LES KELAB1M DES STÈLES PEINTES DE CITIUM
L’une des stèles peintes phéniciennes découvertes il y a quelques années à Citium en Chypre présente, à deux reprises, un mot obscur qui a donné lieu à une controverse entre MM. Renan, Derenbourg et Joseph Halévy. Je voudrais attirer l’attention sur un document épigraphique nouveau, qui, bien que rédigé en langue grecque, me semble fournir une donnée importante pour la solution de cette difficulté.
La stèle de Citium est une pièce de comptabilité d’un temple, contenant une liste de personnes rémunérées, entre autres des maçons, des architectes, des néocores, des scribes, etc. A l’avant-dernière ligne de la face A et à la ligne précédente de la face B, on trouve mentionnés les Dabi), à côté d’un autre mot dont l’interprétation, contestée également, ne nous occupera pas ici. Klbm est évidemment l’hébreu kelabim, pluriel de chien. M. Derenbourg et les éditeurs du Corpus ont considéré ces kelabim comme des scorta virilia, dont l’existence, dans la religion phénicienne, est incontestable. M. Halévy a objecté, dans la Revue des Études Juives (1881, III, p. 173), que si les mots keleb et xémv en hébreu et en grec signifient parfois cinède, il n’est pas admissible que des prêtres phéniciens aient désigné par cette épithète méprisante des individus régulièrement attachés à leur sanctuaire. Suivant M. Halévy, il n’y a que deux manières de comprendre ce mot : ou bien les kelabim sont des parasites nourris par le temple, fidèles comme des chiens, ou ce sont tout bonnement les chiens nécessaires à la garde de l’édifice sacré. C’est à cette dernière explication que M. Halévy s’est arrêté : pour lui, les kelabim sont des chiens de garde et il ne faut pas essayer d’y voir autre chose.
1. Lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 1er août 1884.
APPENDICE III
Nous pensons, comme M. Halévy, qu’il s’agit bien de chiens dans l’inscription de Citium, mais nous ne croyons pas qu’il s’agisse de chiens de garde. Les chiens ont joué, en effet, dans quelques anciens sanctuaires de la Grèce, un rôle beaucoup plus important que celui de gardiens. Ils ont pu être considérés non seulement comme les serviteurs, mais comme les agents directs du dieu.
Ce fait, dont aucun écrivain ne fait mention, vient d’être révélé d’une manière certaine par les deux inscriptions découvertes par M. Cavvadias àÉpidaure. On sait que Pausanias, décrivant le sanctuaire d’Épidaure, parle de stèles placées auprès du temple et sur lesquelles étaient inscrits les prodiges opérés par le dieu. Ce sont deux de ces mêmes stèles que M. Cavvadias a découvertes l’an dernier, au cours des fouilles que la Société archéologique d’Athènes entreprend depuis 1882 à Épidaure. Nous ne pouvons pas insister ici sur la haute importance de ces documents, uniques jusqu’à présent dans l’épigraphie grecque, et dont l’un, celui que M. Cavvadias a publié, est dans un parfait état de conservation. Transcrivons seulement les lignes suivantes, relatives à la guérison de Thyson d’Hermione (’Ecpw àpyaioX., 1883, p. 215, 1. 125) :
©Uffwv 'Eppxovsuç itaîç àcS r,ç. Oôtoç êÎTvap uttq xuvoç ràv xatà tb capbv 6spa- 7ieu6p.svoç xoùç ôutlXXouç, ôydiç à7c?|X0E. (Thyson d’Hermione, enfant aveugle. Cet enfant, à l’état de veille [ô'itap], fut soigné aux yeux par un des chiens du temple et sortit guéri.)
Ces lignes deviennent encore plus significatives si on les rapproche du passage suivant, qui fait partie de la seconde stèle, et que M. Cavvadias a communiqué à l”Efv||iepts (p. 228), en attendant qu’il puisse publier intégralement ce nouveau texte :
Ivuwv tcüv iocpcov eOspditsuas ta yXobacrx Trxïôa syovta <pO[xa èv ta> ÈyxEtàXco. (Un des chiens sacrés soigna avec sa langue un enfant ayant une tumeur à la tête.)
Dans ces deux textes, le chien sacré joue exactement le même rôle que le serpent d’Esculape. C’est ce qu’on reconnaît avec évidence en les rapprochant d’un cas raconté dans la première inscription (ligne 113) :
’Av-pp êdxtuXov ià07] uttô o?coç. Outo; tov tou 7toSo; SdxtvXov uito tou àyplou eXxsoç ôstvalç ScaxEigsvop [Lîôdgspx Otto tcôv 0spa7r6vmv iizX èSpdp.atoç
tivoç xâOCs ' U7rvou SI vtv Xaêôvtoç, Iv toutio Spdxwv Ix toO àëatou È^sXOtbv tov SaxtuXov tâaato ta yXiéaaa.
