LA SECONDE STÈLE DES GUÉRISONS MIRACULEUSES
DÉCOUVERTE A ÉPIDÀURE
On sait que M. Cavvadias, chargé par le gouvernement hellénique de déblayer l’enceinte du temple d'Esculape à Épidaure, a découvert en 18S3 deux grandes stèles avec inscriptions indiquant les noms des malades traités dans l’Asclépiéion et les merveilleuses guérisons opérées par le dieu. L’une de ces stèles, la mieux conservée, a été publiée dans YÉphéméris archéologique de 1883 (p. 199 et suiv.) ; nous en avons donné plus haut une traduction française (1884, II, p. 78). La publication, impatiem ment attendue, de la seconde stèle, a été retardée par suite des difficultés quelle présentait, vu l'état de mutilation du texte qui n’a pu être reconstitué qu’en partie à l’aide de nombreux fragments. Elle sera reproduite en fac-similé et en transcription dans le prochain fascicule de YÉphéméris. M. Cavvadias a bien voulu nous en communiquer des épreuves,, d’après lesquelles nous avons rédigé l’essai de traduction que l’on trouvera ci-dessous1. L’inscription se compose de cent trente-quatre lignes,, dont quarante environ sont trop mutilées pour qu'il soit possible de les restituer avec certitude. Il est fâcheux que les lacunes les plus graves portent sur quelques récits de guérisons qui semblaient présenter un intérêt particulier. Nous avons cru devoir, autant que possible, traduire ces fragments de lignes, qui piquent la curiosité sans la satisfaire, mais qui laissent du moins entrevoir les traits généraux de la légende. Les suppléments proposés par M. Cavvadias paraissent en général plausibles nous en avons tenu compte dans la traduction. Cette stèle, comme la première, contient plusieurs mots qu’on ne trouve pas dans les lexiques-,
I. [L’inscription a été rééditée avec commentaires dans les Studien de MM. Baunack, p. 131 et suiv.]
APPENDICE 1
et cette circonstance, jointe au mauvais état du texte, nous oblige à ne proposer qu’à titre d’hypothèses bien des détails de notre interprétation.
(1-6). « Arata, femme de Lacédémone, hydropique. — La mère de cette femme vint à Épidaure, laissant sa fille à Lacédémone ; elle s’endormit dans 1 ’abaton (dortoir) et eut une vision. Il lui sembla que le dieu coupait la tète de sa fille, et suspendait son corps le cou en bas ; l’eau s’en échappait en abondance, et le dieu, détachant le corps, rajustait la tête sur le cou . Après avoir eu cette vision, la mère retourna à Lacédémone ; elle y trouva sa fille guérie et apprit qu’elle avait eu la même vision.
(7-9.) « Rermon de Thasos. — Cet homme était aveugle, et fut guéri par le dieu ; puis, comme il ne payait pas le prix de sa guérison, le dieu le rendit aveugle de nouveau. L’homme revint en suppliant, s’endormit une seconde fois, et le dieu lui rendit la vue.
(10-19.) « Aristagora de Trézène. — -Cette femme, affligée d’un ver intestinal, s’endormit à Trézène dans l’enceinte d’Esculape et eut une vision. Il lui sembla que les fils du dieu — le dieu lui- même n’était pas venu, mais était resté à Épidaure — lui coupaient la tète ; puis, comme ils ne pouvaient la rajuster, ils envoyaient quelqu’un à Épidaure, pour prier Esculape de venir. Entre temps, le jour paraît et le prêtre voit la tète d’Aristagora détachée de son corps. La nuit suivante, Aristagora eut une vision : il lui sembla que le dieu, étant venu d’Épidaure, rajustait sa tète sur son cou, puis lui ouvrait le ventre, en retirait le ver et le recousait à nouveau. Dès lors elle se trouva guérie.
(19-26.) « Arisiocrile, enfant d’Haliké, sous un rocher. — Cet enfant, s’étant sauvé à la nage, finit par arriver en un endroit sec, entouré d’un cercle de rochers, et il ne pouvait trouver d’issue pour en sortir. Alors son père, qui le cherchait partout sans le trouver, alla s’endormir dans le dortoir d’Esculape pour être renseigné sur son enfant. Il eut une vision : il lui sembla que le dieu le conduisait en un certain endroit et lui montrait que son fils était là. Le père sortit du dortoir, fendit le rocher et retrouva son fils qui était enfermé depuis sept jours.
