en rue Grenier-Sainct-Ladre , qui estoit nommé le petit Temple.
Item^ environ quinze jours devant la Sainct- Remy , cheut ung mauvais air corrompu , dont une très mauvaise maladie advint, que on appelloit la dandoj et n'estoit nul ne nulle qui aucunement ne s'en sentist dedans le temps qu'elle dura ; et la manière comment elle prenoit , elle commencoit es rains et es éspaules, et n'estoit nul quant
572 JOURNAL (t4»7)
elle prenoit , qui ne cuidast avoir la gravelle, tant faisoit cruelle douleur ; et après ce à tous venoient les assées ou fortes frissons, et estoit-ou bien huit ou dix ou quinze jours qu'on ne povoit ne boire ne menger , ne dormir , les ungs plus , les autres moins ; après ce venoit une toux si très, mauvaise à chacun , que quant on estoit au sermon , on ne povoit entendre ce que le sermonneur disoit , pour la grant noise des tousseurs.
Iterriy elle ot très forte durée jusqu'après la Toussainct y bien quinze jours ou plus, et ne eusses guères trouvé homme ne femme qui ne eust la bouche ou le nez tout eslevé de grosse rongne ; ^ et quant on encontroit l'ung l'autre , on demandoit : As-tu point eu de la dando ? s'il disoit non, on lui respondoit tantost : Or te garde bien que vrçLiment tu en bouiteras ung morcelet. Et vraiment on ne mentoit pas , que pour vrai il fust pou , fust petit ou grant , femme ou enffent , quin'eust en ce temps ou frissons, ou la toux, qui trop duroit longuement.
Item y le quinziesme jour de décembre ensuivant , fust prins ung escuyer nommé Sauvage de Fromonville , dedans le chastel de l'Isle-Adam , par force , lui et deux varlets ; car plus n'y avoit de gens quant il fust prins. Assez fust qui le lia , et fust mis sur ung cheval , les pies Ués et les mains, sans chaperon ; en ce point admené à Baignollet où le régent estoit , qui tantost commanda que sans nul délai on Tallast pendre au gibet has-
(i4a8) d'upI BOURfGBOIS DE P^VUIS. 373
tivcxnent , sans estre ouy en ses deffensies ; car on avoit grant paour qu'il ne fust rescoux ; car de très grant lignaige estoit. Ainsi lust admené au gibet accompaigné du prévost de Paris, et de plusieurs gens ; et avec ce estoit ung nommé Pierre Baille y qui avoit esté varlet cordouannier à Paris , et puis fust sergent à verge , et puis recepveur de Paris , et lors estoit grant trésorier du Meinne ; lequel Pierre Baille ne volt oneques , quant ledit Sauvaige demanda confession, qu'il requist si longuement , mais lui fist tantost monter l'eschellé , et monta après en deux ou trois eschelons, en lui disant grosses paroles. Ledit Sauvaige ne lui respondit pas à sa voulenté , pourquoi ledit Pierre lui donna un grant cop de baston , et en donnoit cinq ou six au bourrel pour ce quMl interrogeoit du sauvement de son ame. Quant le bourrel veit que l'autre avoit si mal voulenté, si ot paour que ledit Baille ne lui fist pis ; si se hasta plustost qu'il ne devoit pour la paour , et le pendit : mais pour ce que trop se hasta , la corde rompit ou se desnoua, et chut ledit jugié sur les rains , et feurent touts rompus et une jambe brisée ; mais en celle douleur lui convint remonter, et fust pendu et estranglé ; et pour vrai dire, on lui portoit une très mal grâce, es-^ pécialement de plusieurs meurtres très horribles, et disoit-on qu'il avoit tué de sa main ou pays de Flandres , ou de Haynault , un évesque.
Item ^ en cel an après Pasques, qui feurent lé quatriesme jour d'avril Fan mil quatre cent vingts
huit, fust si granl foison de hannetons^ que avoit oncques vu; et mangèrent tellement vi^es, al*^ mendiers, noyers, et autres arbres, que par les contrées oii ils fçurent, n*avoit, espécialemeot es noyers, nulles feuilles quinze jours devant la Sainct-r Jehan^Baptisîte.
Item y le duc de Bourgongne vint à Paris, le vingt-deùxiçsme jour de mai à ung sabmedi, vi-» gile delà Pentecoste; et vint sur ung petit cheval en guise d'upg archer ; et n'eust point esté cogneu du peuple , se n Vust esté le régent qui le com-r paignoit , et la régente après.
Item y il $*ea alla le deuxiesme jou:^ de juing ensuivant, veille du Sainctr Sacrement , qui fust le troisiesme jour de juing.
Itetn y en celle année fut tant de hannetons , que les anxien^ disoient avoir oncques vu ; et durèrent jusques après la Sainct-Jehan , ef gastèrent toutes les vignos , et les noyers , et les amandiers , et fut avant la Sainct-Pièrre que on s'en pust délivrer; et si faisoit très grant froit à la Sainct-Jehan, et tou? jours pleuvoit , tonnbit , esp^tisspit ; «t advint que le treiâesnie jour de juing le tonnoire cheut à Paris sur le clocher des Âugustins, et foudroya ledit clocher • toute la cpuverture, qui estoit d'ardoise, et le merrienpar dede^s^ qne on estimoit le dommaige qu'il fist à huit cents ou miUtî francs.
Item y le vingt-cinquiesme jour de mai, le mardi desfestes delà Pentecoste, l'an quatorze cent vingthuit , prindrent par |raysoq Ips Armina;^ la cité du
(i4a8) d'un bourgeois DE PARIS. 5yf>
Mans ; et du prendre furent plusieurs de la ville consentants, par ainsi que lesdits Arminaz promisrent qu'ils les garderoient en leurs franchises , et qu'ils seroient avecques eux comme amis : mais sitost qu'ils orent la seigneurie de la ville , ils pillèrent, robèrent, effbrcèrent filles et femmes, et firent tous les maux qu'on peut faire à ses ennemis , à ceux qui les cuidoient amis.
Item y quand ladite cité fut prinse , le capitaine qui y estoit de par le régent ordonné , estoit allé en ung wen affaire, environ vingt lieues loin de la cité ; quant il scut la chose comment elle estoit , si ce fiit moult cour se nyl ne demande , il fist finance de trois cents hommes d'armes, et s'en vint le vendredi ensuivant environ mynuit ; et fist tant qu'il regaigna la cité avant qu'il fust guères gtaùt jour ; car quant la commune vit la cruauté des Arminaz , ik les prindrent en si grant hayne , qu'ils laissèrent entrer dedans le capitaine, ou au moins ne se deffendirent que bien pou. Quand ils furent dedens , ils commencèrent à crier : Ville gaignée! et le cry du capitaine dedans la forteresse , où quantité de ses gens s'estoient retraits , quant la cité fut trahie premier. Quand ils ouyrent le cry de leur cappitaine ou bannière , si se mirent à lancier et jetter , et à laisser cheoir grosses pierres sur les Arminaz qui les avoient assiégés; et leur cappitaine leur vint pat^ datrière, qui avoit avec lui trois cents hommes, comme devant est dit, de botine étoffe, et eomprindtent toute la
376 JOURNAL (,4a8)
place tellement, que les Ârminar neporeot reculer ne entrer ou chastel , si se combattirent main à main moult longuement; mais en la fin furent des^ confiz les Arminaz; car la commune les avoit en si grant hajne pour leur mauvaisetié , que par les fenestres ils leur jettoient grosses pierres dont ils tuoient eux et leur chevaux; et quant aucun des Ârminaz eschappoit par bon cheval ou autrement, tantost estoit tué du commun. Et tant firent, c'est asçavoir le cappitaine, nommé messire Talebot, et ceux du Chastel , et la commune que doze cents des Arminaz demourèrent en la place , sans ceux qui furent décollés, qui avoient esté consentants des entrées des Arminaz par trayson , et sans les prisonniers qui furent très grand nombre; car il y avoit vingt-deux ou yingt-quatre cappitaines d'Ârminaz qui estoient accompagnés de trois mille hommes d'armes et plus; dont il appert bien décrément qu'ils sont bien malheureux quant trois cents hommes les desconfirent silaîdement , et pour leur péché; car se ils se fussent bien portés vers ceux de la ville, selon qu'ils avoient juré, ils eussent fait que sages.
Item y fut l'année si froide longuement, que tout le Landit, ne à la Sainct- Jehan , n'avoit encore nulles bonnes cerises, ne bien pou encore de fèves nouvelles, ne blé, ne vignes en fleur.
Item y le jour Sainct-Leuffrey , qui fut au lundi vingt-uniesmejour de juing, fut la plus somptueuse feste faite au palais à Paris, que homme qui pour
<i4«8) D*U« BOURGKOIS DE PARTS. 377
lors vequîst, eust oncques veue; car toute personne; de quelque estât qu'il fust, estoit receu à disner selon son estât ; car le régent de France et sa femme, et la chevallerie furent servis en lieu et de viande selon leur estât ; le clergé premièrement, comme évesques, prélats, abbés, prieurs; après, docteurs de toutes ^ciences; le parlement après; le prévost de Paris et ceux du Chastelet; après le prévost des marchands, les eschevins et bourgeois et marchands ensemble; et après le commun de tous estat$« Et furent bien à cellui disner, que ungs que autres ^ plus de huit milliers séants à table ; car il y ot de pain distribué de environ trois deniers la pièce , qui pour lors estoit moult grant ; car on avoit ung sexlier de très bon froment poSr doze sols parisis, si y en ot bien sept cents dozaines.
Item y on y but de vin bien quarente muids.
Item^ y ot bien huit cents plats de viande, sans le bœuf et mouton , qui fut sans nombre.
Item y environ le moisd'aoust, Tan quatorze cent vingt-huit, le comte de Salcebry, avec sa com* paignie, print la ville de Nogent-le-Roy , print Cauville en Beausse , print Rochefort , et de là alla à Chasteaudun et à Orléans , voire devant la ville ; et fut faite une grosse taille aussi-bien aux villaiges comme es cités, et si leur convint faire ilnance de bien deux céùts voitures^ chacune à trois ou quatre chevaux , pour mener vivres et artillerie, et pour mener bien deux cents queues de vin ou plus , qui furent prinses dedens Paris ; et si estoit
378 JOURNAL (i4a8)
le vin si cher , que nul ou pou de mesuaiges n'en buvoient; car la pinte de moyen vin, ou moys de septembre , coustoit douze deniers de très forte monnoie.
