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Revue des Deux-Mondes, 1er mars

(REVUE ARCHÉOLOGIQUE, 1883, t. I, p. 361-365.)

Éolide. — Lorsqu’on nous a annoncé, il y a deux mois, que le gouvernement turc se disposait à entreprendre des fouilles archéologiques, nous avons d’ahord accueilli cette nouvelle avec un certain sceplicisme. Ceux qui ont vécu en Turquie savent combien la mortalité y sévit sur les projets en bas âge. On paverait tous les chemins de l’empire avec les bonnes intentions des ministres ottomans restées sans eflel. Il p .raît cependant que cette fois nous avons eu lorl d’ètre incrédule et que les fouilles annoncées n’étaient pas une vaine promesse. Les circonslances, il faut le dire, ont favorisé singulièrement les desseins d’Hamdi-Bey, directeur du Musée de Tchinli-Kiosk, dont le père, Edhem-Pacha, est aujourd’hui premier ministre. Edhem-Pacha, ancien élève de l’École des mines de Paris, a été longtemps ambassadeur de la Porte à Vienne ; son fils, élève de M. Gustave Boulanger, est le plus artiste et le plus parisien des Oltomans. Le père et le fils ont réuni leurs efforts pour que la Turquie commençât à faire chez elle ce que les États européens font tous plus ou moins sur leur propre territoire, qu’elle se préoccupât non seulement de préserver les monuments antiques, mais d’en découvrir de nouveaux et d’enrichir son musée naissant. Bien souvent, alors que nous travaillions au catalogue du Musée de Tchinli-Kiosk, Hamdi-Bey nous a entretenu de ses projets à cet égard, projets inspirés par un goût artistique dont nous avons eu l’occasion d’apprécier la finesse. Ce qui paraissait chimérique alors est devenu possible quelques mois après, et, contrairement à ce qui se passe d’ordinaire en Turquie, on n’a pas attendu longtemps pour se mettre à l’œuvre. Nous n’avons qu'à nous réjouir de voir le gouvernement turc accorder ainsi son patronage à la science archéologique ; nous souhaitons surtout qu’il accepte désormais, avec plus d’empressement que par le passé, la collaboration des savants étran-

gers qui lui offrent leur concours dans cette œuvre immense et dispendieuse, l’exploration du sous-sol de la Turquie.

A la suite d’un voyage d’Hamdi-Bey à Smyrne, il fut décidé que les premières fouilles porteraient sur l’Éolide, en particulier sur les environs de l’ancienne Grynium, dont le temple, si célèbre dans l’antiquité, n’a pas encore été retrouvé. La direction des travaux fut confiée à un homme qui connaît admirablement le pays, où il réside depuis vingt ans, M. Démosthène Baltazzi. Pendant deux ans, M. Baltazzi a été attaché, en qualité de commissaire impérial, aux fouilles de l’École française à Myrina. On peut dire qu’il a été l’élève de ceux qui travaillaient sous ses yeux, et nous avons pu assister, M. Pottier et moi, a 1 eveil de sa curiosité scientifique, aux progrès rapides qu’il a faits dans la connaissance des monuments, dans l’intelligence des méthodes r goureuses sans lesquelles les fouilles ne sont que des razzias sans lendemain. M. Baltazzi, qui rendait compte autrefois de nos découvertes, veut bien aujourd’hui nous tenir au courant des siennes : c’est grâce a son obligeance que nous pouvons donner à nos lecteurs des details précis sur le commencement d’une campagne dont on est en droit d’attendre des résultats intéressants.

Le 23 avril, les premiers coups de pioche ont été donnés dans la necropole jusqu’à présent inexplorée de Grynium. La position de Grynium peut être déterminée assez exactement par les témoignages des géographes anciens et le récit du voyage d’Aristide le Rhéteur •

1 emplacement de cette ville n’est assurément pas éloigné du hameau appelé aujourd'hui Sakrân (voir la carte publiée dans le Bulletin de Correspondance Hellénique , 1882). Les tombeaux, à cet endroit, sont en assez grand nombre, mais plusieurs paraissent avoir été violés dès antiquité. On y a trouvé de petits vases en terre cuite et quelques ragments de bronze. La construction des sépultures n’est pas uniforme : quelques-unes sont des sarcophages, d’autres sont des tombes creusées dans Je tuf et recouvertes de plaques calcaires. Quant au temple de Grynium, que nous avons vainement cherché plus d’une fois, il parait bien qu’il a entièrement disparu. Dans une petite presqu’île que la cote forme près de Sakrân, on voit des restes de murs ayant appartenu a un édifice byzantin : peut-être cet édifice a-t-il été construit sur emplacement du temple, dont les marbres auront été préalablement tous enlevés. Le récit de Texier (Asie Mineure, p. 224), au sujet de a destruction du temple de Grynium par les habitants de Ménémen ne mente aucune créance et témoigne, comme tant d’autres du même ouvrage, de la légèreté avec laquelle ce voyageur accueillait des ond^ '«vraisemblables. Si les habitants de Ménémen avaient besoin de

marbre, c’est à Cymé et non à Grynium qu’ils devaient aller en chercher; Cymé est plus voisine de 10 kilomètres au moins et l’on y trouve en abondance des blocs de marbre taillés provenant des anciens monuments de cette ville.

