Revue archéologique, 1884, II, p
asiatiques; il a raison encore lorsqu’il refuse de considérer comme asiatique une terre cuite représentant une scène qu’on ne trouve absolument que dans l’art attique, et cela pendant une période assez restreinte, bien antérieure à l’époque où les nécropoles de l’Asie Mineure se peuplaient de statuettes en terre cuite. Mais M. Furtwàngler, qui a acquis pour le Musée de Berlin le groupe de Charon, s’est inscrit en faux contre les réserves prudentes de M. de Duhn. Il s’exprime nettement à ce sujet dans un des derniers fascicules de YArchaeologische Zeitung (1885, p. 153) ; je traduis littéralement sa note, en la livrant aux méditations des archéologues qui connaissent les terres cuites d’Asie Mineure pour en avoir vu sortir de lerre :
« L'indication de provenance de l’excellent bas-relief représenté sur la planche I est révoquée en doute par M. de Duhn; mais l’étiquette aus Kleinasien que j’ai placée sur l’objet, en l'exposant dans le Musée royal, ne repose pas seulement sur l’affirmation du vendeur : les particularités techniques et stylistiques en rendent l’origine asiatique indubitable aux yeux de tous ceux qui ont eu l’occasion de se familiariser pendant ces dernières années avec les découvertes de terres cuites; elles prouvent même avec certitude (!) qu’il provient de la région si féconde en terres cuites de Myrina et de Cymé. Au point de vue du style, notre relief a bien encore un caractère propre, mais qui ne doit pas nous induire en erreur. Non seulement l’altitude sévère de la jeune fille, mais aussi la figure de l'Hermès, en particulier sa tête et sa coiffure, laissent reconnaître l'immixtion de certains traits de l’ancien style, qui sont en contraste avec la tête et particulièrement avec la figure tout à fait libre de Charon et nous semblent conscients et intentionnels. D’après son caractère général, cependant, ce relief ne peut être séparé du gros des terres cuites de cette région; c’est ce que prouvent aussi les détails, comme le costume de la figure féminine, le chiton avec double ceinture au-dessus de la poitrine et de la taille, ainsi que la disposition des cheveux. D’après ces indices, le relief ne peut guère être plus ancien que le commencement du m» ou au plus tôt la fin du iv° siècle. On trouve parfois des éléments archaïsants dans les terres cuites asiatiques de cette époque.
« L’autre relief de Charon, que j’ai pu autrefois examiner de près alors qu’il était entre les mains de M. Lécuyer, paraît aussi provenir indubitabtement de Myrina (!!). L’indication de provenance Tanagre donnée par le marchand est tout à fait sans valeur ; il arrive, et il arrivait surtout, avant que les découvertes d’Asie Mineure ne fussent généralement connues, que de belles terres cuites étaient désignées de préférence comme tanagréennes dans le monde des amateurs. Malgré les différences qu’elles présentent, ces deux représentations appartiennent essentiellement à la même époque.
« J’ai eu l’occasion de voir, il y a peu de temps, dans le commerce des
antiquités, un troisième groupe, Charon, Hermès et une jeune fille ; ce groupe aussi vient de la même région d’Asie Mineure.
« Un autre exemple de l’emploi des motifs de l'art funéraire attique, dans le cercle des terres cuites de Myrina et des environs, est fourni par un grand et magnifique groupe en possession de M. le baron L. de Hirsch à Paris, groupe où l’on voit plusieurs figures réunies autour d'un banquet funéraire. »
Précisons un peu l’opinion deM. Furlwângler. Pour lui, le groupe ou plutôt les groupes de Charon viennent certainemenl de Myrina; car s’il parle une fois de Myrina et Cijmé, et une autre fois des environs de Myrina , ce sont là de simples équivalents comme d xspl A\é- Eavcpov en grec. M. Furtwângler peut savoir, puisque je l’ai écrit ici même, que la nécropole de Cymé est transformée en vignoble depuis 1880, qu’on n’y a pas fouillé depuis cette époque, et que les autres nécropoles des environs de Myrina n’ont donné que des terres cuites tout à fait insignifiantes. Puis donc qu’il ne peut s’agir ni de Cymé, ni de Doumanli-Dagh, ni de Pitane, ni de Sakrân, c’est bien à Myrina que l’archéologue berlinois attribue les groupes de Charon.