Item y en ce temps^ pour la charte du vin , plusieurs se mirent à brasser cervoise, et avant que la Toussaint en bt bien à Paris trente brasseurs^ et si la ammenoit-on tous les jours à charrettées de Saint-Denis et d'ailleurs, et que on la cricât parmi Paris , comme on a accoustumé à crier le vin ; et si n'estoit ceDe de Paris qu'à deux doubles, et telle de Saint-Denis à trois doubles , qui valloient quatre deniers parisis.
Item y en ce temps on avoit bons pois pour dix denier? le boissel, bonnes fèves pour dix deniers, le quartercii d'œufs pour doze deniers parisis.
Item y en icellui mois de septembre mil quatre cent vingt-huit, à la Sainte-Croix, n'avoit encore nuls raisins que on eust pu dire : Veez-cy une ^apppe noire entièrement ! tant fut Pannée froide longuemeiit et tardive.*
Item , en icellui temps, ou moisd'aoust , fiit faite une ordonnance sur les rentes, que chacun qui auroit puissance , pouvoit avoir la livre pour quinze livres tournois, pour tant qu'ils fussent ou eussent esté grand temps cueillies ; et aussi en furent mis hors de ladite ordonnance , enffens mi- ' neurs d'ans , femmes vefves , égKses ;' et plusieurs autres ordonnances furent faittes sur lesdites rentes, lesquelles on peut sca voir ouChaStellet qui veult ,
(i4a8) d'un bourgeois DE PÂ.RIS. 5jÇ)
Item y ladite ordonnance fut publiée le darrain jour de juillet , Tan mil quatre cent vingt-huit.
Item y le vendredi dixième jour de septembre , mil quatre cent yingt -huit, fut despendu du gibet de Paris ung nommé Sauvaige de Fromonville , à qui Pierre Baille fit tant de déplaisir, quant on le pendoit ; car il le frappa en Teschelle moult cruellement , et si battit le bourrel d'un gros baston qu'il tenoit ; et estoit pour lors ledit Pierre receveur de Paris.
Item y en cellui temps estoit toujours le comte de Sâlcebry sur la rivière de Loire , et prenoit chasteaux et villes à son vouloir , car moult estoit expert en armes ; si s'en vint devant Orléans, et l'assit de toutes parts; mais fortune, qui à nully n'est seure amie, lui mon^tra de son mestier, dont elle sert ses amez sans deffier; car plus cuidoit estre plus seurement, comme à siège , u ne pierre de canon lui fut présentée qui lui donna le cop de la mort , dont moult grant dommaige orent les Anglois, espécialement le régent de France; car il se r^posoit es citez de France, à son aise lui et sa femme y qui partout où il alloit le suivoit ; et quant l'autre fut mort y il lui convint maintenir la guerre ; et partist de Paris pour y aller le mercredi^ veille de Saint -Martin d'y ver mil quatre cent vingt -huit. Et le comte de Sâlcebry estoit mort la sepmaine devant.
Item y en ce temps le quatriesme de la cervoise à Paris , à six mille si?: CenJ francs, et cellui du
38o JOURNAL (1428)
vin n'esloit mie à la troisiesme partie : car le vin nouvel estoit si petit et si foible , qu'on n'en tenoit compte , car tout le meilleur ou la plus grant partie se sentoit plus de verjus que de vin ^ et si estoit si cher que on faisoit le caque , qui estoit ung pou plus fort que despence , quatre tournois parisis , et ne eussiez eu nul à moins de quatre francs. En icellui temps convint faire par les bourgeois de Paris fina^nce de farine pour mener en Tost devant Orléans ; et en firent finance de plus de trois cents chariots chargez , lesquels chariots et chevaulx et touttes choses appartenants à charroy, ceulx du plat pays d'entour Paris payèrent, se non qu'ils furent quand ils vinrent à Paris assignez de leurs / despensjusques à neuf jours ensuivants; et n'y dévoient plus demeurer, mais ils y furent après les neuf jours autres neuf à leurs despens , et leurs chevaux, qui moult les greva ; et le douziesme jour de février, se partirent à grant compaignie de gens d'armes, et allèrent jusques à Estampes sans danger. Quant ils furent ung pou par-delà entre Cauville en Beausse et ung villaige nommé Tomray Saint-Denis » il leur vint bien sept mille Arminaz qui les amenèrent comme une dance fait ung des petits enffens. Quant nos gens virent ce, ils se ordonnèrent au mieux qu'ils porent et ne se h obèrent ; ils avoient foisons grans pieux agus à ung bout et ferrez à l'autre , qu'ils fichèrent en terre en penchant devers leurs ennemis , et furent mis les archers et arbalestriersde Paris àung costé.
(i4a8) D*UN BOURGEOIS DE PARIS. 58 1
ausquels fut ordonné une elle (aile) de nos gens , et l'autre elle fut de archiers anglois, et ou millieu fut ce qu'ils pouvoient avoir de grosse bataille ; car ils n'estoiént en tout pas plus de quinze cents contre sepit mille ; qui estoient treize Ârminaz contre deux de nos gens ; ils se hourdèrent par derrière de leur charroy , et se recojnmandèrcnt à Nostre- Seigneur , et prièrent l'ung l'autre de bien faire , et puis ordonnèrent bonne garde pour le charroj avec les charretiers , pour le grand péril eschever (éviter) qui pouvoit advenir,et comme il advint^ car aucuns et grant quantité des Arminaz vindrent par derrière, cuidant piller les biens de nos gens, et aucuns des voituriers les virent venir ; ils destellèrent leurs chevaux et s'en voldrent fuir , mais les Arminaz leur furent au-devant, qui moult les dommaigèrent du corps , et aucuns de la vie ; et après cuidèrent venir au pillage , mais ils furent si bien receus, que moult fut joyeux qui pot se sauver. En tant que les larrons furent ainsi gardez de piller , les Arminaz approchèrent nos gens , et furent les Gascons qui estoient bien montez , et la greigneur (majeure) partie de leurs gens ordonnez encontre les arbalestriers et archers , et compaignons de Paris, et les Escossois contre les Anglois , et la grosse bataille contre la grosse bataille. Quant ceux de Paris virent que ceux à cheval venoient vers eux, ils commencèrent à traire de arcs et de arbaJeslres moult asprement. Quant Gascons virent ce , ils baissèrent la chère , et tour-
382 JOURlfAL (i4^
noièrent leurs lances devant eux pour garder leurs chevaux du trait , et les poignèrent de Tesperon moult fort , comme cils qui avoient espérance de les mettre tous à mort, mais qu'ils fussent près ; mais les maleureux , les meschants , les maudits ne véoient pas le mal qui estoit devant leurs jeux ; car comme ils approuchoient de nos gens à pointe d*esperon, leurs chevaux entrèrent dedans les pieux fichés, et les pieux dedans leurs poitrines , ventres et en jambes , si ne porent en avant , mais churent les aucuns tous morts, et les maistres après. Ceux qui furent attérés , crioient aux autres viras y viras y c'est-à-dire, retournez , retournez; si s'en Guidèrent tantost fuir, mais leurs chevaux qui navrés estoient des pieux devant dits, chéoient tous morts sous eux, qui en abbattoient deux ou trois, et faisoient trébiicher leurs gens qui après venoient. Quant les Ecossois et les autres virent ce , moult furent esbahis, et eux prindrent à fuir comme bestes que ung loup espart çà et là ; et nos gens à les suivir de près , et à occire et battre ce qu'ils porent atteindre; et en demouraenlaplacedemortsquatre cents et plus, et de prins grant quantité; et comme les meschants eux cuidèrent sauver à entrer à Orléans , ils furent apperçus de ceux du siège, qui leur allèrent au-devant, et en tuèrent autant ou plus qu'on a voit fait en la bataille devant dite. Ainsi leur advint pour leur péché qu'ils avoient eu pensée que tout fust mis à l'espée : mais tout bel leur fut quant ils se porent garder que l'espée de leurs en-
(«4a9) Ï>'UN BOUnGBOIS DE PARIS. 585
nemis ne les tuast. Quant nos gens orent mené leurs vivres en Tost, ils s'en revindrent à Paris, le dix-neufviesme jour de février, l'an mil quatre cent vingt-huit ; et fut trouvé que de ceux de Paris n'estoit mort en bataille que quatre hommes et des voituriers qui s'en cuidèrent fuir, plus, et moult de navrés , dont c'est grant pitié , et d'une part et d'autre , qu'il faut que chrétienté tue ainsi l'ung l'autre sans avoir cause pourquoi ; car l'ung sera de cent lieues loing de l'autre, qui se vendroit entretuer pour gaigner ung pou d'argent, ou le gibet au corps, ou enfer à la pouvre ame.
Item y en ce temps furent commencées à Saint- Jacques de la Boucherie à dire les heures canoniaux comme à Nostre-Dame, le seiziesme jour de jîinvier mil quatre cent vingt-huit , jour de dimanche , qui estoit par cinq.
Item y le duc de Bourgongne revint à Paris le quatriesme jour d'avril , jour Saint-Ambroise , à moult belle compaignie de chevaliers et d'escuyers; et après environ huit jours vint à Paris ungcordelier nommé frère Richard , homme de très grant prudence, scevant à oraison , semeur de bonne doctrine pour édiffier son proxisme, et tant ylabouroit fort que enuis (à peine) le creroit qui ne l'auroit veu : car tant comme il fut à Paris , il ne fut qu'une jornée sans faire prédication ; et commença le samedi seiziesme jour d'avril mil quatre cent vingt-neuf, à Sainte-Geneviève, et le dimanche- ensuivant, et la sepmaine ensuivant; c'est assavoir, le lundi, le
384 JOURNAL (i4a9)
mardi, le mercredi, le jeudi, le venderdi, le samedi, le dimanche aux Innocents; et commençmt son sermon environ cinq Beures au matin , et dnroit jusques entre dix et onze heures; et j avoit toujours quelque cinq ou six mille personnes à son sermon; et estoit monté, quant il preschoit, sur nng haut eschaffaut qui estoit près de toise et demie de haut, le dos tourné vers les charniers encontre la charronnerie, à l'endroit de la danse macabre.
Item y le jour de l'Invention Saint' Denys , s'en retourna le duc de Bourgongne en son pays de Flandres ; et toujours estoit le siège devant Orléans, dont les vivres enchérirent fort à Paris; car par contrainte il j convenoit souvent mener grant foison de farines et d'autres vivres, et choses qui sont nécessaires pour guerre ou siège ; brief , on en mena tant , que le blé enchérit à Paris , cfe samedi à autre , de vingt sols parisis à quarente sols parisis , et toutes choses dont homme povoit vivre par cas pareil. Ainsi, comme devant est dit, se départit le duc de Bourgongne , sans ce qu'il feist aucun bien au regard de la paix ou du pouvre peuple , et disoit-on qu'il aljoit combattre les Liégeois.