Quelques jours après, on a commencé les travaux dans la nécropole de Doumanli-Dagh, c’est-à-dire non loin de l’emplacement où la carte de Kiepert place Aegae. Comme Aegae, suivant toute probabilité, est beaucoup plus loin dans l’intérieur, à Nimroud-Kalessi, il n’est pas encore possible d’identifier Doumanli-Dagh avec une des villes de l’Eolide mentionnées par les anciens. Les tombeaux, nous écrit-on, y sont disposés sur une petite esplanade ; tout autour il y a un mur de construction très ancienne'. Un premier tombeau a fourni un miroir de bronze ; le suivant contenait cinq vases en argile et une petite fiole en verre de couleur jaune foncé, ornée d’une spirale bleue en bas-relief, malheureusement brisée en morceaux. Tout à côté, un autre tombeau renfermait un miroir de bronze et une aiguille très bien conservée; enfin, dans une quatrième tombe, on a découvert une figurine en terre cuite haute de 0m,17, représentant un éphèbe ailé debout, les bras croisés sur la poitrine”, ayant à sa droite une oie qui semble vouloir jouer avec lui. Ces tombeaux sont construits en pierre de taille et couverts d’une ou plusieurs plaques de granit très épaisses. On y a encore trouvé différents fragments de terre cuite, de la poterie à reliefs dite samienne et un objet en verre. La pâte des terres cuites est d’une couleur plus foncée que celle des figurines de Myrina; il faut donc admettre, si ce renseignement est exact, l’existence d’un centre de fabrication distinct à Doumanli-Dagh.

Le 8 mai, M. Baltazzi s’est transporté à Tchandarli, l’ancienne Pitane, que Choiseul-Gouffier, Mionnet et d’autres ont identifiée à tort à Myrina (auj. Kalabassary). Pitane est aujourd’hui une petite ville assez florissante, avec un bon port desservi par les bateaux à vapeur de Smyrne. On y a toujours découvert beaucoup de monnaies de bronze; MM. Pottier et Hauvette-Besnault, en 1879, y ont copié deux inscriptions ( Bulletin de Correspondance Hellénique, 1880, p. 376), mais aucune fouille n’y avait été entreprise jusqu’à présent. La nécropole de Pitane est considérable et se trouve juste en dehors du village moderne, de sorte que les recherches peuvent se poursuivre

1. Les pierres de ce mur demi-circulaire sont en granit noir. Elles sont assemblées sans ciment, à la manière des murs dits pélasgiques ; mais l'on sait que les murs de cet appareil se rencontrent un peu à toutes les époques.

2. D’après le croquis que nous recevons, l’éphèbe paraît tenir entre ses bras un oiseau ou un petit animal.

sans difficulté. Les tombeaux sont rapprochés l’un del’autre et creusés dans le tuf comme à Myrina; ils sont remplis de terre et la plupart sans couvercle. Les vases qu’on y a trouvés présentent un grand intérêt; M. Baltazzi nous signale une grande amphore rouge avec peintures noires, des fragments d’un grand vase à fond clair où l’on voit un cervidé de style rhodien, une coupe avec des dessins archaïques, des assiettes peintes, etc. '. Des fragments de vases à figures noires se sont déjà rencontrés à Myrina et à Aegae; l’existence d’ohjets semblables dans les tombeaux de Pitane est une particularité qui mérite de ne pas rester inaperçue.

Notre correspondant nous décrit aussi un aryballe de même provenance décoré de cinq guerriers marchant à la file, tenant des lances et des boucliers : les guerriers sont noirs, les boucliers t couleur rouge de Venise » ’. La seule figurine en terre cuite que l’on ait trouvée est un fragment représentant un Silène entre les bras duquel se débat une femme; la tète du Silène est d'un modelé très expressif. Enfin, outre une quantité de petits vases communs, les fouilles ont donné une très belle coupe samienne, une bague en bronze et quelques monnaies frustes. La mauvaise conservation des monnaies qu’on trouve dans les tombeaux est une particularité que nous avons pu constater dans les fouilles de Myrina et de Cymé. M. Waddington nous a dit que cette observation avait été faite souvent et il l’explique d’une manière assez naturelle : les survivants, qui devaient déposer des pièces de monnaie dans les tombeaux, choisissaient de préférence des pièces usées, qui ne pouvaient plus servir à un autre usage; ici, comme dans l’emploi des bijoux en terre cuite dorée, se manifeste l’esprit formaliste des anciens, qui s’efforcent de s’arranger à bon compte avec leurs devoirs et avec les exigences de la tradition.

M. Dennis va recommencer prochainement des fouilles à Sardes et M. Bohn vient de reprendre l’exploration de l’acropole de Pergame, en l’absence de M. Humann parti avec M. Puchstein pour la Comagène.

Grèce. — L’Ecole française d’Athènes a entrepris quelques fouilles dans l’isthme de Corinthe sur l’emplacement du temple de Neptune. D après le Messager d'Athènes du 12 mai, on a découvert une porte romaine et des inscriptions grecques et latines de l’époque d’Hadrien1 2 3.

1. [Cf. Pottier et Reinach, Nécropole de Myrina, p. 503, flg. 51.]

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