DIEU. BONNE FORTUNE
Guérisons d’Apollon et d’Esculape.
Cléo fut enceinte pendant cinq ans. Cette femme, après cinq ans de grossesse, vint en suppliante vers le dieu et s’endormit dans Vabaton (dortoir des malades) ; dès qu’elle en fut sortie (S) et eut franchi les limites de l’enceinte sacrée (qu’un accouchement aurait souillée), elle mit au monde un garçon qui, aussitôt né, se lava lui-même à la fontaine et marcha à côté de sa mère. Ayant obtenu cette faveur, elle écrivit sur l’offrande (sans doute un tableau qu’elle consacra au dieu) : « Ce n’est pas la grandeur de ce tableau qui est digne d’admiration, mais la divinité : Cléo a été enceinte pendant cinq ans, jusqu’à ce qu’elle s'endormit dans le temple et que le dieu la guérît. »
10. Une fille de trois ans. Ithmonica de Pella se rendit au temple pour demander d’être mère. S’étant endormie, elle eut une vision. 11 lui sembla qu’elle demandait au dieu de concevoir une fille : Esculape lui répondit qu’elle deviendrait enceinte, et qu’il lui accorderait encore telle faveur qu’elle pourrait lui demander. Elle répondit qu’elle n’avait pas besoin d’autre chose. Or, devenue enceinte, elle porta l’enfant dans son sein pendant trois ans, jusqu’à ce que (15) elle revint implorer le dieu au sujet de son enfantement. S'étant endormie, elle eut un songe. Il lui sembla que le dieu lui demandait si elle n’avait pas obtenu de lui tout ce qu’elle avait sïdlicité puisqu'elle était devenue enceinte, et qu’elle n’avait rien ajouté au sujet de son enfantement alors que le dieu lui demandait si elle n’avait pas besoin d’autre chose, en promettant de le lui accorder : mais puisque maintenant elle venait le supplier de lui accorder une autre faveur (20), il lui donnerait encore ce qu’elle demandait. Aussitôt, étant sortie en hâte du dortoir, elle mit au monde une fille dès qu’elle eut franchi l’enceinte sacrée.
Un homme ayant les doigts de la main paralysés, à l’exception d’un seul, vint en suppliant vers le dieu, et voyant les tableaux (ex-voto) dans l’enceinte sacrée, il se prit à douter des guérisons et à railler les inscriptions qui les attestaient. S’endormant alors, il eut une vision. Il lui sembla qu’il jouait aux osselets auprès du temple et se préparait à jouer un coup : soudain, le dieu parut et, s’élançant sur sa main, lui étendit les doigts l’un après l’autre. Le dieu s’étant éloigné, l’homme, pour bien se convaincre de la chose, referma ses doigts et les rouvrit un à un. Le dieu lui demanda (30) s’il avait encore des doutes au sujet des inscriptions sur les offrandes du temple, et il répondit que non. Le dieu lui dit alors : « Parce que tu n’as pas cru tout à l’heure à des choses qui ne sont pas incroyables, je t'accorde maintenant le bénéfice d'une incroyable guérison*. » Et, lé jour ayant paru, il sortit guéri.
). [Le sens de cette phrase est très douteux.]
Ces exemples et la traduction ci-dessous suffisent à donner une idée de l’admirable texte queM. Cavvadias a eu l’honneur de découvrir et de publier. L’inscription contient le récit de vingt guérisons ou plutôt de vingt miracles, car, suivant la juste remarque de l’éditeur, il n’est nulle part question de remèdes pharmaceutiques, mais seu-
' Âmbrosia d’ Athènes, aveugle d'un œil. Cette femme vint en suppliante vers le dieu, et se promenant dans l’eneeinte sacrée (35), elle se moqua de quelques-unes des guérisons, prétendant qu’il était invraisemblable et impossible que des boiteux marchassent et que des aveugles vissent simplement pour avoir eu un songe. S’étant endormie, elle eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui apparut et lui dit qu’il la guérirait, mais qu’il exigeait d’elle, à titre de salaire, qu’elle plaçât dans le temple un cochon d’argent en souvenir de la stupidité dont elle avait fait preuve (40) ; parlant ainsi, il entr’ouvrit l’œil malade et y versa un certain remède. Quand le jour parut, elle sortit, guérie.
