‹ Chroniques d'Enguerrand de MonstreletChapitre 53 sur 54 · D*UN BOURGEOIS DE PARIS. ^QS · texte numérisé non relu

D*UN BOURGEOIS DE PARIS. ^QS

et semhl oit qu'il nefust venu seullement que pour voir la ville ; et vraiment sa prinse de Montereau et sa venue cousta plus de soixante mille francs à la ville de Paris où qu'ils fussent prins.

Item y le jour de la Typhaine, les larrons de Chevreuse , environ vingt ou trente , vindrent à la porte Saint- Jacques et entrèrent dedans Paris , et tuèrent ung sergent à yerge qui estoit assis à ung huys, et s'en r'allèrent franchement, etprindrent trois des portiers gardant la porte et plusieurs autres pouvres gens, sans la proye qui ne fut pas petite ; et si n'estoit que douze heures de jour ou environ; et disoient : « Où est vostre roy , il estmucé. » Et pour les courses que lesdits larrons faisoient, en- . chérit tant pain et vin que pou de gens mangeoient de pain leur saoul , ne pouvres gens ne heuvoient point de vin.

Item^cevix de Montargis firent semblablement et rendirent ces trois places.

Item ^ Montargis s'estoit autrefois rendu par ainsi qu'on devoit donner grand finance; laquelle ' ung grand seigneur qui la devoit porter la joua aux dés. Ainsi estoit. tout gouverné; et se rendirent la darraine sepmaine, l'an mil quatre cent treiîtehuit du mois d'octobre..

Item^ la mortalité fût si grande, espéci^^ement à Paris j car il mourut bien à l'Hostel-Dieu , en celle année , cinq mille personnes , et parmi la cité plus de quarante-cinq mille ^ que hommes, que femmes , que enffents ; car quant la mort se bou-

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toit en une maison , elle en emportoit la plus grant partie des gens , et espécialement des plus forts et des plus jeunes.

Item y de celle mort trespassa l'évecque de Paris, nommé sire Jacques, ung homme très pompeux, convoiteux , plus mondain que ion estât ne le requerroit ; et trespassa le deuxiesme jour du mois de novembre, l'an mil quatre cent trente-huict.

Item^ en ce temps venoient les loups dans Paris par la rivière , et prenoient les chiens ; et si mangèrent un enffent de nuit en la place aux Ghals, derrière les Innocents.

Item^ le jour Sainte-Geneviève et landemain, et letroisiesme jour ensuivant, tonna, espartit, gresla aussi fort comme on vit oncques faire en esté, tenrips au matin et après disner; et estoit tout aussi cher comme devant est dit.

Item y ou mois de janvier futprins par les Anglois le chastel de Saint-Germain-en-Laye, et fut par ung faux religieux de Sainte-Geneviève , nommé Carbonnet, lequel estoit prieur de Nanterre ; et se lîst privé du capitaine dudit Chastel; et tant fist, qu'il y entroit à quelque heure qu'il vouloit , et scavoit toujours où les clefs côtoient, que on ne se défioit point de lui; et le mauvais homme alla à Rouen , et promist au- comte de Warvic que se il lui vouloit donner trois cents salus d'or, qu'il loi rendroit le chastel ; et on les. lui bailla, et le faux traistre leur livra le chastel au jour qu'il leur avoit promis. Et environ *douze. ou quinze jours après

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fut prins et recongnut toute latrayson, et fut jugé à prinson perpétuelle , chargé de groÉ fers , jambes et bras , et ne manggr jamais que pain et eau, et très pou.

Item y fut la ville de Pariç sans évesque jusques vingt-un jour de février ensuivant, la vigiUe de la chiaire Saint-Pierre , que en fist évesque de Paris rarehevesqûe deThoulouse, pour ce qu'il estoit du conseil du roy. Il ot l'ung et l'autre; et aussitost qu'il fut confirmé, il se transporta à son archevesché , et laissa que à Pasques et aux quatre-temps de la première sepmaine de Karesme, il convint prendre et prier autre prélat pour faire les ordres et autre divin service, appartenant à soi de faire. Et en cellui temps il n'avoit ne roy ne évesque qui tenist compte de la cité de Paris j et se tenoit le roy toujours en Berry ; ne il ne tenoit compte de risle-de^France, ne de la guerre, ne deson peuple, ne que s'il fust prinsonnier aux Sarrazins. Et diton par commun langaige selon si^neur mesme rluite. Car en vérité les Anglois couroient toutes les sepmaines deux ou trois fois autour de Paris, et pilloiênt, tuoient et rançonnoient ; et pour certain, le connestable ; ne les capitaines ne s'avançoient de leur deflPendre aucunement, ne que s'ils fussent de leur party.

Item ^ éa celui temps, avoit si cher temps à Rouen,; que le sextier de bien pouvre blé coustoit dix francs , et tous vivres au prix, et trouvoit-on tous les jours en my les rues les petits enffents morts

MOKSTRELBT. TéXV. JOUBW. d'uH BOURG. DE PaRIS. o2

^9^ jounNÀii r«i3Si

que les chiens mangeoieoit ou les porcs, et tout par la cruauté de l'archevesque. quiestoit homme pleiu de ss^ng y et avecques lui prévost qui avoit esté de Paris , messire Symon Morhier , qui élevé leur a tant de maletostes , que nul ne povoit vivre eu la cité de Rouen / s'il n'estait à eux , ou se il n'estoit moult riche paravant ; «tiusi estait gouverné.

Item y en cellui an mil quatre cent trente-hoict, fust si largement verdure y comme porée , choux , poreaux, navez, persin^ cerfeuil, et toute autre verdure appartenant à corps d'homme nourrir , car au mois de janvier jusques à la Saint -Jehan, on avoit plus de verdure pour ung tournois à la Chan* deleur et devant et après, qu'oci ^voit eu l'année de devant en avril ne en may pour deux blancs ou trois. .

Item y exxsxvon huit jours apr^sla Saint-Pierre, fut le persil et le cerfeuil tant cher que on n'en povoit finer. Pour vrai on vendoit quatre doubles ou six deniers autant de persU ou de cerfeuil <{ue ou avoit eu quinze jours pour un nevet.

Item , à la Saint-Jehan ou environ enchérit tant le blé , que pour vrai , un sextier de bon mestei valloit huict francs, et ung sextiçu* de seigle valloit six francs, et la mesure de suif six sols p£|i;isis; la peinte d'huile de noix six sols ; la Uvi^^. de chandelles quatre blancs. *

Item y en cellui temps vint le connestahle à Paris, et amçna avecques lui ung grant tas.de larrons, et

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fist entendant qu'il estoit venu pour prendre Pontoise, et les mena environ la ville ; et la regarda tant seulement de loing, et dist qu'elle estoit moult forte à prendre , et qu'il n'avoit pas assez gens; et s'en retourna sans autre chose faire , lui et ses larrons , tout gastant lés blés , les granges et les évitaiges des bonnes gens, avant qu'ils fussent bons, espécialenaent les cerises, qui commencoient à rougir; et ce qu'ils ne poroient manger, comme fèVes nouvelles et pois , apportoient-ils à grant-sachées.