Iterrij le cordelier devant dit prescha le jour de Saint-Marc ensuivant à Boulongne-la- Petite; et là ot tant de peuple, comme devant est dit; et pour vrai celle journée , au revenir dudit sermon , furent les gens de Paris tellement tournés en dévotion et esmeus^ qu'en moins de trois heures
(i4a9) I>*UN BOURGEOIS DE PARIS. 385
OU de quatre eussiez veus plus de cent feus , en quoi les hommes ardoîent tables et tabliers, des cartes, billes et billars, nurelis et toutes choses à quoi on se pouvoit couroucer à maugrer à jeux convoiteux.
Item y les femmes, cellui jour et lendemain, ardoient devant tous les attours de leurs testes comme bourreaux, truffaux, pièces de cuir ou de baleine, qu'ils mettoient en leurs chapperons pour estre plus roides au rebras davant ; les damoiselles laissèrent leurs cornes et leurs queues et grant foison de leurs pompes. Et vraiment dix sermons qu'il fist à Paris et ung à Boulongne , tournèrent pour le peuple à dévocion que tous les sermoneurs qui puis cent ans avoient presché à Paris.
Item y il disoit pour vrai que depuis ung pou il estoit venu de Cirie comme de Hiérusalem ; et là rencontra plusieurs tourbes de Juifs qu'il interrogea , et ils lui dirent pour vray que Messias estoit né , lequel Messias leur devoit rendre leur héritage; c'est assavoir 1^ terre de promission , et s'en al- Ipient vers Babylone à tourbes ; et selon la Sainte Ecriture, celui Messias est Antéchrist, lequel doit naistre en la cité de Babylone , qui jadis fut chef des royaumes des Persans , et doit estre nourri en Betsaaida, et converser en Corozaim.
Item , ledit frère Richart prescha le darrain sermon à Paris, le mardi lendemain de Saint-Marc^ vingt-sixiesme jour dudit avril mil quatre cent vingt-neuf ; et dist au départir que l'an qui seroit
MOKSTHBLBT. T* XV* — JOURN. d'i»N BOURG. DePàHIS. 20
386 JOUIINAL (i4ag)
après , c'est assavoir l'an trentiesme , que on verroit les plus grandes merveilles que on eust oncques veues, et que son maistre frère Vincent le tesmoigne selon TApocalipse, et les escriptures monsieur Saint -Paul, et aussi le tesmoigne frère Bernart, ung des bons prescheurs du monde ^ si comme disoit cestui frère Richart. Et en icellui temps estoit cellui frère Bernart en prédication par-delà les Alpes en Italie , où il avoit plus converti de peuple à dévotion que tous les prescheurs qui depuis deux cents ans devant y avoieht presché. Et pour vrai , le mardi que cestui frère Richart se partit de son sermon , que plus n'avoit congié d'en faire à Paris, quant il commanda sa bonne recommendation, «t qu'il commenda à Dieu ou peuple .de Paris, et qu'ils priassent pour lui, et il prieroit Dieu pour eux, les gens grans , et petits , plouroient «i piteusement , comme s'ils veissent porter en terre leurs meilleurs amis et lui aussi. Et ataot , cellui jour ou lendemain , se cuidoit partir le proudomme , et s'en alla vers les parties de Bourgongne ; mais ses frères firent tant par prières que encore demoura-il à Paris , pour confermer par prédication le bon édiflBementqu'il avoitcommencé. Et en ce tem ps fist ardre plusieurs madagoires (m andragores) que maintes sortes gens gardoient en lieux repos; et avoient si grand foi en celle ordure , que pour vrai ils croyoient fermement que tant comme ils l'a voient, mais qu'il fust bien nettement ea beaux drapeaux de soie ou de lin enveloppé , que
(i4a9) 1>'UN BOURGEOIS DE PARIS. 387
jamais jour de leurs vies ne seroient pouvres; et pour certain , tels y avoit qui les baillèrent de leur gré , quant ils' orent ouï comment le preudomme blasmoit tout ceux qui ainsi follement crioient j ils jurèrent que oncques puis qu'ils les gardèrent, ik ne se virent ung jours qu'ils ne deussent toujours plus que vaillant ils n'avoient ; mais très grand espérance avoient qu'ils les eussent moult riches ou temps advenir , par le maulvais conseil d'aucunes vieilles femmes , qui trop cuident scavoir quant ils se bouttent en telles meschancetés, qui sont droites sorceries et hérésies.
Item y en cellui temps avoit unepucelle, comme on disoit , sur la rivière de Loire qui se disoit prophète , et disoit : telle chose adviendra pour vrai ; et estoit contraire au régent de France et à ses aidants; et disoit-on que.maugré tous ceux qui tenoient le siège devant Orléans , elle entra en la cité atout grand toison d'Arminaz et grand quantité de vivres , que oncques ceux de l'ost ne s'en murent; et si les véoient passer à ungtrait ou deux d'arc près d'eux; et si avoient si grand nécessité de vivres , que ung homme eust bien mangé pour trois blancs de pain à son disner ; et plusieurs autres choses de elle racontoient ceux qui mieux aimoient les Arminaz que les Bourguignons, ne que le régent de France. Ils aflPermoient que quant elle estoit bien petite qu'elle gardoit les brebis; que les oiseaux des bois et des champs , quant les appelloit, ils venoient manger son pain dans son
eiron comme privés. In veritate apûcriphum est.
Item, en cellui temps levèrent le siège les Arminaz, et firent partir les Anglôis par force de devant Orléans, maisils allèrent devant Vendosme, et la prindrent , comme on disoit ; et par tout alloit cette pucélle armée avec les Arminaz , et portoit son estendart, où estoit tant seulement en escript Jhesus I et disoit-on qu'elle avoit dit à ung capitaine Anglois qu'il se departist du siège avec sa compaignie , ou mal leur vendroit et honte à tretous; lequel la diffama moult delangaige comme clamer ribaulde et putain ; et elle lui dist que maugré eux tous ils partiroient bien bref, mais il ne le verroit jà, et si seroient grand partie de sa gent tués; et ainsi en advint-il , car il se noya le jour devant que l'occision fut faite; et depuis fut pesché et fut despécé par quartiers et boUu et embosmé et apporté à Saint-Merry , et fut huit ou dix jours en la chapelle devant le cellier; et nuit et jour ardoient devant son corps quatre cierges ou torches, et après fut emporté en son pays pour enterrer.
Item, en ce temps s'en alla frère Richart ; et le dimanche devant qu'il s'en devoit aller , fut dit parmi Paris qu'il devoit prescher au lieu ou bien près où le glorieux martyr monsieur saint Denis avoit esté descollé et maint autre martyr ; si y alla plus de six mille personnes de Paris , et partit la plus grand partie de sabmedi au soir à grands tourbes, pour avoir meilleure place le dimanche au matin , et couchèrent aux champs en vieilles mazures
Ck439) d'un BOUaGF.OIS DE PARIS. 38^
et où ils porent mieux , mais son fait fut empeschié ; comment ce fut , atant m'en tais; mais il ne prescha point ; dont les bonnes gens furent moult troublés ; ne plus ne prescba pour celle saison à Paris, et lui convint partir.
Item y en cellui temps tenoient les Ârminaz les cbamps, qui tout destruisoient ; si y furent commis Anglois environ buit mille. Mais quant ce vint au jour que les Ânglois trouvèrent les Ârminaz , ils n'estoient pas plus de six mille, et les Armiuaz estoient dix mille. Si coururent sus aux Anglois moult asprement , et les Anglois ne les refusèrent mie. Là ot grant desconfiture d'unlèz et d'autre, mais en la fin ne le porent les Anglois souffrir ; car les Arminaz qui plus estoient de la moitié que n'estoient les Anglois , les endojrent de toutes parts; là furent Anglois desconfits; et furent bien, comme on disoit , trouvés morts des Anglois quatre mille ou plus, des autres ne sot-on le nombre à Paris.
Item y le dimanche dix-neuviesme jour de juing, l'an mil quatre cent vingt-neuf, fut dédiée réglise Sainct-Laurens dehors Paris, par révérend père en Dieu l'évesque de Paris, et autres prélats.
Item y le sixiesme jour de juin, oudit an mil quatre cent vingt-neuf, furent nés à Hebarvilliers deuxenffents qui estoient proprement; car pour vrai je les vis et les tins entre mes mains , et avoient deux testes, quatre bras, deux couls, quatre jambes , quatre pieds , et n'avoient qu'un ventre
SgO JOURNAL (1429)
ne qu'un nombril, deux testes, deux dos; et furent chrestiennés , et furent trois jours sur terre pour voir la ^ant merveille au peuple de Paris. Et pour vrai, du peuple de Paris , y fut les veoir plus de dix mille personnes, que hommes que fem^ mes 5 et par la grâce de Nostre-Seigneur, la mère en délivra saine et sauve* Ils furent nez environ sept heures au matin , et furent chrestiennés en la parroisse Sainct-Christoufle , et Tune fut nommée Agnez, l'autre Jehanne, leur père Jehan Discret, la mère Gillette, et vesquirent après le battesme une heure.
Item y en celle propre sepmaine, le dimenche ensuivant, fut né en laChaumerie, derrière Sainct- Jehan , ung veel qui avoit deux testes, huict pies , et deux queux; et' la sepmaine ensuivant fut né vers Sainct-Huistace ung pourcelet qui avoit deux testes, mais il n'avoit que quatre pies.
Iterriy le mardj devant la Sainct-Jehan , fut grant esmeute que les Arminaz dévoient entrer celle nuit à Paris, mais il n'en fut rien.