Un enfant muet vint en suppliant au temple pour recouvrer la voix; aprèsqu’il eût offert le sacrifice préliminaire et accompli les autres cérémonies d’usage, le serviteur qui portait le feu du sacrifice se tourna vers le père de l’enfant et lui dit : « Consens-tu (45), d’ici à un an, si tu obtiens ce que tu es venu demander, à offrir un sacrifice au dieu pour prix de cette guérison? » Alors l’enfant dit tout à coup : « J’y consens ». Le père étonné lui ordonna de parler de nouveau, et l’enfant parla de nouveau et dès ce moment il fut guéri.
Pandaros, Thessalien, ayant des taches sut ' le front. S’étant endormi, il eut une vision. Il lui sembla que le dieu attachait un bandeau autour de ses taches (50) et lui ordonnait, quand il serait sorti du dortoir, d’enlever le bandeau et de le placer comme offrande dans le temple. Le jour paraissant, il se leva et enleva le bandeau : il vit que son visage était délivré des taches et consacra le bandeau taché dans le temple.
Échédore reçoit en punition les taches du front de Pandaros (55) outre celles qu’il avait déjà. Cet homme, ayant reçu de l’argent de Pandaros pour le consacrer en son nom au dieu, vint à Épidaure pour la même raison que Pandaros et garda l'argent. S'élant endormi, il eut un songe. 11 lui sembla que le dieu lui apparaissait et lui demandait s’il avait reçu quelque argent de Pandaros pour le remettre comme offrande au temple : il répondit que non, qu’il n’avait rien reçu de tel de Pandaros (60), mais que si le dieu le guérissait, il lui offrirait une image avec inscription. Alors le dieu attacha autour de ses taches le bandeau de Pandaros et lui ordonna, lorsqu’il serait sorti du dortoir, d'enlever le bandeau, de se laver le visage à la source et de se regarder dans l’eau. Quand le jour parut (6o), Échédore, étant sorti du dortoir,, enleva le bandeau qui ne présentait plus de taches, et s’étant regardé dans l’eau il vit son propre visage portant non seulement les taches qu’il avait primitivement, mais encore celles dont avait été délivré Pandaros.
Euphanès, enfant d’Épidaure. Souffrant de la pierre, il s’endormit : 11 lui sembla que le dieu lui apparaissait et lui disait : « Que me donneras-tu si je te guéris (70)? » L’enfant répondit : « Dix osselets. » Le dieu se mit à rire et dit qu’il le guérirait Le jour venu, il sortit guéri.
Un homme vint en suppliant vers le dieu; il était borgne au point qu’un de ses yeux n’avait plus que les paupières et semblait tout à fait vide. Quelques
lement de visions et de songes. On se demande quel profit les médecins grecs ont pu tirer de documents pareils et de quelle utilité pouvait être la science médicale des prèlres d’Esculape, à moins que les prêtres n’aient administré les remèdes en secret, quitte à attribuer la guérison à l’action miraculeuse du dieu. Remarquons en outre que
personnes dans le temple le taxèrent de naïveté parce qu’il espérait (73) recouvrer la vue alors qu’il n’y avait plus que la place (la cavité) d’un de ses yeux, et que l’œil lui-même n’existait plus. Il s’endormit et eut une vision : il lui sembla que le dieu lui préparait un remède, écartait ses paupières et le versait dans l’orbite. Quand le jour parut, il sortit voyant des deux yeux.