Item y la darraine sepmaiiw <le juin, vint ung autre tmssi mauvais ou pire , nommé le comte de Perdriel (Pardiac), qui fut fils-du-comted'Arminac, qui fut tué pour ses démérites, et admena une autre grantcompaignie de larrons et de murdriers, qui, par leur mauvaise vie et détestable gouvernement, fuirent nommés les escbrcheurs* Et pour vrai ils n'estoient ptfs mal nommés; Car aussitost qu'ils venoient en quelque ville ou villaige, il convenoit soi rançonner à eux à grant finance , ou ils desgastoïent tous les blés qui y estoient, qui encore estment tous verds ; et firent efrteodant qu'ils Jevoi^ttt [M»endre Meaux d'a:ssaut, ou par gens qui dévoient leur livrer, *ou par composition ou autrement, etfirentdîarger canons et prendre tout le pain qu'on tfOtivcMt, et orent l'argent largement ; ear on çnidoit qu'ils deussent trop bien faire la besongne; mais ils ne passèrent guères par-de là le chastd ée Dampmartîn ; «t là piltoient , tuoient, rançoânoient tes Mes «t tous autre» gaignaiges , sans autre

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bien faire. Ainsi besoinguoit le connestable de France, Artus, comte de Richemonl. Et pour vrai les prisonniers Anglojs disoient à Paris et ailleurs quant ils avoient pajé leur rançon et qu*ik esoient en leurs lieux, que les Angloys dîsoient pleinement : « Par saint George ! vous povez bien crier » et braire à vostre connestable qu'il vous secoures ; » car par saint Edouard, tant qu'il sera connestable, » nous n'avons point paourque nous soyonsconnbatta » qu'il puisse. Car quant il veut faire une bonne » armée pour faire le bon vàrlet et pour avoir de » vostre argent, nous le savons de par lui ou de par » autres, toujours trois ou quatre jours d'avant; car » par saint George ! lui bon Angloys, et à secret et en » appert. » Mais aucuns tenoient qu'ils le disoient pour le mettre en haine du roy et du commun ; mais la plus saine partie le tenoit pour très mauvais homme et très couarl» Brief, il ne challoit ne de roy, ne de prince, ne de commun, ne de ville ou de chastel que les Angloys preissent ; mais qu'il eust de l'argent ne lui challoit du demourant ne de quelle part. Brief, il n*estoit à rien bon au regard de la guerre ; et laissoit et sou£Proit aux gros qui avoient les grants greniers pleins de blés et d'autres grains, vendre aux pouvres gens tant comme ûs vouloient. Mais qu'il en eust un émolument ou prouffit, il ne lui challoit comment ils le vendissent. Et tant les laissa faire à leur guise , que la première sepmâioe de juillet, qui vouloit avoir un sextier de bon blé, il coustoit neuf francs très bonne monhdie , et les

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fèves pour faire mouldre six francs. Et pour ce que le peuple ne se povoit taire, il fist le bon varlet , et fist mettre le siège devant la cité de M eaux; mais ce fut quant ils orent tous cuillis leurs seigles et leurs potaiges. Et ne faisoit mie en deux mois, ce qu'il deust avoir fait en huit jours ; car il commença dès le moys de mai à dire à ses gens qu'il se convenoit ordonner pour y aller; et si fut avant le dix-neuviesme jour de juillet qu'il ne ses gens y missent le siège ; le^uels g«is estoient les plus mauvaises gens que on eust oncques veii au royaume de France ; et se faisoient appeler les escorcbeurs i car telx les devoit-on tenir, partout oiiils passoient, car après eux ne venoit rien ne cpie après feu.

Item^ ils assaillirent la ville le douziesme joui^ d'aoust ensuivant , et la prindrent par force , et y ot aucuns prins à qui oa coppa les testes.

/temple marché nepot estre prins; et se mirent bien six cents Angloys dedens qui le tindrent moult bien, jusques à ce que le roy vint à Paris la seconde foys puis l'entrée des Françoys, et y entra par la porte Saiut- Antoine, le neufviesme jour de septembre, landemain de la Nativité Nostre- DamQ; e#le jeudi ensuivaat alla à Saint-Denis' faire chanter pour sa sœur, dame Marie de Poissy .

Item y le dimanche ensuivant rendirent les Angloys le marché de Meaux leurs vies sauves et leurs biens ; et furent admenés par eau à Paris , et y furent deux jojurs sur la rivière, es bateaux.

Item p le darrairi jour de septembre se parut le

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roy de Paris, et alla à Orléans ; et landemain, entre lejeudiet le vendredi, vindpenllesAnglojs, environ m jouit, en la ville de Nostre-Dame des Champs, et boutèrent feux ; et prindrent hommes et biens ce qu'ils porent.

Item, le vingt-quatriesme jourd'aoust, Tanqua* torze cents trente-huit, fut prins en la rivière de Seioe^ devant les Bernardins ou environ, ung poisson qui avoit , entre queue et teste , sept pies et demi au pié du roy de Ghastellet largement.

Item y en cellui temps, espécialment tant comme roy fut à Paris , les loups si esragés de manger chair d'hommes, de femmes ou d'cnffents, que en la darraine sepmaine de septembre, estranglèrent et mangèrent quatorze personnes, que granis que petits, entre Montmartre et la porte Saint^Anlhoine, que dedens les vignes, que dedens les marès^; et s'ils trouvoient ung troupeau de bestes, ils assailloient le berger , et laissoient les bestes. La vigile Saint-Martin fut tant chassé un loup teirible et orrible , qu'on disait que lui tout seul avoit fait plus des douleurs devantdites que toutesles autres ; celui jour fut prins, et n'avoit point de queue; et pour ce fut nommé Courtault ; et parloit-oi# autant de Itii comme on fait du larron de bois ou d'ung cruel cappitaine ; et disoit^on aux gens qui alloient aux jchamps : « Gardes^vons de Courtault. >xlcellui jour fut mis en une brouette, la gueute ouverte, et mené parmi Paris ; et laissoient les gens 1?outes. choses à faire, fust boif^^ fxï^Kt mang^ ou auti^ chose né-

eessaii^e que que ce fust, pour aller Toir Goortatih ; et pcHïP vrai il leur vallut plus de dix francs la cuilletle.

Item^ en celle armée fut tant cle gland de chesne^ qu'où le wndoil à la balle emprè» ravojrte, à ausâ grand sacfaées comme btés.