Il s’agit d’un homme qui souffrait d’une plaie à un orteil et que le serpent, sortant du sanctuaire, vint guérir en léchant la partie malade. L’expression îdaato tàyXaWà, employée ici en parlant du serpent, répond exactement à l’expression lOEpcratuae tS yXitacq, employée dans la seconde inscription en parlant du chien.
Ces textes prouvent que le chien était autrefois, au même titre que le serpent, un animal sacré d’Esculape, ministre de ses bienfaits et de ses guérisons miraculeuses. Les sanctuaires du dieu avaient leurs chiens comme ils avaient leur serpent familier.
APPENDICE III
On savait bien, avant la découverte des inscriptions d’Épidaure, que le chien était un des animaux consacrés à Esculape, mais on expliquait cette attribution par des légendes qui paraissent d’une invention assez tardive. Pausanias raconte (II, 26, 4) que Coronis, ayant enfanté Esculape, l'exposa sur le mont Murgion ; une chèvre de la montagne le nourrit de son lait, tandis qu’un chien du troupeau veillait sur lui. De là, disait-on, la présence d’un chien auprès de la statue chryséléphantine d’Esculape à Épidaure, œuvre de Thrasymède de Paros décrite par Pausanias (II, 27, 2). Le dieu, assis sur un trône et tenant un sceptre, pose une de ses mains sur la tête du serpent sacré : un chien couché est figuré auprès de lui. Ajoutons que sur les monnaies des Magnètes de Thessalie (Sestini, Descr. veterum nummorum, p. 149), le chien est figuré à côté d’Esculape. Le témoignage des œuvres d’art concorde donc avec celui des inscriptions que nous venons de citer : le serpent et le chien sont des attributs d’Esculape, et jouent un rôle analogue comme dispensateurs de ses bienfaits. Seulement il semble que les Grecs eux-mèmes, du temps de Pausanias, oubliant le rôle primitif attribué au chien dans le culte d’Épidaure, aient cherché à expliquer, par la légende que nous avons rapportée, sa présence dans le chef-d’œuvre de Thrasymède et sans doute dans d’autres compositions plus anciennes.
En effet, le silence des textes littéraires permet de penser qu’à une époque déjà assez reculée, l’importance religieuse du chien d’Esculape s’effaça devant celle du serpent, sans doute parce que le chien a été considéré par les Grecs comme un animal lubrique et impur. Pausanias, qui a lu cependant les stèles d’Épidaure, ne parle pas des chiens sacrés ; Plutarque et Élien racontent l’histoire d’un chien de l’Asclépiéion d’Athènes, mais ce n’est pour eux qu’un chien de garde, surveillant les offrandes et poursuivant les voleurs (Plut., Moralia , p. 1186, éd. Dübner; Élien, nep\ Ç(iü>v, VII, 13). Il nous semble toutefois qu’on peut expliquer sans peine le rôle de guérisseur attribué au chien par le culte primitif. Élien (ITep't Çtotov, VI, 16 et V, 46), Timothée de Gaza (publié dans VHermes, t. III, p. 16) et d’autres écrivains, affirment que le chien a le pressentiment des épidémies, qu’il reconnaît la salubrité de l'air et des puits, que lorsqu’il est malade lui-même il sait trouver les herbes qui doivent le guérir. Il est assez remarquable qu’Élien, dans deux passages, assimile même, à divers titres, le chien et le serpent, que nous avons vus associés dans le cortège d’Esculape. Au chapitre xvi du livre VI, il s’exprime ainsi : « Quand une peste est imminente, les chiens, les bœufs, les porcs, les chèvres et les serpents la pressentent par instinct. » De ces cinq animaux, il en est trois, le chien, la chèvre et le serpent, qui figurent dans la légende d’Esculape enfant racontée par Pausanias. Au chapitre xxxx du livre IX, Élien dit que les serpents savent distinguer les gens du pays des étrangers, et au chapitre v du livre XI, il affirme, d’accord avec Plutarque, que les chiens savent distinguer les Grecs des Barbares. Ainsi les chiens et les serpents sont également doués des qualités de guérisseurs et de gar-
APPENDICE III
diens fidèles. Les croyances primitives qui ont rapproché ces deux animaux se retrouvent jusque dans les œuvres d’un compilateur qui vivait au ni8 siècle après notre ère.
Il est donc hors de doute que le temple d’Esculape à Épidaure possédait des chiens que l’on pouvait appeler chiens sacrés, parce qu’ils prêtaient leur concours au dieu dans les guérisons où se manifestait sa puissance. Nous serions même fort tenté d’admettre, malgré le silence des textes, que le chien était également en honneur à l’Asclépiéion d’Athènes. Il a déjà été question des récits de Plutarque et d’Élien au sujet d’un chien de ce sanctuaire. D’autre part, dans le catalogue qu’a dressé M. Martha des fragments en terre cuite conservés au musée de la Société archéologique d’Athènes, nous trouvons sous les nos 170 et 171 la mention de deux figurines représentant des chiens et provenant, au dire de l’inventaire, des fouilles de l’Asclépiéion.