Itern^ depuis], sans cesser jour ne nuit , ceux de Paris enforcèrent lé guet et firent fortifier les murs , et y mirent foison canons et autre artillerie , et changèrent le prévost des marchands et les es- ' chevins, et firent, ung nommé Guillaume Sanguin prévost des marchands ; et les eschevins furent , c'est à sçavoir : Imbett des Champs , mercier et tapissier; Colin de Neufville, poissonnier; Jehan de Dampierre, mercier; Remon Marc, drappier ;
(»4«9) d'un BOUhGËOIS DF. FAIUS. ^9*
et furent faits et institués la premièi^e sepmaine de juillet; et le dixiesme jour dudit mois vint le duc de Bourgongne à Paris, à ung jour de dimen* che , environ six heures après disner , et n'y demoura que cinq jours ^ èsquels cinq jours y ot moult grant conseil , et fut faite procession générale , et fut fait bien moult bel sermon à Noslre- Dame de Paris, et au palais fut publiée la chartre ou lettres comment les Arminaz traitèrent jadis la paix en la main du légat du pape , et en outre que tout estoit pardonné d\ing costé et d'ung autre , et comment ils firent les grands serments; c'est à scavoir : te dalphin et le duc de Bourgongne , et comment ils receurent le précieux corps die Nostre- Seigneur ensemble, et le nombre de chevaliers de nom d'ung lez et d^autre. En ladite lettre ou charte mirent tous leurs signes et seaulx ,. et après,, comme le duc de Bourgongne voulant et désirant la paix dudit royaume, et voulant accomplir la promesse qu^il avoit faite , se submist à aller eu quelque lieu que le dalphin et son conseil voldroient ordonner, si fut ordonné par ledit dalphin ou ses complices la place, en laquelle place le duc de Bourgongne se comparut , lui dixiesme, des plus privés chevaliers qu'il eust, lequel duc de Bourgongne, lui estant à genoux devant le dalphin, fut ainsi traitreusement meurdri , comme chacun scet. Après la conclusion de ladite lettre, grant murmure commença , et tels avoient grant al« liance aux Arminaz qui les prindrent en U^es grant
Sgs JOUaNAL (i4a9>
hajiie. Après la murmure, le régent de France et duc de Betfort fit faire silence , et le duc de Bourgongne se plaint de la paix ainsi enfrainte^ et en après j de la mort de son père , et adonciques on fist lever les mains au peuple que tous seroient bons et loyaux au régent et au duc de Bourgongne ; lesdits seigneurs leur promisrent par leurs foys garder la bonne ville de Paris ; el le sabmedi ensuivant le duc de Bourgongne se partit de Paris , et emmena sa sœur, la femme du régent avec lui, et le régent s'en alla d'autre part à Ponloise, lui et ses gens, et fut ordonné cappitaine de Paris le signeur de risle-Adam , et les Arminaz entrèrent cellesepmaine en la cité d'Ausserre, et puis vindrent à Troyes, et entrèrent dedens, sans ce qu'on leur deffendit; et cpiant ceux des villaiges de Paris à l'entour sceurent comment ils conquestèrent ainsi pays , ils laissèrent leurs maisons , et apportèrent leurs biens es bonnes villes , et soièrent leurs blés avant qu'ils fussent meurs, et apportèrent à la bonne ville. Après, tantost après, entrèrent en Cornpiègne , et gaignèrent leschastelenies d'entour sans nulle deffense, et entour Paris prirent-^ils Luzarches et Dampmartin , et plusieurs autres fortes villes ; et ceux de Paris, qui moult avoient grant paour, car nul signeur n'y avoit; mais le jour Saint- Jacques , en juillet , furent ung pou reconfortés ; car ce jour vint à Paris le cardinal de Vincestre et le régent de France, et avoient en leur compaignie foison de gens d'armes et archiers , bien environ
(i429) I>'UN BOURGEOIS DB PARIS. SqS
quatre mille, et le sire de risle-Adam , qui en avoit de Piccars bien environ sept cent, sans la commune de Paris.
Item^ pour vray , le cordelier qui prescha aux Innocents, qui tant assembloit de peuple à son sermon, comme devant est dit, pour vray chevaulchoit avec eux; et aussitost que ceux de Paris furent certains qu'il chevauchoit ainsi, et que par son langaige il faisoit ainsi tourner les cités qui avoient fait les serments au régent de France ou à ses commis , ils le maudissoient de Dieu et de ses saiûts ; et qui pis est, les jeux des tables, de boides, dés , brief, tous autres jeux qu'il avoit deffendu , recommencèrent en despit de lui; et mesme ung meriau (plaque) d'estaing où estoit emprint le nom de Jésus, qu'il leur avoit fait prendre, laissèrent-ils, et prindrent tretous la croix Sainct-Andry.
Item y environ la fin , se rendit aux Arminaz la cité de Beauvais et la cité de Senliis.
/i^em^levingt-cinquiesme jourd'aoust, fustprinse par eux la ville de Sainct-Denis ; et le landemain couroient jusques aux portes de Paris; et n'osoit homme issir pour vendanger vigne ou verjus , ne aller aux marais riens cueillir , dont tout enchérit bien tost.
Item y la vigile Sainct-Laurens , fust fermée la porte Sainct-Martin, et fust crié que nul ne fust si osé d'aller à Sainct-Laurens par dévocion, ne pour nulle marchandise sur la hart ; aussi ne fiston; et la feste Sainct-Laurens fust en la grande
v'594 JOuaiiAL (•4*9)
cour Sainct-Martin , et là fust grant foison de peupie ; mais nulle marchandise ne s'y vendoit , se non des fromaiges et œufs, et de fruit de toutes manières , selon la saison.
Item y la première sepmaine de septembre» Tan mil quatre cent vingt-neuf, les quarteniers , chascun en son endroit , commencèrent à fortifier Paris, aux portes de bouUevars , es maisons qui estoientsur les murs affûter canons et queues pleines de pierres sur les murs, redrecer les fossés dehors la ville , et faire barrières dehors la ville et dedens. Et en icelui temps, les Arminaz feirent escrire lettres scellées du scel du comte d'Alenchon ; et les lettres disoient : A voîis y préi^ost de Paris et prés^osi des marchants et eschevins j et les nommoient par leurs noms , et leur mandoient de salus par bel langaige largement, pour cuider esmouvoir le peuple l'ung contre l'autre et contre eux : mais on apperçut bien leur malice ; et leur fust mandé que plus ne gettassent leur papier pour ce faire, et n'en tint oncques compte.
Item y la vigile de la Nativité de Nostre-Dame en septembre , vindrent assaillir aux murs de Paris les Arminaux , et le cuidoient prendre d'assaut ; mais pou y conquestèrent, se ce ne fust douleur, honte et meschef ; car plusieurs d'eux feurent navrés pour toute leur vie , qui, par avant ^assaut, estoient touts sains : mais fol ne croit jà tant qu'il prent pour euxledy, qui estoient pleins de si grant maleur et de si malle créance , que pour le
(i4a9) I>'UN BOURGEOIS DK PARIS. SqS
dy d'une créature qui estoit en forme de lemme avec eux, que on nommoit la Pucelle, que c'estoit, Dieu le scet. Le jour de la Nativité Nostre- Dame^ feirent conjuracion, tout d'ung accord , de celui jour assaillir Paris, et s'assemblèrent bien douze mille ou plus , et vindrent environ heure de grant messe, entre onze et douze, leur Pucelle avecques eux, et très grant foison chariots, charettes et chevaux touls chargés de grants bourées à trois harts pour emplir les fossés de Paris; et commencèrent à assaillir entre la porte Sainct- Honoré et la porte Sainct-Denis ; et fust l'assaut très cruel; et en assaillant disoient moult de villeines paroles à ceux de' Paris, et là estoit leur Pucelle , atout son estendart , sur les conclos des fossés , qui disoit à ceux de Paris i Rendez-^ous de par Jésus a nous tostj car se vous ne vous rendez avant qu^il soit la nuict , nous y entrerons par force ^veuillez ou non y et touts serez mis à mort sansmercjr : *— Voire ^ àistung, paillarde ribaulde! et trait de son arbalestre droite à elle , et lui perce la jambe tout oultre, et elle de s'enfouir; ung autre percea le pié tout oultre à celui qui portoit son estendart. Quant il se sentist navré , il leva sa visière pour veoir à oster le vireton de son pié , et ung autre lui Irait , et le saingne entre les deux yeux, et le navre à mort, dont la Pucelle et le duc d'Alençon jurèrent depuis que mieux ils aimassent avoir perdus quaren te des meilleurs hommes d'armes de leur compaignie. L'assaut fust
moult cruel d'une part et d'autre , et dura bien jusques à quatre heures après disner, sans ce qu'on sceust qui eust le meilleur ; ung pou après quatre heures ceux de Paris prindrent cueur en eux, et tellement les versèrent de canons et d'autres traits , qu'il leur convint par force reculer et laisser leur assaut , et eux en aller. Qui mieux s'en pouvoit aller estoit le plus heureux : car ceux de Paris avoient de grants canons qui gettoient de la porte Sainct-Denis , jusques parde là Sainct-Ladre largement , qui leur gettoient au dos, dont moult feurent espouvantés; ainsi feurenl mis à la fuite ; mais homme n'issi de Paris pour les suivir, pour paôur de leurs embusches. Eux en allant , ils bouttèrent le feu en la grange des Mathurins , emprès les Percherons , et meirent de leurs gens qui morts estoient à l'assaut , qu'ils avoient troussés sur leurs chevaux, dedans celui feu grant foison , comme faisoient les payons à Rome jadis ; et maudissoient moult leur Pucelle , qui leur avoit promis que sans nulle faute ils gaigneroient à celui assaut la ville de Paris par force, et qu'elle geyroit celle nuit, et eux touts, et qu'ils sèroient touts enrichis des biens de la cité , et que touts sèroient mis , qui y mettroient aucune deffence, à l'espée , ou ars en sa maison. Mais Dieu qui mua la grant entreprinse d'Oloferne , par une femme nommée Judith , ordonna par sa pitié autrement qu'ils ne pensoient; car le landemain y vindrent quérir par sauf leurs morts , et le hérault
(li^g) d'un bourgbois de paris. 697
qui vint avecques eux , fust sermenté du cappitaine de Paris, combien il y avoit eu de navrés de leurs gens; lequel jura qu'ils estoient bien quinze cents, dont bien cinq cents ou plus estpient morts ou navrés à mort. Et vrai qu'en celui assaut n'avoit aussi comme nuls hommes d'armes , qu'environ quarente ou cinquante Anglois, cpii moult y feirent bien leur devoir ; car la plus grant partie de leur charroi , en quoi ils avoient amenés leurs bourrées , ceux de Paris leur ostèrent ; car bien ne leur devoit pas venir de vouloir faire telle occision , le jour de la saincte Nativité de Nostre- Dame.
Item , environ trois ou quatre jours après , vint le régent à Paris, et envoya de ses gens à Saint- Denis : mais les Arminaz s'en estoient partis sans riens payer de leurs despens ; car ils promettoient à ceux de Saint-Denis de les payer des biens de Paris quant ils seroient entrés dedans : mais ils faillirent à leur intencion, pourquoi ils trompèrent leurs hostes de Saint-Denis et d'ailleurs ; et qui fut pour eux, le régent et les prévosts de Paris, et des marchands et eschevins, de Paris , les orent en grant indignacion, pour ce que sitost se rendirent aux Arminaz sans cop férir ; et en furent condamnés en très grandes amendes , comme vous oïrez ci après déclaré pour vrai.