/teniy le* seiziesme jour de décembre vindrent les loups* soudainement , et estranglè^eht quatre femmes'mesiiaig^res ; et le vendredi ensuivant ils en afibllèrent (estropièrent) dix-sept entourParis, dont il en mourut onse de leur morsure ; et faisoient en ce temps ceux qui gouvernoient de par lé roy , nouvelles subsides; car ijs ordonnèrent que quelque beste à corne comme boeufs qn» vaches qui seroient vendus au marché pa)reroit <]piatre sols parisis , le pourcel huit blancs, ïe moutcm ou brebis quatre blancs. Et avec ce firent utie très grosse taille et très grevable ; car qui c'a voit pajé die vaut que quarante sols, il payoit six livres, car elle doubla deux foys ; et aussitost comu^ ib venoient pour être payez ^ et on ne les payoit^ on avoit tantost après sergents en garnisQu, qui moult grevoient le pottvi^e commun ; car quant ils estoient dans lés maisons, il les convenoît gouverner de grans despetis ; car c^estoient les varletsau deable, ilsfki^ soient du - mal trop plus que on ne leur com^ mandott.

Item y en cellui an, en janvier et février, vint nioult grant foison d& porcs^ ; mass^ les faux gou^ verneurs , quant ils virent la' grânt a^bondladce^^

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ils firent tant enchérir le sel, que le boessel de sel coustoit vingt-deux sols parisis, et encore on n'en povoit finer pour son argent , et furent à Paris perdus très grant foison de porcs qu'on avoit tuez par deffaulte de sel , car les gouverneurs ne vouloient que on Tamenast que par chevallées ^ poui* vendre plus à leur voulenté ; et disoit-on pour vrai que tout ce faux gouvernement ne procédoit que du faux malice de l'abbé de Saint-Mor-^les-Fossez.

Item , en celle année fust tant de tauppes , que tous les jardins en estpient gastez.

Item y en celle annéç furent les Escorcheuj:^ en Bourgqigne; (ît en une grjsint court du pays mirent toutes les bestes à corne comme vaches , beufs qui labouroient aux chs^mps, qu'ils porent trouver, sans les besteç à laines et pourceaux et autres bestail \ et tous firent irtourir de faim^ parce qu'ik furent trop s^ns manger làrdedans ; et fut pour ce que les gpns du pays pe. porent payer ^i grant rançon qu'iU demandoieut.

Item y en celle année furent les e^corcheurs devant Avranche^ , et y mirent le siège ; et en estoit chef le connestable Je comte de Richemont ; et estoient bien quarante mille contre huit mille Aurglois , et firent lever le siège à grant d^honneur, voulsissent ou non.

Item y en cellui temps le roy et son filx furent à descort par le conseil d'aucuns de^t seigneurs de France^, comme le duc d'Anjou, le connestable, lesquels furent avec le roy et le duc de BaurboB

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avec le dalphin et ung grant nombre qu'on nommoit les plus larrons qu'ils fussent ou remenant du nionde^ et estoient nommez les Escorcheurs; et faisoient guerre ou pouvre peuple si forte , que on ii'osoit issir hors des bonnes villes ; et quelques personnes qu'ils eneontrassent , ils lui demandoient qui vive. S'ilestoit de leur parti, il n'estoit seulement que desrobbé de quant qu'il avoit ; et s'il estoit d'autre parti, il estoit tué et desrobbé, ou mené en prinson , dont jamais il n'issoit , tant estoit tiré à gehaine, et mis à grant rançon , que jamais ne la pou voit payer ; et par celle cause mouroit dans leurs prinsons.

/iTeJTi^ilsmangeoient char en karesme, fromaige, lait et œufs comme en autre temps. En cellui temps se bouttèrent dedens Corbeil et dedens le le bois de Vincennes et à Beauté.

Item^le premier dimanche de mai, Fan mil quatre cent quarante , environ une douzaine de ces Escorcheurs vindrent à Paris ; et après disner allèrent jouer en l'isle Nostre-Dame avec autres gens, et regardèrent les toilles des bourgeois de Paris qu'on blanchissoit, et très bien les advxsèrent; et quant ce vint sur le soir, ils firent semblant s'en venir et se mucèrent ( cachèrent ) en lieu qu'ils avoient espié ; et à minuit ou près vindrent en laditte isle , et prindrent teuttes lejs toilles de lin , sans prendre une^ seule. ^ chanvre, et navrèrent les gardes de plusieurs plagies , et dit-on qu'ils valloient bien quatre cent livres pariais ; et s'en allèrent droit à Corbeil ;

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et ang vieil chevalier nommé nessire Jeban Foucolt , et le eapfntaiQe du bois qai 1^ deussenC avoir resoKissés , s'en allèrent partir à butin à Carbeil.

Item y celle année fut tant de hannetons et si largement y que on ne les a voit oncques mats vu venir à si grant abondance ; mais il fisi si grant froit la première sepmaine de juing et si grant venl et pluie , qu'ils n'orent point de longue dorée.

Item y il fut de tauppes partout^ que on n'avoit oncques mais vu ; car pour vrai ils gattoient touttes les semences que on mettoit en terre; et si avoit tant dès lors, qu'il ne demouroit rien en arbre qui fruit portast, ne cosses de pois ou de fèves.

Item y en ce lemps avoit moult cruelle guerre, entre le roy et son filx ; et estoit le du<î de Bourbon à l'aide du filx contre le père ; et se tenoit en fortes villes ou pays de Bourbonnois, accompaigné de foison gens d'armes , qui tout destruisoient son pays. Et d'autre part le roy estoit au pays de Berry; car pour certain on alloit bien dix ou douze lieues que on n'eust trouvé que boire ne que manger y ne fruit , ne autre chose , et â estoit ou dtt)it cueur d'aoust ; et tuoient . et coppoient les^ g^^rges les ungs aux autres^ fust prestre, clerc, ou moine > nonnain y ménestrel ou Hérault y femmes ou ^ffents. Brief il n'èstoit homme ne femme' qui osast se mettre en. chemin^ pour chose qu'il eust à fkire, et prenoient les villes les ungs aux autres* Gorbeil fut prins au nom du duc de Bourbon ; Beauté et le bois et les autres estoîenl dfe parle roy; et ceux

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de Corbeil allèpent faire une course pour piller sur les champs. Et aussi lost qu'ils furent ung pou esloignez de Corbeîl , ceux de la ville leur fermèrent les portes; et leur cappitaine, qu'on nommoit messire Jehan Foucault , chevalier , se bouta dedens le chastel , et lui et ceux qui estoient demou* rez pour garder la ville ; et tantost ceux de la ville, quant ils virent qu'il s'enferma ou chaslel , l'assiégèrent ; et quant ils se virent ainsi assiégez , si jouèrent à tout ; car ils avoient assez canons et artillme , dont ils dommaigèrent moult ceux de la ville 9 que bornai de la ville n'estoit tant hardi d'approcher vers eux. Ea ce temps le roy et son filx furent accordez, pair ainâ que toutes les places que le due de Bourbon avoit prinses la guerre durant , furent rendues au- roy par le traité fait entre eux signeuçs ; et par ce point fut le chastel délivré de Foucault, et d'u») grant tas de larrons qui avecques lui esÉotent; et fut laditte paix criée parmi Paaris da roy et de s(Diû filx , le jour madame} Sainte-Anne vingt-hiaitiiesme jomr de juillet ; et fiston ks feux parmi Paris. Et celAe année mil quatre cent quara^ite fut très fructueuse de lous; biens, très bons et à bon marché; car on av?(»t aussi bon hléfom sei^e soh parisis, comme l'année devant pour einq franjes;;.aussibounes fèves poui: q«iatre blanc»,-, comme l'anisiée devant pour , sept ou huit sols parisis; trèiS boq)» pois pour six hlaiics , et ^ grant marché dç tout fruit , comme un voitUeirt demander ; car on a vent le cent de gros-

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ses peschespour deux deniers parisis , poires d' Angoisse ou de Gaillau-pepin très grosses pour quatre deniers le quarteron, le cent de prunes de damas pour sept deniers, le cent de très bonnes noix pour quatre tournois.