(26-35.) « Sostrata de Phères fut enceinte pendant un an. — Cette femme, se trouvant en danger, se fit porter au temple sur une litière et s’y endormit. N’ayant eu aucune vision distincte, elle ordonna qu’on la ramenât chez elle. Sur laroute, près de Ivornoi(?), il lui sembla qu’elle rencontrait un homme de belle apparence, qui demanda aux gens de son escorte la cause de leur ennui. II leur commanda alors de déposer la litière sur laquelle ils portaient Sostrata ; puis il lui ouvrit le ventre et en retira une quantité de vers intestinaux, de quoi remplir deux cuvettes. Là-dessus, il recousit le ventre de la femme, et l'ayant ainsi guérie, il lui révéla qu’il était Esculape, et lui ordonna d’envoyer à Épidaure le prix de sa guérison.
(35-38.) « Un chien guérit un enfant d’Êgine.— Cet enfant, affligé d’une tumeur au cou, se rendit auprès du dieu ; un des chiens sacrés lécha la partie malade et la guérit.
APPENDICE I
(38-45.) « Un homme ayant un ulcère dans le ventre. — Cet homme s’endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu ordonnait aux serviteurs qui l'accompagnaient de le saisir et de le tenir fortement pendant qu'il lui ouvrirait le ventre. L'homme commença par s’enfuir, mais les serviteurs le rattrapèrent et l’attachèrent. Alors Esculape lui ouvrit le ventre, pratiqua l’excision de l’ulcère, recousit le ventre et délivra l’homme de ses liens. Aussitôt il sortit guéri, et le pavé du dortoir était couvert de sang1 2.
(45-50.) « Kleinatas de Thebes et ses poux. — Cet homme avait sur le corps une énorme quantité de poux ; il se rendit au temple, s’endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu le déshabillait, le plaçait tout nu et droit debout devant lui et nettoyait son corps de la vermine qui le couvrait à l’aide d'une sorte de balai. Quand le jour parut, il sortit guéri du dortoir.
(40-55.) « Agestratos et ses maux de tête. — Cet homme était affligé d’insomnies continuelles à cause de ses maux de tête. Dès qu’il fut arrivé dans le dortoir, il s'endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu, après avoir guéri son mal de tête, le faisait lever et lui enseignait les exercices du pancrace. Quand le jour parut, il sortit guéri, et peu après, il l’emporta le prix du pancrace aux jeux Néméens*.
(55-50.) « Gorgias d’Hêraclée et ses humeurs. — Cet homme avait été blessé en certain combat par une flèche qui atteignit son poumon. Pendant un an et six mois il fut si malade qu’il remplit soixante-sept cuvettes de pus. S’étant endormi dans le dortoir sacré, il eut un songe i il lui sembla que le dieu retirait de son poumon la pointe de la flèche. Quand le jour parut, il sortit guéri, portant dans ses mains la pointe de flèche.
(60-63.) « Andromaque d'Épire au sujet de ses enfants. — Cette femme s’endormit et eut une vision : il lui sembla que le dieu soulevait ses vêtements et lui touchait le ventre. Après cela, elle eut un fils d’Arybbas.
(63-63.) u [Un tel). Guérison de ses yeux. — Cet homme, frappé d’un coup de lance dans certain combat, était devenu aveugle des deux yeux et portait depuis un an la pointe de la lance dans son front. S’étant endormi, il eut une vision. Il lui sembla que le dieu, ayant retiré la pointe vers ses paupières, rajustait de nouveau les parties atteintes. Le jour venu, il sortit guéri.
(69-82.) « Thersandre d'Haliké, phtisique. - Cet homme s’endormit et eut un songe... ( Huit lignes dont il ne reste que peu de mots)... il parut bon à la ville d’envoyer consulter l’oracle de Delphes... le dieu rendit l’oracle...
1. Cette historiette est très remarquable, parce qu’elle prouve que les prêtres d’Esculape, après avoir endormi les malades, pratiquaient sur eux de véritables opérations chirurgicales et ne se contentaient pas toujours de frapper leur imagination.
2. Moralité : l'exercice physique guérit de la migraine. C’est encore le meilleur remède que l’on connaisse.
APPENDICE I
l’enceinte sacrée d'Esculape... elle (?) construisit un temple à Esculape... elle (?) accomplit ce qui était ordonné *.
(82-86.) « (Une telle) au sujet de ses enfants. — Cette femme, s’étant endormie, eut une vision; il lui sembla que le dieu lui disait qu’elle aurait une postérité et qu’il lui demandait. . . Alors elle répondait. . . Bientôt après, il lui naquit un fils.