Item y le vendredi darrenier jour de septembre de l'an quatorze cent vingt-neuf, vint à Pans le duc de Bourgogne , à moult belle compaignie ,
SgS JounwAL
et tant grant, qu'il convint qu'on les logeast es maisons des mesnaigiers et en maisons vnides^ dont moult avoit à Paris ; et avecques porcs et vaches couchoient leurs chevaux ; et vint par la rue Saint- Martin ; et amena avecques lui sa sœur , femme du duc de Betfort, régent de France, qui avecques lui estoit, et avoit devant lui dix hérauts, tous vestus de cottes d'armes du seigneur à qui chascun estoit , et autant de trompettes, et en celle pompe ou vaine gloire allèrent par la rue M aubué à madame Sainte- Avoye faire leurs oblacions , et de là allèrent à Sainct-Paul. Environ huit jours après, vint le cardinal de Vincestre à belle compagnie , et firent plusieurs conseils, tant qu'enfin, à la requeste de l'Université , de parlement , de la bourgeoisie de Paris fut ordonné que leducanglojsde Bedfort seroit gouverneur de Normandie, et le duc de Bourgogne seroit régent de France. Ainsifut fait : mais moult laissoit ennuis (avec peine) le duc de Bedfort leditgouvernement;sifaisoit sa femme: mais à faire leur convint. Et quant les Anglojs furent ' partis, qui partirent à ung sabmedi au soir, et allèrent àSainct-Denis, faisant du mal assez , le duc de Bourgongne se partit après, etprint trêve aux Arminazjusques àNoiiel ensuivant; c'est ascavoir pour la ville de Paris et pour les faubourgs d'autour tant seulement, et tous les villaiges d'entour Paris estoient apactiz aux Arminaz ; ne homme de Paris n'osoit mettre le pié hors des faubourgs, qui ne fust mort, ou perdu, ou rançonné de plus qu'il
(»4î»9) O'UN BOURGEOIS DE PARIS. 899
n'avoit vaillant, ne ne s'osoit revancher, et si ne venoit riens à Paris pour vie de corps d'homme , qui ne fust rançonné deux ou trois fois plus qu'elle ne valloit. Le cent de petit cotterez valoit vingtquatre sols parisis, le molle sept sols ou huit sols , deux œufs quatre deniers parisis; ung petit fromaige, tout nouvel fait, quatre blancs; le boisseau de poys quatorze ou quinze blancs ; et si couroittrès ïbrte monnoye, ne il n'estoit nouvelle^ ne pour Toussains , ne pour autre feste en cellui temps de harenc frôys, ne de quelque marée à Paris,
Item y le duc de Bourgongne, quant il ot esté environ quinze jours à Paris, il se despartit la vigille Sainct-Luc , et emmena avecques lui ses Piquars qu'il avoit amenés, environ six mille aussi fort larrons qu'il avoit entrés à Paris , puis que la maleureuse guerre estoit commancée ; et comme il parut bien en toutes les maisons où ils furent logés. Et aussitost qu'ils furent partis hors des portes de Paris, ils n'encontraient hommes qu'ils ne desrobassent ou battissent* Quant l'avant-garde fut partie, le duc de Bourgogne fist crier, comme une manière d'apaiser gens simples , que se on véoit que les Arminaz venoient assaillir Paris, que on soy deflTendist le mieux que on pourroit, et laissa sans garnison la ville de Paris. Véez là tout le bien ainsi qu'il fist pour la ville. Si n'estoient point les Angloys nos amys ^ pour ce que on les mist hors du gouvernement.
4oO JOURNAL (ii29)
liem^ avant queNouel fust, et que les trêves faîllissenl , firent tant de maux tes Arminaz entour Paris , que oncques les tyrans de Rome , ne larrons de bois, ne meurdriers, ne firent oncques plus grant tyrannie souffrir à chrestiens qu'ils faisoient; et avec la tyrannie prenoient quan que avoient ceux qui chéoient en leurs mains, jusques à vendre femmes et enffants , qui les eust pu vendre , et personne nulle les contredisoit ; car le régent de France , duc de Bedfort , n'a voit cause de s'en mesler , pour ce qu'on avoit fait le duc de Bourgongne régent , lequel ot en icellui termine grant tribulacion. Car comme il ot fait tout bien et bel ordonner et appareiller tout, quan que puet, et doit appartenir à nopce de si grant prince ; et, comme tout fust appresté qu'il n'attendoit de jour en jour la dame qu'il devoit prendre à femme, qui estoit fille duroy de Portugal , laquelle s'estoit mise en mer ; et quant elle fut et sa mesniée (suite) près de l'Ecluse , aussi comme à une veiie, et qu'on commençoit jà la feste de sa venue , il vint un vent qui lui fut si contraire, que elle fut esloingnéeen peu d'heures en un loingtain pays, qu'il fut plus de quarente jours avant qu'on sceut la certeneté en quel pays elle estoit arrivée; et lui convint par force en la terre son père arriver en Portugal ; et après fut-elle ramenée au duc de Bourgongne saine et sauve. Et ce estoit la cause pourquoi ÎX entrelaissa ainsi Paris celui temps , et par celle faute que nul gouverneur avoit à Paris, ne quiobviast
(i4a9) D*UN BOURGEOIS DE PAn'lS. 4^1 ,
à rencontre des ennemis; et que rien ne vencnt à Pari§ qui ne fust rançonné deux ou trois fois ; et le convenoit vendre quant il estoit arrivé , si cher, que pouvres gens n'en povoient avoir. Si en advint ung grant douleur; car^grand foison de pouvres mesnaigiers, dont les aucuns avoient femmes et enflants , les autres non , s'en yssirent grand foison de Paris , comme par manière d'aller esbat* tre ou gaignier ; et se désespérèrent pour la grant pou vreté qu'ils souffroient; et s'accompaignèrent avecques autres qu'ils trouvèrent; et commencèrent, par l'ennortemenl de l'ennemi, à faire tous les maux que peuvent faire chrestiens , dont il convint par force qu'on s'as»emblast pourl les prendre. Et en print-on à la première fois quatre-vingt-dixhuit ; et ung pou de jours après , on en pendit douze au gibet de Paris le deuxiesme jour de janvier ; et le dix , ensuivant , on en mena onze es halles de Paris , et leur coppa-t-on les testes à tous dix. Le onziesme estoit un très bel jeune filx d'environ vingt-quatre ans; il fut despouillé et prest pour bander ses yeux, quand une jeune fille, née des halles, le vint hardiement demander , et tant fit par son bon pourchas, qu'il fut remené ou Chastelet, et depuis furent espousés ensemble.
Item y en cellui temps fut la Pasques le dixseptiesme jour d'avril ; et fut si très cher et très froit, que valloit le molle de huche neuf sols parisis> et le cotteret et le charbon ainsi cher ou plus, ^t toutes choses dont on povoit vivre , se non pom-
MoHiiTRELET. 7*. Xl\ JODBlf. d'oH BOURG. DE PaRI*. 20
4od JOITUNAL (1499)
me» dont les pouvres gens avoient tant seulement admtendement; et pour la deffaulte d'huile, on mangeoit du beurre en cellui karesme j es halles comme en charnaige.
Item, le vingt-uni&sme jour de mars vinrent les Arminaz jw^oier gens et bestail t e» firent cellui jour mouh de maux ; si le vint-on dire à Paris au sire de Saveuse, lequel s'arma lui et sa gent, et avecques lui plusieurs de Paris, avec lesquels avoit nng quartenier, ung eschevin et receveur des aides, ncwnmé CoUinet de Neuville, le bastart de Saint-Paul, le bastart de Saveuse , tout fut prins. Lesquels , au^itost qu'ils furent aux champs , se desroyèrent sans eux tenir eœemble , et tous furent prins en moins d'une heure ; dont les Arminaz eurent très -grand finance.
Itenty quant les Arminaz virent que leurs choses de toutes parts leurs venoient si bien à poinct , si s'enhardirent et vinrent le vendrediensuivant, vingttroisiesme jour de mars, environ minuit, à toutes eschelles devant Saint-Denis , et l'eschellèrent , et entrèrent dedans, et tuèrent les bonnes gens qui faisoient celle nuit le guet sans merci ; et après allèrent parmi la ville tuant et occiant quanque ils encontroient ; et |Mllèrent cette nuit la ville , et tuèrent grand foison des Piquars qui y estoîent en garnison , et emmenèrent presque tous leurs chevaux ; et quant ils furent bien troussés , ils laissèrent la ville , et s'en allèrent a tout leur pillage , qui moult grand cstoit et trop.
(i4a9^ d'un bourgeois DË PARIS. ^oli
Item , en celui temps furent aucuns des grans de Paris , comme du parlement et du Ghastellet , et marchands et ^ns de mestier , qui firent ensemble conjuracion de mettre les Arminaz dedans Paris, à quelque dommàige que ce fust ; et Revoient estre sigtiés de certains signes^uant les Ârminaz entreroient à Paris ; et qui n'auroit ce signe estoit en péril de mort. Et y ayoit un carme nommé frère Pierre d'Allée , qui estoit porteur et rapport teur de lettres de ung lez et d'autre : mais Dieu ne volt pas souffrir que si grand homicide fust faite en la bonne cité de Paris ; car le carme fut prins. qui moult en encusa par géhenne c|u'on lui fist Et vïai fut que la sepmaine de 4a Passion , entre Pasques fleuries et le dimanche devaût, on en print plus de cent cinquante , et la vigille de Pasques fleuries on en coppa à six la- teste es halles , et on en noya. Aucuns moururent par force de géhenne, aucuns finèrentpar chevance, aucuns s'enfouirent sans revenir. Quant les Arminaz virent qu'ils oient faillis à leur entreprise , ils furent tous désespérés, et ne trouvoient ne femmes ne enôents qu'ils ne prinssent , et venoieot jusques aux portes de Paris sans contredit de nulli : mais on attendoit de jour en jour le duc de Bourgongne qui n'alla , ne vint , passa janvier , ïevrier , mars et afril. Le vingt-uniesme jour d'avril , allèrent twen trois cent Anglok ou environ pour cuicfer prendre un chastel nommé la Chasse : mais par leur eonvoilise ils se transportèrent à Chèle Sainté-Badour,
4o4 JOURNAL (i43o>
et pillèrent la ville , puis l'abbaye , et s'en vindrent devant ledit chastel ainsi tronssés des biens de l'église et des laboureurs, dont il leur meschut trèsgrièveiï^ent ; car cependant qu'ils pillèrent ladite abbaye , les Arminaz eux assemblèrent des garnisons d'autour , et les encloyèrent entre le chastel et eux. Si ne sçurent oncques les etttendre ; car ceux de dedans les grevèrent moult de traits , et ceux de derrière les assaillirent si asprement , que en bien pou d'heures furent tous morts ou prios; et ainsi doncques les Arminaz furent moult .enrichis ; car ils orent tous leurs chevaux et tout ce qu'ils avoient pillé à Chèle , et les rançons des vivants , et la dépouille des morts.