Item y en ce temps , la ville de Harefleu estoit assiégée des Anglois ; c'est pourquoi le roy fisl une grand assemblée de gens d'armes pour qui il convint faire une grosse taille , et lever suicides plus grands que autrefois; car une queue de vin , payoit aux portes de Paris vingt blancs , qui ne payoit Tannée devant que huit blancs.

Item y quant l'assemblée des gens d'armes fut faite , ils prindrent leur chemin à venir parmi Paris, pour quérir leurs nécessités , et y furent bien quatre ou cinq jours ; et estoient espartis es villaiges d'entour Paris; et tout à leur povoir gastèrent, car il estoit le droit cueur de vendange.

Item y en ce temps estoit très grand nouvelle de la Pucelle , dont devant a esté faite mention , laquelle fut arse à Rouen pour ses démérites ; et y avoit adoncques maintes personnes qui estoient moult abusées d'elle, qui croyoient fermement que par sa sainteté elle se fust eschappée du feu, et qu'on eust arse un autre , cuidant que ce fust elle. Maîis elle fut bien véritablement arse et toute la cendre de son corps fut pour vrai gettée en la rivière pour les sorçeries qui s'en feussen t pu ensuivir.

Item y en celui temps en amenèrent les gens d'armes une ; laquelle fut à Orléans très honorable-

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ment receue ; et quant elle fut près de Paris , la grand erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle ; et pour celle cause l'université et le parlement la firent venir à Paris bon gré mal gré ; et fut monstrée au peuple au Palais sur la pierre de marbre en la grand court , et là fut preschée , et loute sa vie et tout son estât, et dit qu'elle n'estoit pas pucelle , et qu'elle avoit esté mariée à ung chevalier dont elle avoit eu deux fils: et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose , dont il convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou mère , prestre ou clerc violentement ; et que pour garder son honneur, comme elle disoit, elle avoit frappé sa mère par mésaventure, comme elle cuidoit férir ung autre, et pour ce qu'elle eust bieneschevé (évité) sa mère, se n'eust esté la grand ire où elle estoit , car sa mère la tenoit pour ce qu'elle vouloit battre une sienne commère ; et pour celle cause lui convenoit aller à Rome ; et pour ce elle y alla vestue comme ung homme , et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Père Eugène ; et fist homicide en ladite guerre par deux fois; et quant elle fut à Paris, encore retourna en la guerre, et fut en garnison , et puis s'en alla.

Item^ le neuviesme jour d'octobre fut receu à Nostre-Dame de Paris> c'est assavoir le jour mon-» sieur Saint-Denis, l'évesque de Paris , lequel estoit àrchevesque de Toulouse ; et ainsi fut-il archévesque et évesque de Paris , et fut nommé Denis de Moulins.

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Item y en celui mois fut faite une grosse taille , pour aller rescourre Harreflea , que les Anglois avoient assiégé ; et fut cuiliie , et puis n'en firent autre chose François ; et ceux de Harrefleu par force de famine se rendirent aux Angloîs ; et à estoient bien les François vingt mille, contime on disoit , ou plus ; et les Anglois n'estoient pas plus de huit mille , qui toujours gagnoient pays. Et vraiement il sembloit que les seigneurs de France fouissent toujours devant eux, espédalment le roj, qui avoit avecques lui tant de larrons ; car les rojs estrangers disoient aux marchands de France, quant ils ailoient dans leur pays, que le roy de France estoitle droit ourine(origène) aux larrons de chrestienté ; et pour <5ertain ils ne mentoient mie , car tant y en avoit en l'Isle-de-France, qu'elle estoh toute peuplée de gens pires que ne furent oncques Sarrazins, comme il apparoist par lesgrands énormes péchés et tyrannie qu'ils faisoient au pouvre peuple de tout le pays où lé roy les menoit, comme des enffents nouveaux ; mais la plus grand tyrannie qu'on eust oncques veue , car ils ostoîent ausskost qu'ils estoient nez de leur mère ; et les eussent plustost laissés mourir sans hattesme, que jamais père et mère les eussent tenus sans grand rançon.

Item y ilsprenoient les petits enffents qu'ils trouvoient parmi les obeminsanxvUlaigesou ailleurs, et les enfermoknt dn fauches ; et là mouroient de faim et d'autre mesaise , qni ne les rançoniKxt de grant rançon.

Item y quant un preudhomme avoit une jeune

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femme 9 et ils le povoint prendre, et il ne poToit payer la rançon qu'on lui demandoit, ils le tOMrmentoient et le tyranooient moult grièvement; et lesaucunsmettoient en grands huches, et puis pre* noient les femmes , et les meltoient par force sur le couvercle de la huche où le hon homme estoit , et crioient : «Villain, en despit de toi ta femme sera » chevaulchée ci-endroit ». Et ainsi le faisoient; et quant ils avcrient fait leur malle œuvre , ils laisèoient le pouvre périr là«dedans , s'il ne pajoit la rançon qu'ils lui demandoient, Et si n'estoit roy ne nul prince qui pour ce s'avançast de faire aucune aide au pouvre peuple ; mais disoient à ceux <ïui s'en plaignoient : <c II faut qu'ils vivent ; se c^ D fussent les Anglois , vous n'en parlassiez pas, » vous avez trop de bien. »

It&ni , le sahmedi quatorziesme jour de janvier, l'an mil quatre cent quarante , entra le duc d'Orléans a Paris, qui avoit esté prisonnier aux Anglois ou pays d'Angleterre par l'espace de vingtcinq ans et plus. Quant ilôt esté environ huit jours à Paris, U se despartit de Paris , lui et sa femme qu'il avoit admjenée avecques lui; et se partit de Paris le jeudi ensuivant qui fut venu ; et alla voir sou pays d'Orléannois , et ceux de Paris lui doni>èrent de beaux dons à sa despartie ; et il les print très voulentiers; et encore convint-il faire une taille pour lui aider , dont le dergé paya' la moitié, pour ce qu'U promist> par la foi de son corps, de faire paix entre le roy de France et d*x%ngle-

Sliz JOURNAL (1440)

terre. Pour ce le clergé fut plus incliné à lui aider à ladite taille , car tout se perdoit par la maudite guerre. Il est vrai qu*on pendit ung larron , lequel estoit coutumier , quant il véoit ung petit enffanl en maillot ou autrement , il Tostoit à la mère , et tantost le gettoil ou feu sans pitié , qui tantost ne le ranconnoit , et en fist mourir aucuns par sa cruauté comme Hérodes.