Peut-être serions-nous en droit de nous demander si la mythologie grecque primitive, où le zoomorphisme paraît avoir précédé l'anthropomorphisme, n’a pas eu l’idée d’un Esculape-chien en même temps que celle d’un Esculape-serpent. C’est une hypothèse qui a déjà été émise en 1848 par Pànofka, et qui n’est pas aussi absurde qu’on s’est plu aie dire. Le rapprochement que nous avons établi entre le chien et le serpent dans le culte d’Esculape lui donne au moins une certaine vraisemblance. En effet, il est incontestable que la piété populaire des Grecs a considéré le serpent comme une incarnation d’Esculape lui-même.
La première stèle d’Épidaure contient, à cet égard, un passage intéressant, sur lequel M. Weil a bien voulu appeler mon attention. Il s’agit (1. 25) d’un homme paralysé des doigts qui s’endort dans le temple : e6oxîi û™ tw voté <x<7TpayaXtÇovTOç aéroû y.'jX |j.£XXovtoç fJaXXscv ™ àarpay aXw ETïupavsvxa tov 0SOV £9xXif70at £7ÙtXv "/ypx. Il rêve qu’il joue aux osselets près du temple et qu’au moment où il va jouer un coup le dieu paraît et s’élance (lcpaXé<î0ca) sur sa main. Assurément, le mots<paXI<r0ai et l’action qu'il désigne conviennent mieux à un serpent qu’à un dieu représenté sous la forme humaine.
Remarquons encore que parmi toutes les étymologies qu’on a proposées d”A<r/.X-ora6ç, celle qui rapproche ce nom dao-xsXagoç, serpent, et qui a pour elle l’autorité de Welcker, n’est pas la plus invraisemblable.
Les faits que nous avons établis plus haut peuvent-ils être invoqués pour restituer aux kelabiw, de Gitium le caractère de chiens sacrés, ministres du dieu, que nous avons reconnu aux chiens d’Épidaure'? Nous croyons que cette inférence n’a rien que de légitime. Les stèles de Citium proviennent, il est vrai, d’un temple d’Astarté, qui devait se trouver près du port’; mais le culte de cette déesse a pu être associé à celui d’Eschmoun, comme nous trouvons à Citium même une association d’Eschmoun et de Melkart Sans vouloir entrer ici dans une discussion
1. Heuzey, Catalogue des figurines du Musée du Louvre, t. I, p. 168.
2, Corpus inscriptionum semiticarum , t. I, p. 48.
APPENDICE III
sur l’origine du culte d'Esculape, que Creuzer et M. Maury ont déjà cru originaire de Phénicie, nous ferons remarquer que l’équivalence d’ ’ A cncXuriaoç et de la divinité phénicienne Eschmoun est attestée d’une manière formelle par Damascius, et que la coutume d’entretenir dans les temples des chiens sacrés a fort bien pu passer de Phénicie en Grèce. Nous avons insisté plus haut sur ce fait que le chien, autrefois associé au serpent dans le cortège d’Esculape, semble avoir tellement perdu son importance1 primitive que les textes littéraires ne font plus mention de lui comme agent du dieu et que les exégètes ont dû même inventer une légende pour justifier sa présence sur d’anciens monuments de ce culte. Il y a là déjà un indice qui peut faire admettre une superstition importée, contraire au génie de la race grecque qui s’en est affranchie peu à peu. Nous avons tenté d’expliquer la substitution du serpent au chien par le caractère impur et lubrique que les Grecs et les Romains ont toujours attribué à cet animal. Plutarque, dans les Questions romaines, se demande pourquoi les Romains défendent à un prêtre de toucher un chien ou une chèvre, pourquoi les Grecs ne laissent pénétrer un chien ni dans l’Acropole d’Athènes, ni dans File sacrée de Délos. Il reconnaît que l’on a expliqué cette interdiction par le caractère impur et lascif des animaux qui en étaient l’objet.
Enfin nous devons écarter une objection que l’on pourrait fonder sur la différence de date entre l’inscription d’Épidaure et l’époque où la civilisation grecque était soumise à des influences phéniciennes. D’après les caractères de l’écriture et du dialecte, la stèle découverte par M. Cavvadias ne peut guère être antérieure à Alexandre ; mais les récits qu’elle reproduit, ou du moins une partie d’entre eux, sont antérieurs aux guerres médiques. En effet, M. Cavvadias a fait observer que l’histoire de la guérison miraculeuse d’une femme, rapportée par Hippys de Rhégium, contemporain des guerres médiques, se retrouve en substance sur la seconde stèle d'Épidaure. Il en conclut avec vraisemblance que les textes découverts par lui ont été compilés d’après des inscriptions très anciennes, gravées sur les ex-voto que les malades guéris déposaient dans le temple. Ainsi s’explique, d’ailleurs, que dans certains récits de la première stèle, le nom du personnage soit omis ou indiqué d’une manière très vague.
Pour conclure, nous pensons que les textes épigraphiques cités plus haut prouvent que les chiens du temple d’Épidaure n’en étaient pas seulement les gardiens et que la même conclusion est légitime à l’égard des kelabim de l’inscription de Citium