Item ^ le vingt-cinquiesme jour dudit mois, lendemain de Saint-Marc , firent tant les Arminaz, par leur force ou par trayson , qu'ils gaignèrent l'abbaye de Saint-Moivdes-Fosses , et partout leur venoil bien ; ne oncques, puis que le comte de Sal^ cebry fut tué devant Orléans , ne furent les Anglois en place dont il ne leur convint partir à très grand dommaige ou à très-grand honte pour eux.
Item y celle année avoit foison roses blanches au jour de Pasques fleuries , qui furent le huitiesme jour d'avril mil quatre cent vingt-neuf, tant estoit l'année hastive.
//(?m^ le vingt-^sixiesme dudit mois, l'an mil quatre cent trente , firent faire les gouvei'neurs de P^ris grands feus, comme on fait à la Saint-Jehan d'esté, pource que le peuple s'esbahissoitdece que
ri45o) d'oN bourgeois de PARIS, 4<^5
les Arminaz avoient partout le meilleur ouï , velioient el firent entendre au peuple que c'estoit pour le jeune roy Henry qui se tenoitroy de France et d'Angleterre , qui est oit arrivé à JBpulongne , lui et grand foison de souldoyers ^ pour combattre les Arminaz ; dont il n'estoit rien , ne du duc de Bourgongne nouvelle nulle n'estoit; si estoit le monde aussi comme au désespoir de ce que on ne* gaignoit rien, et que les gouverneurs leur faisoient ainsi, entendant que brief ils auroient secours , dont quelque seigneur ne Taisoit nul semblant de secours, ne d'aucun traité ; par quoi des mesnaigers de Paris se despartoient , de quoi Paris afFeblissoit moult*
Item y la sepmaiue de may, avoit à la porte Saint- Anthoine prinsonniers, dont l'ung avoit payé sa rançon, et estoit eslargi, et alloit avec les gens du à son plaisir ; si trouva ung jour que cellui qui gardoit les prinsons s'endormy après disner sur ung banc, comme on fait en esté; si lui osta les clefs ainsi comme il dormoit, et ouvry la prinson , et en deslia trois avecques lui ; et vindrent où il dormoit encore, et autres, l'ung çà, l'autre là, et frappèrent sur eux pour les tuer, et en navrèrenl à morjt deux ou trois avant que les gens qui estoient du chastel en peussent rien ouyr. Quant ils sorent comment lesdits prisonniers avoient ouvré, ils accoururent à l'aide de leurs compagnons hastîvement , et le seigneur de l'Islç-Adam qui léans, estoit , qui en estoit cappitaine, et de la ville de
4o6 JOURNAL (i45rtl
Paris, vint tost où cils estoienl. Si les escrie , et fiert d'une hache qu'il tenoit le premier qu'il trouve , si l'abat mort^ Les autres ne pbreoC fuir , êi furent trestops prins , et recongneurent qu'ils àvoient en pensée de tuer tous ceux qui estoient dedans le chastel, et de livrer le chaslel aux Armi-^ naz pour prendre Paris par trayson ou autrement. •Et tanfost que ils orent ce dit, Si les fist le cappi* taine , tous tués , traisner en la rivière.
Item y en celle année, le douziesme et le treîdesme jour de may^ gelèrent toutes les vignes, qui estoient les plus belles par apparence de fpison de grappes et grosses que homme les eust veues puis trente ans devant. Ainsi plust à Dieu qu'il advenist pour nous donner exemple que en ce monde n'a rien seur, comme il appert de jour en jour.
Item y le vingt-troisiesme jour de may fut prinse devant Compiégne dame Jehanne la Pucelle aux Arminasc, par messire Jehan de Luxembourg et ses gens , et bien mille Anglois qui venoient à Parjs ; et furent bien quatre cents des hommes à la Puc^Ue que tués que noyés. Après ce, le^imenche ensuis vant, vindïrent les mille Anglois à Paris, et allèrent assiéger les Arminaz qugi estoient dedens l'abbaye de Sainct-Mor-des-Fossés. Ils ne se tindreiit point ^t rendirent ladite abbaye, sauve leur vie, sans rien emporter que ung baston en leur poing, et cs^ toient bien cent, et fut le deuxiesme jour de fuing mil quatre cent trente.
Item y en cellui temps, la livre de beurre salé ya^
(i43<^) d'un bourgeois de paris. 4^7
loit trois sols parisis de trë3 forte roonnoye, et la pinte d'btiile de noix six sols p^ri$is. Et pour certaii>, aussi tost que les Armiaaz furent départita, les Anglois, bon gré ou mal gré de leurs cappitaines, pillèrent toute Vabbaye et la ville si au net, qu'ils nj laissèrent pas les cuUières au pot , qu'iU n'apportassent ; et ceux de datant à leur entrée avoient bien pillé, et les darrains encore riena n'y laissèrent : quelle pitié I
Item y en cellui mois de juingn'cstoit encore aucune nouvelle du çoy Henry d'Angleterre, qu'il fust point passé la^ mer, et les gouverneurs de Paris firent entendant au peuple, dès le jour Saint- Georges, qu'il avoit passé la mer par d^oà , dont^ils firent faire ^e$ feux paitm Pari&, dcmt le menu peuple n'estoit pas bien comptent , pour la bûche qui tant estoit chère, et que bien scavoient les aueuus qu'il n'estoit point passé deçà la mer.
Item , du duc de Bourgongoe n'estoit nulle nouvelle qu'il deuisi venir, et ri n'estoit-il sepmaine qu'on ne l'attefxiist depub janvier , et c'estoit près de la Saincl- Jehan ^ m^Mâ ainsi le donnoient à entendre: les gOAiverneurs au peuple pour les appaiser ; mais ils diâoient, qu^nt on parloit de son venir, et le plus : Patrem sequitur sua proies. Vrayement les enffens ensuivent voulentiers leur père , et plus n'en disoient. Et vrayement passa encore juillet que de lui n'estoit nouvelle, Cbrs qu'il avoit grant foison Piquars, qui dès le mois d'avril avoient mis le siège devant Coinpiégne, mais encore n'y avoient
4o8 JOUBWAL MSo)
rien fait oo mois d'aoust. Et vrayemeat trois cents Afïglois faisoient plus en armes que cinq cents Piquars ; et si n'estoit nuls plus forts larrons et moqueurs de gens; et les Anglois gaig-nèrent bien douze forteresses entoiff Paris en ung mois, et après allèrent à Corbeil la seconde sepmaine de juillet.
Item y le dix-septiesme jour de juillet , à ung jeudj , vigille Sainct^-Arnoul , fut la cloche Nostre- Dame fondue et nommée Jacqueline ; et fut faite par ung fondeur nommé Guillaume Sifflet , et pesoit quinze mille ou environ.
Item y le sire de Roz , ung chevalier Anglois, vint à Paris le mercredj, seixiesme jour d'aoust , Tan mil quatre cent trente, le plus pompeusement que on vit oncques , s'il n'estoit roy, ou duc^ ou comte ; car il avoit devant lui quatre ménestrels jouants trompes, clerons, tous jouants de leurs instruments. Mais le vendredy ensuivant fortune lui fut trop contraire; car les Arminaz vindrent prendre la proie devant la porte Sainct-tAnthoine ; et prindrent bœulii, vaches et autre bétail , et s'en retournèrent atout (avec). Quant le sire de Roz le sceut , il alla à toutes sesgensaprès , et poursuivi fort, et ung autre chevalier anglois, qui estoit cappitaioe du bois de Vincennes , qui le suivit de près, et autres; et virent les Arminaz qui passoient Marne par-delà Saint-Mor, si les suivirent; et aucuns se misrent eti la rivière , qui bien virent le gué par où les Açminaz passèrent, et allè^
(i45o) d'un bourgeois de paris. ^iog
rent outre. Le sire de iloz faillj à trouver le gué , et soi boutta en la rivière trop hardiment,. et le cappitaine au bois de Vincennes , qui aussi faillil , et ung autre chevalier nommé monsieur de Moucj, et plusieurs autres . qui tous furent noyés ; et grant foison d'Arminaz aussi le furent; mais ceux qui passèrent besoingnèrent si bien , qu'ils recouvrèrent tous les prisonniers et la proyc, et avecques ce prindrent le cappitaine de Langny, messire Jehan Foucault, et plusieurs autres tuèrent, et plusieurs d'eux furent tués ; et n'estoit guères quinze jours qu'il ,ne venisl à Paris trois ou quatre cent , plusoumoins,d'Anglois; maisaussi tostqu'ilalloient surles Arminaz, toujours perdoient aussitost qu'ils frappoient ensemble , et les Arminas^lesmetloient tous à mort ; et disoient que c'estoit pour ce que , puis le siège fut mis devant Orléans , que le comte de Salcebry pilla et fist piller l'église Noslre-Dame de Gléry ; lequel mourut tantost après par cas de meschief, d'une pièce de canon qui rompit.
Item y après fut levé le siège qui tant avoit cousté, et tant de leurs gens prins et morts.
Item y depuis que ce qu'il fist à Luzarches en l'église de Saint-Gosme , puis à Chèle-Sainte- Baudour , et tantost après furent presque tous prins et tuez : et puis que ont-ils fait à Sainl-Mor-des- Fo^z en l'église et partout où ils peurent avoir le dessus? Les églises sont pillées qu'il n'y demeure ni livres , ni.la boueste ou couppe oii le corps de Npstre-Seigneur repose , ne reliques , pour tant
4lO JOURWAL («43o)
qu'il y ait or ou argent , ou aucun métal > qu'ils ne jettent , soit le corps de Nostre-Seigneur , soient les Italiques. Tout ne leur chault , ou des corporeaux , n'y laissent^ils nuls qui pèsent ; et n*y a aucun, qui soit maintenant aux armes, de qnejque costé qu'il soit, François, ou Anglois, ou Arminac , ou Bourguignon, ou Piquart, à qui il eschappe rien qu'ils puissent , s'il n'est trop chaut ou trop pesant ; dont est ^ant pitié et dommaige que les seigneurs ne sont d'accord. Mais se Dieu n'en a pitié , to|]tte France est en grant danger d'estre perdue ; car de touttes parts on y gaste les biens , on y tue les hommes , ou y boute feuz ; et n'est estrange ne privé qui point en die , Dimiiie : mais toujours va de mal en pis, comme il appertv Vray est que le jour de Saint-Augustin , en aoust mil quatre cent trente , cinquante ou soixante voituriers ou environ , que de Paris , que d'entour , allèrent querre des blez, qui près du Bourgel estoient nouveaux soyers , et estoient aux bourgepis de Paris. Les Armiûaz le sceurent par leurs espies , dont ils avoient assez â Paris ; si parvindrent sur eux à grant puissance ; si se combattirent le mieux qu'ils porent nos gens de Paria. Mais rien ne leur vallut , car tant est que les Armi-^ naz les desconfirent , et en tuèrent moult ; et tout le remenant (reste) qu'ils ne tuèrent, mirent en Igurs prinsons , et par lour grant mauvesetié mirent le feii dedans les blez qui es chariots ^et charrettes estoient , et tout ardoient que rien n'en fut rescous
(i/|3o) d'uPT BOUBGEOIS DE PARIS. 4' ^
que les ferrures; et quant ils véoient aucun de ceux quiestoit à la .terre navré à mort ©u mains que mort , qu'il remuoit ^ ils le prenoient et le jettoient dedens le feu , qui moult grant jestoit ; car tout le blé et tout le charroy estoit en feu et en flambe.