Item , en celui an mil quatre cent quarante , fut le cimetière des Innocents par Tespace de cpiatre mois , qu*on n*y enterra oncques personnes^ petits ne grands , ne on n*y fist procession ou recommendation pour quelque personne ; et tout par Tévesque qui pour lors estoit, qui en vouloit avoir trop grand somme d'argent , et l'église estoit trop povre ; et fut nommé celui évesque maistre Denis des Moulins, lequel estoit arcevesque de Toulouse, patriarche d'Antioche , évesque de Paris, et du grand conseil du roy Charles VII de ce nom ; et â disoit-on qu'il n'en estoit pas content , et si estoit homme ancien et très pou piteux à quelque personne , s'il ne recevoit argent ou aucun don qui le vaulsist ; et pour vrai on disoit qu'il avoit plus de cinquante procès au parlement ; car de lui n'avoit rien sans procès.

Item y il, ou ses très desloyaux complices; trouvèrent une pratique bien estr ange , car ils alloient parmi Paris; et quant ils véoient huys fermés^ Us demandoient aux voisins d'entour « : Pourquoi sont ces » huys fermés? Ha ! sire, respondoient-ils, les gens

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>) en sont trespassés.» — « Et n'ont-ils nuls hoirs qui » y fussent demourés.» — « Ha ! sire, ils demourent ailleurs. »Et tant faisoientqu'ils,parleursdéceyantes paroles, scavoient où ils se demouroient ; et tautost les faisoient citer pour rendre comple de leurs testaments; et se par aucune adventure pour long-temps, posé qu'ils eussent bien accompli leur testament, et qu'ils le prouvassent bien, si ne peussent-ils chevir, •s'ils tantost ne apportassent leurs testaments, et y enst dix ou- douze ans ; et s'ils l'apportassent , si bien coustoit-il argent par leur subtille cautelle.

Item y celle année fut moult bonne, car on avoit le sextier de bon froment pour seize sols parisis, le sextier de noix pour vingt-quatre sols pa-^ risis, et le crioit-on parmi Paris, comme on fait le charbon, à trois blancs le boesseau; la pinte d'huille cinq blancs ; bonnes pommes en mai pour deux blancs le boesseau; la pinte de vin deux deniers ; fèves pour dix deniers ; pois pour quatre blancs; navés pour quatre deniers le boesseau. Mais les Anglois couroient souvent jusques aux portes de Paris. Et si n'y avoit qu'ung seul capitaine d'Angleterre nommé Taljebot , qui faisoit visaige , et tenoit pié encontre le roy et sa puissance; et pour vrai il sembloit, au semblant qu'ils monstroient> que raoultledoubtassent, car toujours eux esloignoient de lui vingt ou trente lieues ; car il chevaulchoit parmi France plus hardiment qu'ils ne faisoient. Kt si tailloit tous les ans le roy deux fois son peuple du mains pour aller combattra Tallebot; et si

BIOKST&ELET. T. Xy» — JOUBN. d'oH BOURG. DB PaBIS. 55

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n'en faisoit-OQ rien. Par quoi le peuple du Tillaîge fut tant grevé comme on peut croire espécialment laboureurs ; car du blé qui leur avoit cousté eu semence quatre francs le sextier , ne leur valloit que seize sols parisis , ou vingt sols au plus ; et l'avoine qui avoit cousté trois francs , ne leur rendoit que treize sols parisis ; et pareillement de tous grai ns; et après les pactis , les tailles , et les courses sans pitié. Et qui pis est , les capitaines firent une ordonnance aux chasteaux d'entour Paris, oùil j avoit ponts à passer, comme Charenton, le pont de Saint-Cloud et autres ponts , que queltjue personne qui y passeroit , payeroit passaige, fut à pié ou à cheval ; au pont de Saint-Qoud, toute personne qui y entroit , ou jssoit , et j entrast cent fois le jour, tant en douhjes, lui convenoit payer sans merci , une charrette vuide ou plaine six doubles , ung charriot douze doubles.

Item^ le dix-neuviesme jour de mai, jour Sainct- Yyes , fist mettre le roy le siège devant Creil , par le connestable ; et y vint, et son fils avecqiies lui.

Ilem^ le mardi vingt-troisiesme jour de mai, vigile de l'Ascension Nostre-Seigneur , ou fist crier le pain de deux doubles à deux parisis , pesant le blanc vingt-quatre onces, et le pain faitis (bis), à toute la fleur de deux deniers parisis, pesant trentedeux onces tout cuit.

Iteuiy le jour de l'Ascension Nostre-Seigneur, feurent prins parmi Paris plus de trois cents pouvres laboureurs , parle commandement d'un droit

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cruel tyrant, qui pour lors estoit président, nommé Maistre , pour mener en Vost devant Creil ; et les espioient les sergents à Tissue des églises , et mettoient moult rudement la main à eux, et faisoient trop pis <ju'on ne leur commandoit ; mais qui pis, qui en parloit, tant fust pou, il estoit mis en prison villanement ,' et lui coustoit moult. Mais comme ils estoient entre les mains de ces ennemis sergents^ qui dévoient ou cuidoient partir , Nostre-Seigneur les conforta grandement , car environ deuît heures après disner , vint ung hérault de par le roy et de par le connestable , tout battant , qui apporta lettres au prévost de Paris et des marchants et à la ville , lesquelles faisoient mention que la ville de Creil et le chastel estoient rendus , par ainsi que les souldoyers qui dedens estoient s'en estoient allés atout leurs bagues franchement ; lesquels, si comme on disoit , estoient bien cinq centis hommes de fait. Quant les pouvres laboureurs devantdits ouyrent les nouvelles , si feurent moult re-confortés, et ceux de Paris moult réjouys, et feirent moult grant joye ; et sonna-t-on par toutes les églises de Paris moult hautement ; et après soupper on fist grants feus comnae à la Sainct-Jehan ou plus , et dansoit-on parmi Paris ; et les eaffeots crioient Nouël ! moult hautemèpt.