(86-95.) « Un homme d’Épülaure, boiteux. — Cet homme, étant boiteux, se fit porter au temple en litière, s’endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui ordonnait [de monter sur?] une échelle... sur le toit du temple... et enhaut sur le trône... et il descendit un peu l’échelle... indigné d’abord de la chose... d’avoir de l’audace étant boiteux 1 2. Le jour venu, il sortit guéri du dortoir.
(95-110.) « Kaphisias (?)... raillant (?) les guérisons d'Esculape... disant que s’il avait la puissance... portant la peine de son insolence... de la tète de boeuf sculptée sur le siège (?)... le pied immédiatement, et... mais plus tard le dieu écouta ses instantes prières et le guérit.
(102-110.) « Climëne d’Argos, impotent du corps. — Cet homme vint en suppliant s’endormir dans le dortoir et eut une vision ; il lui sembla que le dieu (sous la forme d’un serpent) enlaçait son corps de ses replis... et le conduisait à un lac dont l’eau... pendant qu'il était étendu là... beaucoup d’hommes, dit le dieu, viennent pour cela (?) dans l’enceinte sacrée... mais qu’il ne ferait rien de tel et le renverrait guéri. Et quand le jour parut, il sortit en bonne santé.
(110-116.) « Diaitos de Cyrène, impotent, retrouve l'usage de ses jambes.— S étant endormi, il eut une vision. Il lui sembla que le dieu donnait ordre aux serviteurs de l’enlever, de le porter hors du sanctuaire et de le déposer devant le temple. Lorsque les serviteurs l’eurent déposé dehors, le dieu monta sur un char et lui fît décrire des cercles devant le temple, en ayant soin que Diaitos fût foulé aux pieds de ses chevaux. Aussitôt ses jambes se redressèrent et, le jour étant venu, il sortit guéri.
(116-119.) « Andromède de Céos (?). — Cette femme, désireuse de devenir mère, s’endormit dans le temple et eut une vision ; il lui sembla voir en songe un serpent qui rampait sur son ventre. A la suite de quoi, elle mit au monde cinq enfants.
(119-122.) « Timon . blessé d'un coup de lance sous l’œil. — Cet
homme, s’étant endormi, eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui frottait l’œil et y versait ensuite un remède. Timon fut guéri.
(122-129.) « Érasippa de Kaphyes. — Cette femme... avait le ventre
1. Il nous semble qu’il y a là deux histoires, et que le titre delà seconde est perdu. La première parait avoir été relative à la guérison d’un phtisique; la seconde, dont la perte est bien regrettable, à quelque ville qui se sera adressée au dieu d’Épidaure pour obtenir la cessation d'une épidémie. Quaeque latent meliora putai, dit Ovide.
2. Il paraît que le dieu s’indigne d’abord, puis félicite l’homme de montrer tant de courage, quoique boiteux, et le récompense eu le guérissant.
APPENDICE I
(ballonné?), se sentait toute brûlante (?) et ne pouvait pas marcher (?). S’étant endormie, elle eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui frottait le ventre, l’embrassait, puis lui donnait une fiole contenant un remède en
lui ordonnant de boire et de vomir ensuite . (puis de recommencer?)
jusqu’à ce qu’elle eût rempli sa serviette (?). Quand le jour parut, elle vit sa serviette (?) pleine des matières peccantes qu’elle avait vomies, et dès lors elle recouvra la santé.
(129-132.) « Mcasiboula de Méthane au sujet d'un enfant. — Cette femme s’endormit et eut une vision. Il lui sembla que le dieu portait auprès d’elle (?) un grand serpent, et qu’elle avait commerce avec lui ; cette année même, elle mit au monde deux garçons.
(132-134.) « Un tel, goutteux. — Comme cet homme approchait (du sanctuaire ?) à l’état de veille, une oie se jeta sur ses pieds, les ensanglanta et le guérit ainsi de la goutte1. »
1. L’épreuve communiquée par M. Cavvadias porte : Toutou fmapxàv hoti-
itopeuopivou . a'JToO toÙç niSaç s|aip.di<7(rwv ûyir] Ènôï]<re. Nous proposons
de décomposer le second mot, qui est inintelligible, en ûxap et (dorien pour xhv)- [MM. Baunack croient qu’ûwapxd signifie ici secours, mais la phrase n’en devient pas plus intelligible. Le mot tmxp != à l'état de veille) se rencontre plusieurs fois dans les stèles d’Épidaure(i"= stèle, 1. 111, 1.25; 2= stèle, 1. 15, 37).]
APPENDICE II