Item y saxïs ceux qui furent morts , ils en prîndrent bien six vingts ou plus et tous les chevaux , el les renconnèrent ; et à celle heure de maleur arriva le coïinestable de France à Paris, nonimé le signeur de Stanfort, atout une très grant compaignie d'Anglois ; et passa à une lieue ou environ ou près la place où ils se comb^toient ; et si n'en sot rien , dont ce fut grant pitié et grant dommaige ; car la plus grant partie de ceux qui furent prins estoient tous mesnaigiers ^yant femmes et enffiçnts, qui furent oncquës tous à pouvreté par les rançons qu'il leur convint payer ou estre mors sans merci.
Item y le troiziesme jour de septembre , à ung dimanche , furent preschées aju Puis-Nostre-Dame deux femmes, qui environ demi-an devant avoient esté prinses à Corbeil et admenées à Paris ; dont la plus aisnée , Pierronne, et estoit de BretaigneBretonnant , elle disoit, et vrai propos avoit, que dame Jehanne, qui s'armoit avecques les Arminaz, estoit bonne , et ce qu'elle faisoit estoit bien fait et selopJDieu.
Item y elle recogneut avoir deux fois receu le précieux corps de Nostre- Seigneur en ung^our.
Itept , elle ifFermoit et juroitque Dieu s'appa-
4l2 JOURNAL (i43o)
roist souvent à elle en humanité , et parloxt à elle comme ami fait à autre , et que la derraine fois qu'elle l'avoit veu , il estoit long vestu de robe blanche, et avoit une huque vermeille par^essous, qui est aussi comme blasphème. Si ne s'en volt oncques révoquer de l'aflPermer en son propos qu'elle véoit Dieu souvent vestu ainsi ; par quoi cedit jour fut jugée à estre arse; et mourut en ce propos cedit jour de dimenche , et l'autre fut délivrée pour celle heure.
Item , le lendemain , jour de lundi , quatriesme jour de septembre mil quatre cent trente , venoit par la rivière vingt-trois fonces (bateaux) chargées de vivres etd'autresmarchandises. Si ot grosses paroles entre les gens d'armes et mariniers ; et à celle heure arrivèrent les Arminaz moult cruellement sur eux ; et pour le descort qui» entr'eux estoit , et espécialement en treize de leurs fonces , ils orent trop pou de deffense en eux , et furent prins six vingt et plus sans les morts ; et les dix qui n'a voient point de descort le firent si bien qu'ils passèrent eux et leursdiz fonces, et vinrent à port sainement ; et pour ce descort. entre gens et doubte est trop grant péril, comme il apipert à ce royaume de France,
Item , lendemain que le sîre de Stanfort fut arrivé à Paris , il vit aller assiéger la ville de Brie- Comte-Robert , et la prit d'assaut au deuxiesme jour ; mais il n'ot pas sitost le chastel , mais tost après se rendirent ceux de dedans. Quant est de
(i43o) . d'un bourgeois dk paris. 4' 3
monsieur de Bourgongne , n'estoit nulle nouvelle grand pièce après la Saint-Remj , ne de personne qui bien voulsist à la bonne ville de Paris ; et bien y apparoit; car il n'y avoit que ung pou de ne sçoi quels larrons à Laingny , mais nul n'y remets toit remède que toutes les sepmaines ne prinssent à quelque porte de Paris, ou bien près, hommes , femmes , enflfents , bestail sans nombre , dont ils avoient grand finance , et toujours or ou argent ^ et ceux qui ne povoient payer leurs rançons , estoient accouplés à cordes, et gettés en la rivière de Marne, ou pendus par les gorges, ou en vieilles caves liés, sans jamais leur donner manger. Et si n'estoit rien qui de quelque bien pour corps humain qui pust arriver à Paris, sans estre en leur danger , tant gardoient bien tous les passaiges et par terre et par eau ; et tellement à la Saint-Remy mil quatre cent trente , la bûche estoit si chère que le cent de petits coterets de Bondi ou de Boulorigne-la-Petite coustoit vingt-quatre sols parisis ibrte monnoie , qu'on souUoit avoir pour six ou pour sept sols, et le molle de huche dix sols parisis qu'on soulloit avoir pour huit ou pour neuf blancs. Item y en celui an fut très bel aoust et très belles vendanges , et furent les verjus hastifs ; car aussitost qu'ils estoient entonnés, ils commençoient à bouillir ou à getter pour mieux dire ; et furent les vins très bons , et en avoit-oh assez bon compte ; car on avoit une pinte 4^ bon vin pour tout homme d'honneur pour six deniers la pinte , aussi comme
4l4 JOURNàL (i43i)
Tavoit à Rouen pour six blancs ; et tesmoignoient ceux qui en beuvoient, très bien congnoissoient que estoit bon vin.
/^9/w, 'passa septembre, ottobre, novembre, décembre, janvier jusques au pénultiesme jour, qui estoit la feste Sainte-Bauldour^ que le duc de Betfort , lequel on disoit le régent de France , vint à très belle compaignie ; car il amena avecque lui bien cinquante-six batteaux , et doze fonses tous chargés de biens , de quoi corps d'homme doit vivre , et ne les volt oncques laisser quHl ne les vist toujours, ou fist voir tant cpi'ils fussent à Paris; et disoit tout le peuple que passé a quatre cents ans, ne vint si grand foison de biens pour une fois ; et disoit-on par manière de esbattement : « Le duc de » Betfort a amené par le plus fort temps pour estre » en rivière que on vit oncques gueres faire.» Car le vent fut sans cesser bien trois sepmaines si très cruel qu'on le vit oncques; et toujours il plouvoit, et les eaux très parfaitement grandes ; et les Arminaz, qui de toutes parts mettoient grands embûches pour le destruire et sa compaignie , mais oncques ne Tosèrent assaillir, et si fut tesmoigné pat les héraux qu'ils estoient bien quatre contre ung ; et on disoit pour ce que en ce fort temps , et contre : « mont l'eau que le duc de Bourgongne en » fairoit venir en val eau du pays d'amont deux tels » temps , car il est régent de France , et verra-t-on » bien comment il besoigpera bien ; mais il sera » avant après Pasques l'an mil quatre centtrenle-un.
(i43i) d'un BOUliGEOtS DE PARIS. 4^^
» car à présenf il est trop êmbesongné pour sa femme » qui a geu d'un beau fils, qui fut christianné le jour » Saint-Anthoine en janvier ; et on dit communé- » ment que la^ première année du mariage on doit » complaire à l'espousée , et que ce sont tretoutes M nopces; et pour celle cause n'a pu vacquer devant M Compiégne tant qu'il l'eust prinse.» Ainsi disoiten du duc de Bourgongne, et pis assez ; car ceux de Paris espécialement Tamoient tant comme on povoit amer prince ; et en vérité il n'en tenoit compte, s'ils avoient faim ou soif ; car tout se perdoit par sa négligence , ausisi-bien en son pays de Bourgongne, comme entour Paris. Et pour ce disoientils ainsi, comme gens moult troublés, pour ce qu'on ne gagnoitrien, car marchandise ne couroit point. Par ce mouroient le** pauvres gens de faim et de pouvreté, dont ils le maudissoient souvent et menu moult douloureusement et à secret et en appert, comme désespérés et non créants qu'il tiengne jamais nulle chose qu'il promet.
Item y après la venue du régent , bien pou de temps, enchérit tant le blé à Paris , que le sextier de blé, qui ne valloit devant sa venue que quarante sols parisis ou quarante-deux ou environ, valut ou mois ensuivant soixante-douze ou cinq fraucs tout mesalé (gâté) ; dont le pain appetissa tant , que le pain blanc très noir et très mésale ne pesoit guères plus de douze onces; et en mangeoit bien ling laboureur trois ou quatre par jour, car pouvres gens n'av oient ne vin ne pitance , se non ung pou de noix
4l6 JOURNAL (i43i)
et du pain et de l'eau ; car pour fois ne levés ne mangeoient point, car ils coustoient trop en achapt , et plus en cuire ; et pour ce s'appetissoit moult Paris de gens.
Item, en celui mars le régent fist faire aux pouvres gens de Paris, certains gens d'armes dont trop furent grevés; mais à faire leur convint. Après on alla à Gournay et futprins; et après alla-t-on à la tour de Montgay , et fut prinse par composition le dix-huitiesme jour de mars ; et puis allèrent devant Langny , e^ là firent par plusieurs fois grans assauts; mais à la fin n'y ot point d'onneur, car ceste mal euvre se faisoit la sepmaine peneuse; mais ceux de dedens se deffendirent si bien, que pour certain fut getté en la ville quatre cent et douze pierres de canon en ung jour, qui ne firent oncques mal à personne que à un seul coq qui en fut tué , dont fut grand merveille , que bel fut à ceux du régent et de Paris de laisser leur siège et s'en venir ; et s'en vindrent la veille de Pasques , qui furent , celui an, le premier jour d'avril mil quatre cent trente-un , et disoit-on par moquerie qu'ils estoient ainsi revenus pour eux confesser et ordonner à Pâques en leurs paroisses.
Iterrij environ la mi-avril, pour la charte de touts vivres , et pour les mauvaises gaignes qui pour lors à Paris estoient , à ung sabmedi, quatorziesme jour dudit mois d'avril , la vigile de mise-ricordia Domini j ïnsX nombre que par eaue que par teri^ se partit de Paris, bien douze cents per-
(i4ii) d'un bourgeois de paris. 4^7
sonnes sans les enflFents, parce qu'ils n'avoient de quoi vivre , et qui pâtissoient de faim.