Item y le jeudi ensuivant vint le dalphin à Paris, et fust logé en l'ostel des Tournelles , emprès la porte Sainct-Anthoine ; et n'y deiïioura qu'une nuit , ne ne se monstra point à Paris j ne soa père

5lB JOURNAL 0440

le roy n y vint point , pour ce qu*on leva la plus grant taille à Paris selon la grant pouvreté d'argent et de gaing qui pour lors estoit , qu'on eust veu depuis cinquante ans; car on faisoit premier très grants emprunts à touts ceux de parlement, de Ghastelet et de toutes les cours de pratiques, sur peine de touts perdre leurs biens ; et le convenoit payer ou estre mis en prînson et avoir sergents en son ostel en garnison , qui tout gastoient aussitost que ils y estoient ; car ils faisoieut très oultraigeuse despence et autres mauvaises besoingnes plus que on ne leur commandoit.

Item y après celui prest feurent assises très grosses tailles; et cuidoit le peuple que on ne leur demandast rien. Mais après on commença la grant douleur au peuple d'icelle taille ; car nul ne nulle n'en eschappa; et très gresvement feurent assis; car qui n'avoit payé devant que vingt sols, il payoit quatre livres; celui de quarante sols à dix francs; celui de dix francs à quarante francs ; et si n'y avoit point de mercy ; car qui estoit refusant , ses biens estoient vendus en my la rue et son corps en prinson.

Item y fust mis le siégedevant Pontoise, le marcli des festes de Pentecoste , qui fust le quatriesme jour de juing mil quatre cent quarante-un. Et le sabmedi ensuivant , vint le roy à Paris comme ung homme estrange et son fils ; et se logea près du chastel Sainct-Anthoine , lui et son fils, comme s'ils eussent paour qu'on leur fist aucun grief, dont

(1440 D*UN BOURGEOIS DE PAKIS. SlJ

on n'avoit talent ne voulénté. Et le jour de la Trinité manda l'université environ cinq heures après disner , et leur demanda aide d'argent pour payer ses gens. Après parla aux bourgeois qu'il avwt si très gresvement taillés, n'avoit pas encore un mois> et leur demanda que convint , que ce fust à force ou autrement, qu'ils lui feissent bientost finance de vingt mille escus d'or.

Item y depuis que le roy fust devant Pon toise, ne fust jour qu'on ne fist à Paris procession , l'université , les religieux ou les paroisses.

Item y la darraine sepmaine de juillet, vint le roy à S^inct-Denis ; et fust là trois sepmaines entières , lui et la plus grant partie de sa gent; et là faisoit conseils touts les jours et conspiracions , l'une foys de laisser le siège , l'autre foys de prendre tout l'argent que les confrairies de Paris avoient; et disoient les faulx conseillers que trop y avoit confrairies à Paris de la moitié ; et tant feireht par leur grant mauvaiseté , que la plus grant partie des confrairies feurent iipetissées de la moitié ou plus , car à la plus grant partie où on disoit trois ou quatre messes , deux à nottes et deux basses , on ne chantast qu'une basse ; et où il y avoit vingt ou trente cierges, que trois ou quatre pointes sans torches , ne sans honneur à Dieu. Et de toutes parts où le roy ou touts les grants en général qui estoient avecques lui , savoient les Anglois^ils s'enfuioient d'autre part, puis à Poissy, puis a Maubuisson, puis à risle-Adam, puis à Gonflans, puis s'en ra>^

5l8 JOURNAL (i44i)

fuic^Dt à Sainct-Denis. Et toujours avoit en leur compaignie trois François contre un Anglcas, lesquels François ne faisoient touts les jours que piller et rober, et gaster toutes les vivres, touts les fruits , copper les arbres touts chargés de fruits qui ne les rançonnoit , battre les maisons couvertes de thuilles. Bref tout estoit rançonné aux champs et à la ville ; et si le sça voient bien les signeurs, mais ils estoient trestous sans pitié , que quant on s'en plaignoity ils disoient: « Se ce feusseni les Anglois, » vous n'en parlassiez pas tant, il convient qu'ils » vivent, où que soit ». Ainsi , estoit ce roy Charles VII gouverné ; voire pis que je ne dis, car ils le tenoient comme on fait ung enfant en tutelle.

Item y toujours estoient devant Pontoise ; si advint un jour de jeudy, en septembi*e , le jour de Sainte-Croix, que les aucuns des François allèrent devant la dlé d'Evreux, et fut rendue sans sang espandre que pou ; car d'ung costé et d'autre d'j ot mort que cinq hommes.

Item y le dix-neuviesme jour de septembre ensuivant fut prinse par force d'assault Pontoise ; et furent tués à l'assauit quatre cents Anglois ou environ, et des François environ dix ou onze.

Item y plusieurs Angloys furent mis à mort en celiers et en caves et autres lieux, où ils furent trouvés mussés(cachés); et si en ot à l'ostel-Dieu de trouvez qui orent malle eslraine.

Item y le vingt-cinquiesme jour dudit mois de septembre , emmenèrent les gens d'armes les prin-

0440 d'un bourgeois db pa^ris. 5ig.

sonniers qu'ils avoient admenés à Paris après la prinse dePontoLse en leurs forteresses , moult piteusement^ car ils les menoient au pain de douleur, deux et deux, accouplés de très fort chevestres (licous) tout ainsi comme on mènechiens à lâchasse, montés sur grans chevaux qui moult tost àlloient; et les prinsonniers estoient sans chapperon , tous nuds testes, chascung ung pouvre haillon, vestus tous sans chausses ne souliers la plus gràn ipartie. Brief , on leur avoit tout osté , jusques aux brayes. Et en emmenèrent cinquante-trois de l'hostellerie du Cocq et du Paon de la grant rue Sainct-Martin ; et tous qui ne se povoient rançonner, ils les menoient en Grève vers le port au foin , et le^ Uoient pies et mains sans mercy mains que des chiens; et là les noyoient voyant tout le peuple; et moult y en ot de noyés et de emmenés en forteresses , comme devant est dit; car plus de gens d'armes avoit delà les ponts sans comparaison , qu'il ne avoit deçà les ponts. Et toutes voies guères hostellerie ne deçà ne delà où il n'eustfoisons prinsonniers, espécialement où estoient les gens d'armes.

Item y ce vingt-cinquiesme jour, vint le roy à Paris, environ quatre heures après disner, et ne vint point le dalphin ce jour.

Item, le roy s'en alla de rechief en $on pays de Berry, à celle fin qu'on ne lui demandas! quelques relascKes de malletostes, dont tai^t y avoit en France , et aussi pour une grosse taille que les gouverneurs vouloient cuillir, laquelle ils cuillirent,^ fast tort ou droit.

52 O JOUR M AL (t44»)

Item y quant le roy se lust parti de Paris, un pou après, lequinziesuie jour d'octobre, l'an niil quatre cent quarante-un , vint le duc d'Orléans à Paris pour prendre une leschée sur la pouvre ville, et puis s'en retourna en son pays le vingtiesme jour dudit mois, sans nul bien faire pour la paix, ne pour autres choses quelconques.

Item y en ce saint temps de l'advènement de Nostre-Seigneur, on troubla tellement l'université, que oncques n'y ot prédication faite ne à Noël ne es octabes, ne jusques au jour des brandons.