La coupe. Un porteur de bagages, allant vers le temple, fit une chute quand il en était à 10 stades (80) ; s’étant relevé, il ouvrit son sac et vit que les objets qu’il renfermait étaient brisés. Lorsqu’il s’aperçut que la coupe où son maître avait l’habitude de boire était brisée en morceaux, il se désola et, s’asseyant sur la route, essaya d’en rajuster les fragments. Un voyageur l’ayant aperçu : « Pourquoi, ô malheureux, lui dit-il, perds-tu ta peine à vouloir raccommoder ta coupe? Esculape lui-même, le dieu d’Épidaure (85), ne pourrait pas la guérir. » Ayant entendu ces paroles le garçon mit les tessons dans son sac et se rendit au temple : à son arrivée, il ouvrit le sac et en retira la coupe toute rajustée. Il alla raconter à son maître ce qui s’était fait et ce qui s’était dit, et celui-ci, au récit de la chose, offrit la coupe au dieu.
(90) Eschine, alors que les suppliants étaient déjà endormis, monta sur un arbre et jeta un regard furtif dans le dortoir; mais étant tombé de l’arbre sur une palissade de pieux, il se blessa grièvement aux deux yeux. Très souffrant et devenu aveugle, il implora le dieu, s’endormit, et sortit guéri.
(95) Euippos porta pendant six ans dans sa joue une pointe de lance s il s’endormit et le dieu, ayant arraché la lance, la lui remit entre les mains. Quand le jour parut, il sortit guéri, portant la lance dans ses mains.
Un homme de Toroné ayant avalé des sangsues (?). S’étant endormi, il eut un songe ; il lui sembla que le dieu lui ouvrait la poitrine avec un couteau, en retirait les sangsues (100), les lui remettait entre les mains et recousait sa poitrine. Quand le jour parut, il sortit, ayant les sangsues dans les mains, et depuis ce moment il fut guéri. Sa maladie était due à une ruse perfide de sa belle-mère, qui avait jeté les sangsues dans un mélange de vin et de miel qu’il avala.
Un homme ayant une pierre dans la vessie. Cet homme eut un songe ; il lui sembla (105) se cum pulchro puero concumbere, et s’étant réveillé, il rejeta la pierre et sortit en la tenant entre ses mains.
Hermodicos de Lampsague, impotent du corps. Il s’endormit et le dieu, l’ayant guéri, lui ordonna de sortir et de porter dans l’enceinte sacrée la plus grande pierre qu’il pourrait : en effet, il y porta celle qui est (aujourd’hui) devant le dortoir (110).
Nicanor, boiteux. Cet homme étant assis, un enfant lui vola son bâton et s’enfuit : Nicanor s'étant levé le poursuivit et dès ce moment il fut guéri.
Un homme fut guéri d'un mal d'orteil par le serpent. Cet homme souffrait beaucoup d’une plaie cruelle (ulcère) à un orteil. Les serviteurs du temple le portèrent dehors et le firent asseoir sur un siège (115) : le sommeil l’ayant
les maladies dont il est fait mention sont de celles contre lesquelles la médecine scientifique est impuissante : ce sont des aveugles qui voient, des boiteux qui marchent, des chauves dont les cheveux repoussent par enchantement. Un des cas les plus curieux est celui de ce facchino (lignes 79 et suiv.), qui laisse tomber son sac et brise la coupe où son maître avait l’habitude de boire. Comme il se désolait et essayait de rassembler les morceaux, un voyageur vint à passer et lui dit : « Pourquoi, malheureux, t’efforces-tu en vain de raccommoder ta coupe? Le dieu même d’Épidaure ne pourrait pas la réparer. » A ces mots, l’homme remet les fragments dans son sac et se rend au temple ; en arrivant, il ouvre le sac et trouve la coupe raccommodée. Puis il court raconter à son maître ce qui s’est passé, et celui-ci, apprenant le miracle, offrit la coupe au dieu. — Ne croirait-on pas lire un de ces récits contemporains où la crédulité populaire fait intervenir un saint ou une sainte pour tirer d’un embarras souvent vulgaire l’homme plein de foi qui a imploré leur aide? Bien des légendes qui circulent aujourd’hui parmi les pèlerins de Tinos — pour ne point parler de pèlerinages moins lointains — ont leur prototype dans les contes pieux conservés par celte inscription d’Epidaure. Il y a quelque chose de presque humiliant à constater que la crédulité des hommes n’a pas fait un pas en arrière depuis deux mille ans.