Item y le lundi ensuivant se partirent environ cent hommes d'armes de Paris, et allèrent vers Ghevreuse , à une vieille forte maison nommé Dannette, où a voit bien quarante larrons dedens qui faisoient touts les maux qui peuvent estre faits ; et feurent prins et admenés à Paris le jeudi ensuivant \ et feurent par nombre touts accouplés ensemble vingt-neuf, touts jeunes gens, que le plus vieil n'avoit point trente-six ans.
7/^/72, le sabmedi ensuivant feurent pend us treize au gibet de Paris , et deux quant on les print devant leur forteresse , et neuf qui eschappèrent comme
saiges.
Item y le vingt-deuxiesme jour d'avril Tan mil quatre cent trente-un , allèrent les gens du régent, qui avoient esté à Dannette, à La Motte , et prindrent cent meurdriers qui là estoient , dont on en pendit six oudit lieu ; et on admena à Paris touts, comme devant est dit, touts accouplés et liés de cordes , le vingt-sixiesme jour dudit mois , le nombre de nonante-quatre.
Item , le lundi ensuivant , darrain jour d'avril , on pendit au gibet de Paris, des larrons qui estoient de la prinse de La Motte, trente-deux.
Item y le vendredi ensuivant, quatriesme jour de mai , des larrons qui à La Motte avoient esté prins , on en pendit au gibet de Paris trente; ainsi
MOKSTAELET. T, XV.^-^ JOURV. d'uN BOUBG. DE PàRIS. 2 J
feurent pendus en ce lundi et vendredi , soixantedeux de ces larrons.
Item , le vingt-cincpiiesme jour de mai , Tendredi ensuivant , fust faite une procession générale à Nostre-Dame de Paris \ et de là on alla aux Augustins ; là fust faite une prédication ; en laquelle prédication fust monstre et décleré le très haut bien espirituel, cpie pape Martin cinq de nom avoit donné et ottroyé à la feste du très Sainct-Sacrement à touts loyaux chrestiens qui seroient en estât d'avoir celui bien ; c'est assavoir vrai confes et repentant. Vrai fust que celui vingt-cinquiesme jour fust le vendredi devant la Feste-Dieo. Ce jour prescha un maistre en théologie ; et devisa au peuple comme pape Urbain , quart de ce nom , ordonna premièrement à célébrer ladite solempnité touts temps , le jeudi , premier après les octaves de Penthecostes et les pardons qu'il y donna ; c'est assavoir aux premières vespres , à matines , à la procession , à la grant messe, aux vespres dii jour pour chascune de ces quatre , cent jours de leurs pénitences enjointes.
Item, à ceux qui seroient à prime , tierce , sexte, none et complies, ledit jour, pour chascune heure quarante jours , et pour ceux qui seront auxdites heures durant les octaves, pour chascun jour, cents jours de pardon.
Item, ladite feste fust premièrement par Gilles ['Augustin , mil trois cent dix -huit ; en celui an , l'ordonna ledit pape Urbain, quatriesme de ce
Ci45i) d'un bourgeois de paris. 4^9^
nom, et le jour Saî net-Urbain fust faite la prédication.
Item y que le pape Martin , cinquiesme de ce nom, lequel trespassa en l'an mil quatre cent trente , donna et ottroya à touts ceux qui , en estât de grâce, jeusneroient la vigile du Sainct-Sacrement , ou feroient autre pénitence par le conseil de leur confesseur, pour ce qu'en icelui temps il fait chaut, et gresve fort à jetisner à aucunes gens, il donna à chascun qui bonnement fera icelui jour ladite pénitence, cents jours de pardon ; et qui sera aux premières vespres , à matines , à la messe , aux secondes vesprès, à chascune heure, deux cents jours de pardon; et qui sera à toutes les autres heures du jour , pour chascune heure, quatrevingt jours de pardon ; pour chascune heure des octabes ; c'est assavoir mâtine», messe et vespres , cent jours de pardon ; et pour les autres heures pour chascune , quarante jours.
"^ Iteniy à touts prélats qui ont dignité, qui seroient aucunement empeschés pour le bien de l'église, ou pour le bien commun , ou pour la foy , qui ne peuvent estre au Sainct-Sacrement celui jour, ouïes octabes, il leur octroit autel (semblable) pardon , comme s'ils eussent e^té présents; car bonne volenté est réputée pour le fait.
Item y à touts ceux qui dévotement et à jeun sans fabler^ ne sans boutter l'ung l'autre, cent jours de pardon ; et pour touts ceux qui ce jour recevront Nostre-Seigneur , cent jours de pardon,
Item y touts prestres qui dévotement, celui jour et chacun jour des octabes , célébreront en la révérence de la feste pour chascun jour , cent jours de pardon.
Item , se aucunes églises sont enterdites par cas de chatif meschef , comme aucunes fois avient , ou aucunes terres, il octroit que celui jour et les octabes, on puisse célébrer es dites terres ou églises, à portes toutes ouvertes , sains sonnants ; c'est assavoir touls excommuniés, et touts ceux pour qui Tenterdit seroit , seront hors bouttés de l'église et du-service.
Item y à tous ceux qui dévotement envoieront ou porteront lumière à convoïer le précieux sacrement le jour , ou quant on le porte à aucun malade par la ville , ou qui le convoiront allant et venant en dévotionetrévérance,pour chascune fois cent jours, et pour tous ceux qui le feroient voulentiers, et ne peuvent , cinquante jours de pardon.
Item , il ordonne que tous prélats ou curés , de quelque estatqu'ils soient, tous les ans doresnavant, le dimanche des octaves de la Pentecoste , ils prononcent ou fassent prononcer le dessusdit pardon aux bons chrestiens, à ce que par négligence ne les perdent. Ainsi furent les dessusdit pardons publiés, premièrement en l'église de Sainct-Augustin à Paris le jour Saint- Urbain, pape et martj^r, vingtcinquiesme jour de juing quatorze cent trente-un.
Item y la vigille du Sainct-Sacrement en cellui an, qui fut le trentiesme jour de mai oudit an qua-
(i4J0 d*un boXjrgkois de paris. 421
torze cent trente-un, dame Jebanne, qui avoit esté prinse devant Compiegne , qu'on nommoit la Pucelle, icellui jour fut fait un prescbement à Rouen , elle estant en ung eschaffaut que cbascun la poveoit veoir bien clairement , vestue en habit d'bomme ; et là lui fust démonstré les grants maux doloreux qui par elle estoient advenus en cbrestienté , espécialement ou royaume de France , comme cbascun scet , et comment le jour de la sainte Nativité Nostre-Dame elle estoit venue assaillir la ville de Paris à feu et à sang, et plusieuss grants pécbés énormes qu'elle avoit fait et fait faire , et comment à Senlis et ailleurs elle avoit fait idolâtrer le simple peuple; car> par sa fauce bjpocrisie , ils la sui voient cotnme sainte pucelle j car elle leur donnoit à entendre que le glorieux arcbange saint Micbel , sainte Catherine et sainte Marguerite, et plusieurs autres saints et saintes se apparoient à lui souvent , et parloient à lui comme ami fait à l'autre^ et non pas comme Dieu a fait au-x cunes fois à ses amisparrévélacions, mais corporellement et bouche à bouche, comme un ami à autre. Item y vrai est qu'elle disoit estre âgée environ vingt-sept ans , sans avoir honte que maugré père et mère et parents et amis; que souvent alloit à une belle fontaine ou pays de Lorraine , laquelle elle nommoit Bonne Fontaine aux Fées Nostre-Seigneur, et en icellui lieu tous ceux du pays, quant ils avoient fiebvre , ils alloient pour recouvrer garison; et là alloit souvent ladite Jehanne la Pu-
1^21 JOURNAL" (i43i)
celle , sous un grand arbre qui la fontaine ombroit 5 et s'apparurent à lui sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui dirent qu'elle allast à ung cappitaine qu'ils lui nommèrent ; laquelle y alla sans prendre congé à père ne à mère; lequel cappitaine la vestit en guise d'homme , et lui çainct l'espée, çt lui bailla ung escuier et quatre varlets , et en ce poinct fut montée sur ung boa cheval ; et en ce point vint au roy de France , et lui dit que du commandement de lui estoit venue à lui, et qu'elle le feroit estre le plus grant sei-gneur du monde , et qu'il fust ordonné que tretous ceux qui lui désobéiroient fussent occis sans mercy ; et que sainct Michel et plusieurs anges lui avoient baillé une couronne moult riche pour lui , et si avoit une espée en terre aussi pour lui; mais elle ne lui randroit tant que sa guerre fust faillie ; et tous les jours chevauchoit avec le roy à grant foison de gens d'armes, sans aucune femme vestue, attachée et armée en guise dTiomme, ung gros baston en sa main ; et quant aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son baston grants cous en manière de femme très cruelle^
Item^ dit que elle est certaine de estre en Paradis en la fin de ces jours.
Item y dist qu'elle est toute certaine que c'est saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite qui à lui parlent souvent;, et quant elle veut, et que bien souvent les a veues avoir couronnes d'or en leurs testes; et que tout ce qu'elle fait est
(i43i) d'un. BOURGEOIS DE PARIS. 42^
du commandement de Dieu; et plus fort dit qu'elle scet grant partie des choses à advenir.
Item y plusieurs fois a prins le précieux sacrement de l'autel toute armée, vestue en guise d'homme , les cheveux roridiz , chaperon déchiqueté, gippon, chausses vermeilles attachées à foison aiguillettes , dont aucuns grans signeurs et dames lui disoient, en la reprenant de la dérision de s$i vesture , que c'estoit peu priser Nostre-Seigneur de le recevoir en tel habit, femme qu'elle estoit; laquelle leur répondit promptement, car pour rien n'en feroit autre , et que mieux ameroit mourir que laisser l'habit d'homme par nulle défense ; et que se elle vouloit , elle feroit tonner et autres merveilles ; et qu'une fois on lui volt faire de son corps desplaisir; mais elle saillit d'une haute tour en bas, 5ans soy blecier aucunement.
Item , en plusieurs lieux elle fist tuer hommes et femmes tout en bataille comme de vengeance voulentaire ; car qui n'obéissoit aux lettres qu'elle faisoit , elle faisoit tantost mourir sans pitié quant elle en avoit povoir ; et disoit et affermoit qu'elle ne faisoit nulle rien que par le commandement que Dieu lui mandoit très souvent par l'archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, lesquels lui faisoient ce faire, et non pas comme Nostre-Seigneur faisoit à Moyse au mont de Sinaï, mais proprement lui disoient des choses secrètes à advenir , et qu'ils lui avoient ordonné et ordonnoient toutes les choses qu'elle faisoit, fust