Itemy après ce cessa le parlement; et fut avant le huicliesme jour de Karesme que ceux de parlement plaidoïassent aucune cause qui fust celle environ le vingtiesme jour de février.

Itemy le pénultiesme jour de janvier, trespassa la femme du comte de Richemont , connestable de France, qui fut premier espousée au duc de Guienne, fils du roy de France, Charles, le sixiesme de ce nom ,• et fut fille de Jehan , duc de Bourgongne , comte de Flandres , et de plusieurs autres comtés et duchés; et trespassa en la rue de Joiij, et fut enterrée le cînquiesme jour de février, en l'église de Nostre-Dame-du-Carme à Paris; et fut porté son cueur à Nostre-Dame-de-Liesse oii de Liausse , lequel qu'on veult.

Itemy en celle année fut si grant année d'oignons, que environ Pasques flouries, qui furent celle année le jour de l'Anonciation de Nostre- Dame, ne valloit le grant boesseî de Bourgongne que six deniers parisis; et en icelui temps vint tant

.(i440 D*UN BOURGEOIS DE PARIS, 52 L

de figues à Paris, que la livre de la meilleure ne coustoit que quatre deniers parisis, et raisins très bons quatre deniers parisis , levés les plus belles à douze deniers parisis, pois très bons à quatre blancs.

Item y ou mois d'avril après Pasques mil quatre cent quarante-deux, furent les eaux si grandes, qu'ils estoient le jour de Pasques^ qui furent le premier jour d'avril, celle année mil quatre cent quarante-deux, qu'ils venoient jusques devant l'ostel de la ville, en la place de Grève et plus; et puis futelle marchande; et tantost après, à l'entrée demay, vint de rechef aussi grande comme devant , qui moult fist de mal aux gaîgnaiges de bas-pays sur rivière.

Item y entre le sabmedy et le dimanche devant l'Ascension, qui fut le sixiesme jour de may, qu'on a accoustumé d'aller à Saint-Spire de Corbeil en pellerinaige, environ neuf heures de nuitcommenca la plus grant pluye que oncques mais d'aage d'homme, tant fut vieux, eust esté Veue; car depuis celle heure jusques au jour elle ne cessa ; et cheut si très habondamment , que es plus larges places des grands rues de Paris, elle alloit es mou tiers, dedans les celiers par-dessus le seuil des huys haults , et levoit les queues de vin jusques aux planchers ; et avec ce tonnoit et espartissoit si terriblement , que tout Paris en fust espouvanté ; et ceux qui estoient allés à Saint^Spire , nous dirent qu'ils n'en ouïrent rien , ne de la pluye , ne du tonnerre.

522 JOUaHAL (i44»)

Item\ celle sepmaine, le quatriesme .jour , le vendredy devant le sabmedy que celle terrible pluye chut , furent veus entre Villejuive plus de quatre cents corbeaux qui s*entrebattirent de becs, d'ongles et d'ailes, si très fort que firent oncques gens en bataille mortelle ; et en ladite place espandirent foison de leur sang; et faisoient si ombles cris , que très grant paour et fréour en avoient ceux qui les virent et oyrent.

Item, le troisiesme jour de juing, l'an mil quatre cent quarante-deux , fut dédiée l'église Saint-Anthoine-le-Petit par. révérend pèr^ en Dieu maistre Denis de Moulins , lors évesque de Paris , archevesque de Toulouse, patriarche d'Antioche, et conseiller du roy nostresire.

Item y celle année fut le plus bel aoust et les plus belles vendanges qu'on pust estre veues puis cinquante ans devant, et tant de vin, qu'on avoil pour deux deniers parisis , ou pour deux deniers tournois parisis la pinte fin et net , pommes grosses de cappendu de nouveau pour ung double le quarteron, gTOSses poires d'angoisses pour deux doubles. Item y le onziesme jour d'octobre, au jeudi, fut la récluse nommée Jehanne-la-Voirière, mise par maistre Denys des Moulins , lors évesque de Paris, en une maisonnette toutle neufve, dedans le cimetierre des Innocents; et fist-on ung bel sermon devant elle et devant moult grapt foison de peur pie, qui là estoit pour le jour.

Item y en cel an fut le plus long y ver que onc-

(liil) d'un BOUliOf^OIS DE PARIS. 02 5

ques homme vivant eust veu ; car il commença proprement la vigille Saint-Nicolas , en décembre , à geler , et ne cessa jusques environ le quinziesme d'avril , qui fut le lundi de la sepniaine péneuse; et puis recommença à l'entrée de mai, l'an mil quatre cent quarante-trois; et gela les quinze premiers jours trfej fort ^ qui moult empira les vignes , et les hannetons aussi.

Item y en cel an furent pois et fèves très mauvais à cuire , et tous plains de cossons 'et très chers, car ung boesseau de bon pois coustoit six sols parisis au plus ; et advint parce que l'esté fut très chaut et sans pluie. Mais tous fruits furent à tr^s grant marché ; car en la fin du mois d'aoust on avoit très belles pommes de cappendu, le quarteron pour deux doubles^ le cent de noix pour deuiç deniers parisis et autres fruits à la value; le molle de bonnes bûches huit blancs ; le cent de cotterets pour vingt sols parisis. Mais oignons furent très chers, car six oignons gros coustoient quatre deniers parisis.

Item y celle année mil quatre cent quarante-trois fut bien quatre mois et plus sans pleuvoir , point en yver ne en esté , par quoi les vins furent de très mauvaise garde, et tost tiroient à aigreur, et devenoient roux et de malle saveur ; et pour ce furent-ils celle année à bon marché.

Item y le jour de Sainte-Marguerite , vingtiesme jour de juillet mil quatre cent quarante-trois , vint le dalphin à Paris, et pour sa venue fist-on une grosse taille.

524 JOURNAL (i445}

' Item y la deuxiesnie sepmaioe d'aoust ledit dalphin fut devant Dieppe, et par force il leva le siège que les Anglois avoient tenu devant laditte ville par l'espace de grant temps ; et là furent morts grant foison d'Angiois et de bons marchands.

Item y qu'on ne doit de rien jurer qui soit à advenir; car le premier jour de septembre ensuivant, ung prinsonnier de la prinse de Pontoise , qui avoil esté par plusieurs fois condamné à nojer , ou d'autre pire mort, et toujours avoit esté enferré es prisons de Saint-Martiu-des-Champs, vendu et revendu de rançon à plus grant rançon , le premier jour de septembre fut marié à une belle jeune femme bien née, et v ot très belle teste; et de bonne foi ils n'attendoient tous les jours que la mort, lui et son compaignon, qui fut délivré celui jour sur sa foi. Ainsi ouvra fortune en ces deux hommes ; et pour ce nul ne se doit défier de Nostre- Seigneur, et soi désespérer pour nulle peine.