M. Cavvadias suppose qu’avec le temps, quand la foi et le nombre des guérisons vinrent à diminuer *, les prêtres d’Esculape se virent obligés, pour sauvegarder la réputation du temple, d’appliquer aux
pris, un serpent sortit du dortoir et guérit son orteil avec sa langue : puis il se retira dans le dortoir. L'homme s’étant réveillé et se sentant guéri, dit qu’il avait eu un songe et qu’un beau jeune homme avait paru appliquer un remède sur son orteil.
Alcetas de Ilalikê. Cet homme étant aveugle eut une vision; il lui sembla que le dieu lui ouvrait les yeux avec ses doigts et qu'il voyait les arbres dans l’enceinte sacrée. Le jour paraissant, il sortit guéri.
Héraieus de Mytilène. Cet homme n’avait pas de cheveux sur la tête, mais il en avait beaucoup sur les joues. Honteux des railleries dont il était l’objet, il s’endormit dans le dortoir : le dieu lui frotta la tête avec un onguent et fit que les cheveux y repoussèrent ( 125).
Thyson d’Hermione, enfant d'aveugle. Comme il était tout éveillé, un des chiens attachés au temple lui soigna les yeux (en les léchant) et il sortit guéri (126).
[Au sujet de cette dernière guérison, cf. l’appendice III à cette Chronique .]
1. Les lignes 22-34, 3S-40 de l’inscription prouvent qu’à une époque déjà ancienne les malades n’étaient pas exempts d’un certain scepticisme. Il est évident que les médecins de profession devaient considérer avec mépris le charlatanisme de la médecine sacerdotale.
malades les ressources de la médecine proprement dite que la tradition et l’expérience leur avaient révélées. C’est ce que semble prouver une inscription de l’époque impériale découverte également à Épidaure et dont M. Cavvadias a donné le texte (’Eç-rçp,., p. 230.) Il y est question d’un Julius Apellasqui, étant affligé de dyspepsie, fut soumis par le dieu à un traitement assez compliqué auquel il fut redevable de sa guérison.* C’est" le malade qui parle lui-même :
M. ’loéXioç ’AxeXXSç ’lopieùç MuXxasùç p.EX£'iuép.<p0ï;v uzo xou 0SOJ, zoXXdcx.iç si ç voaouç Ivzi'ztmv y.ac à-e^îaiç 5(pwp.£Vo?. Kaxà xov zXoüv èv Aiyei'vr, Èy.éXEUaèv
5 p,s p.-i; zoXXà ôpY'lÇstjGat, licsi oè èyevop.ïiv èv xfir. tapûl, è'/.sXsua'EV Êzi oûo tfjpipaç auvzaXé^aaôat x tjv x£ <paXï;v,
Èv atç op.êpot èyévovxo, xupov y.xl apxov zpoXaâsïv, oéXeiva p,exà ôpt’Saxoç, aùxov Si aûxoü XoDaGat1, 8p5p,<j) yo;xvaÇeaOai, y.ixptou xpoXap.êâvstv xà âr.px, eiç uotop àzoSpè;xi2 y., x. X.
L’inscription de la seconde stèle n’a pas encore été publiée 3, parce qu’il manque quelques fragments que l’on espère retrouver; mais M. Cavvadias nous communique à son sujet un détail intéressant. L’historien Hippys de Rhégium, qui florissait à l'époque des guerres médiques, raconte la guérison miraculeuse d’une femme qui souffrait d’un ver intestinal ( Fragm . historié, graec., II, 15)4. Cette guérison est aussi rapportée sur la seconde stèle. Il faut en conclure que ces documents, qui sont postérieurs d’un siècle au moins aux guerres médiques, ont été rédigés d’après des témoignages plus anciens que l’historien aura consultés également, peut-être d’après des inscriptions placées par les malades guéris sur les ex-voto qu’ils consacraient dans le temple. Cette remarque est importante, car elle restitue aux stèles d’Épidaure leur véritable caractère : ce sont, si l'on peut dire, les archives ès-miracles du sanctuaire.