Item , en la fin d'aoust vint le dalphin à Paris ; et y fut environ trois jours ; et après alla à Meaux, et là fut aucuns jours cjue oncques n'alla à l'église, que tous les jours aller chasser , et faire telles vanités ou pis ; et avecques lui avoit quelques mille larrons qui tout destruisirent l'Isle-de-France ; et leur donna cestui dalphin sur chascune vache qu'ils prendroient demiescu, et sur chascun cheval ung escu ; et qui vouUoit vendanger, il convenoit qu'il ranconnâst sa vigne à grant rançon. Et toute cesle

(i443) d'un bourgeois de PARIS. 5*25

douloureuse tempeste qui ainsi se sofFroit du dalphin et des gouverneurs faux eJ; traistres au roy , ne se faisoit , que pour ce que le pouvre peuple ne povoit pas payer les grants tailles et autres subsides , à quoi on le mettoit de jour en jour ; et faisoient entendant qu'on faisoit ces aides pour aller devant les Mans, les autres disotent devant Rouen , les autres disoient devant Mantes ; et faisoient ainsi entendant les faux gouverneurs au peuple. Et tant tindrent ces fauces paroles, que le peuple estoit tout appaisé de leurs dommaiges , pour espérance qu'on avoit qu'ils feissent aucune chose de bien; mais leur espérance fut toutte vaine ; car ils tindrent tant le pouvre peuple en celle espérance, que l'y ver commença ; lors fut dit par les faux gouverneurs, qu'on ne povoit tenir siège jusques au temps nouvel, et que le roy avoit moult à faire où il estoit très grant besoin , et que son fils allast par-devers lui et sa compaignie hastivement. Ainsi se partit le dalphin le quatorziesme jour d'octobre l'an mil quatre cent quarante-trois^ quant il ot sa part de la taille, sans faire aucun bien que tout le pays destruire.

Item^ en ce temps furent deffendues touttes prédications dès devant la mi-aoust, jusques à la Conception Nostre-Dame en décembre. Enicellui temps n'estoit nulle nouvelle du roy , ne de royne, ne de quelque seigneur de France à Paris , ne que se ils fussent à deux cents lieues , mais que les gouverneurs sous leurs umbres faisoient tailles sans

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cesser, disant que le roy et ses sabjets, mai^ qu'ils eussent l'argent , qu'ils- iroient conquester toutte Normandie ; mais quant là estoit cueillie, et qu'ils l'avoient jpar-devers eux , plus ne leur en challoit que de jouer aux dez , ou chasser au bois , ou danser, ne ne faisoient mais comme on souUoit faire, ne jouâtes , ne tournois , ne nuls faits d'armes pour paour des lezions. Bref, tousles signeurs de France estoient tous devenus comme femmes, car ils n'étoient hardis que sur les pouvres laboureurs et sur pouvres marchands , qui estoient sans nulles armes. Et quant ils virent que le pouvre peuple n'avoit plus de qupi payer la taille , ils firent crier que nuls ne prinst plus de quelque monnoie que ce fost, ne de Bourgongue, ne d'Angleterre, ne de Flandres , ne de quelque autre pays que celle qui auroit ung chappelet autour de la croix ou de la pille. Hélas ! le pouvre peuple n'avoit pour celui temps que celle monnoie, qui fut deflPendue à prendre, dont il fut tant grevé que c'est grant pitié à patisser ; car ce fut une des grandes tailles qui eust esté faitte , passé avoit grand temps ; car il convenoit la nouvelle monnoie à leur vonletité achepter , ne nul n'en osoit parler. Et fut fait ce cri et celte ordonnance le jour de la Chaire Saint-Pierre, qui fut au samedi , dont le peuple qui vint au pardon à Saint-Denis, furent mallement grevés et fort endommaigés ; car pou y avoit de gens qui Tindrent devers Normandie , dont il vint grant peuple à celle fois^ qui eussent autre monnoie queEngles-

lU3| d'uW BOURGKOrS DR PARTS. . 627

che , ou de Bourgongne , Flandres , ou de Bretaigne ; par quoi ils furent moult grevés pour le changement de la monnoie qu'il falloit qu'ils feissent par tout où ils furent.

Itenij en celui tenips avoit toujours en sainte Eglise deux papes, l'ung nommé Eugène , et l'autre Félix ; cestui Eugène tenoit toute la partie de France , et l'autre la partie de Savoye, et d'aucunes contrées environ son pays.

Item y celle année fut tant d'oignons^ qu'on avoit le boessel pour deux doubles ou pour deux deniers, aussi bons que on eust oncques veu, et de poureaulx la plus belle botte des halles pour ling denier ou pour ung tournois ; ne oncques enchérirent en tout le haresme ; bon pois pour trois blancs ; fèves pour trcâs blancs ; bon vin deux deniers.

Item y k la mi-karesme, que on chante en sainte Eglise Lœtare Jérusalem^ à la messe, tonna tant de fois qu'on eut oncques ouï puis cent ans; et fut entre trois et cinq heures sans cesser ; et chut sur l'église de Saint-Martin-des-Champs, et abattit la croix et le clochet, et une pomme de pierre qui pesoit bien une queue de vin ; et rompis le moustier en plusieurs lieux , tant que on disoit qu'il ne seroit pas bien réparé pour trois cents escus d'or.

Item y en cellui temps le chancelier alla à Tours, où le roy estoit , pour traiter de la paix de France et d'Angleterre; mais il cuida parler auroy. Sou-

dainement un mal le print , dont il mourut hasti veraent, qui fut grant dommaige, car l>on prud'homme estoit pour le royaume.

Item y fut faite une des piteuses et la plus dévote procession que on eust oncques veue à Paris; car l'évesque de Paris, cellui de Beau vais et deux abbés portèrent le corps de Nostre-Seigneur , de Saint-Jehan en Grève sur les espaules ; et de là allèrent aux Billettes querre à grant révérence le gannivet , de quoi le faux Juif avoit dépicqué la char de Nostre-Seigneur , et de là furent portés avecques la sainte croix et autres reliques sans nombre à Sainle-Katerine du Val des Escoliers; et y avoit devant plus de cinq cents torches allumées, et de peuple bien neuf ou dix mille personnes, sans ceux de l'église; et avoit après ces sainctes reliques, tout le mystère du Juif, qui esloit en une charrette, lié, où il avoit espines comme se on le menast ardoir; et après venoitla justice, sa femme et ses enffents. Et parmi les rues avoit deux eschaffaux de très piteux mystères; et furent les rues parées comme à la Saint-Sauveur; et fut faite celle procession , pour ce qu'on avoit bonne espérance d'avoir paix entre le roy de France et d'Angleterre, et fut le quinziesme jour de mai^ au vendredi, Tan quatorze cent quarante-quatre.

Item y Le troisiesme jour de juing ensuivant, fat la troisiesme feste de la Pentecoste. Le mercredi des Quatre-Temps furent criées les trêves de paix entre le roy de France et d'Angleterre, commen-

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