D'où lui viennent de tous côtés,
Ces enfants qu’en son sein elle n’a pas portés?
Si nous étions à l’époque où la prose admettait des prosopopées, je me figurerais volontiers la vénérable Nécropole de Myrina parcourant les salles de V Antiquarium de Berlin et poussant un petit éclat de rire strident à l’aspect des étiquettes de M. Furtwângler :
Miraturque novas frondes et non sua poma!
De quel droit attribue-t-on ainsi à Myrina des groupes admirables, je le veux bien, mais qui ne ressemblent en rien aux œuvres authentiques qu’on y a trouvées, des groupes tout à fait attiques d’inspiration, je le veux bien encore, mais très peu attiques, à mon humble avis et encore moins asiatiques de facture :
J’ose dire pourtant qu’elle n’a mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité!
Qu’on fasse venir les groupes de Charon et consorts de telle localité inconnue d'Asie; qu’on les donne à Colophon, à Lébédos, à Claros, soit1 ! Mais qu’on ne s’avise plus d’emprunter le nom d'une ville
1. M. Rossbacli, rendant compte de l’exposition des terres cuites de Myrina au Musée du Louvre {Deutsche Literaturzeitung , 9 janvier 1886), exprime le
où les archéologues français ont découvert plus de six cents terres cuites opérantes manibus suis, pour en décorer de prétendus chefsd’œuvre que personne n’a jamais vus sortir de terre !
Je me souviens que M. Furtwàngler a été admis, en 1882, à visiter la collection des terres cuites de Myrina à l’École française d’Athènes. Apparemment, il l’aura examinée un peu vite1.
— M. D. Baltazzi m’écrit que les fouilles pratiquées à Myrina au nom du gouvernement turc, depuis 1 expiration du firman de 1 École française, ont donné, outre beaucoup de terres cuites, une grande amphore en bronze et un « miroir en bronze à tabatière orné sur le couvercle d’un relief représentant un Satyre enlevant une femme et repoussant de la main un jeune homme ». C’est le premier miroir historié qui ait été découvert en Asie Mineure; nous prions instamment ceux de nos amis qui auront l’occasion de visiter le Musée de Constantinople d’y rechercher ce précieux objet pour en faire exécuter une photographie.
Aegae — Au mois de janvier 1881, j’ai exploré pour la première fois, avec MM. Ramsay et Baltazzi, les magnifiques ruines grecques de Nimroud-Kalessi, à quatre heures environ de Myrina. D’accord avec mes compagnons de voyage, j’ai émis l’opinion que ces ruines étaient celles de l’ancienne Aegae, placée à tort par tous les géographes à Guzel-Hissar, plus près de la côte, et qu’elles appartenaient en grande partie à l’époque des Attales 2. Suivant les instructions de M. Foucart, directeur de l'École française d’Athènes, je rédigeai à ce sujet un court mémoire qui fut adressé au gouvernement turc, avec une demande d’autorisation à l’effet de pratiquer des fouilles. Le firman fut accordé et M. Clerc passa quelques mois à Nimroud-Kalessi pendant l'été de 1882. Il ouvrit un assez grand nombre de tom ■ beaux et recueillit quelques objets dont plusieurs sont actuellement au Musée du Louvre; un mémoire développé sur ses travaux paraîtra dans le Bulletin de 1886 3. Mais aucun des architectes pension-
plaisant regret que l'École française n’ait pas découvert en Éolide « de ces groupes qui nous donnent souvent les éclaircissements les plus étonnants sur les ouvrages de l'ancienne plastique monumentale, groupes dont de beaux spécimens, provenant de Myrina (???), sont réunis daus la nouvelle collection C. L. et seront publiés prochainement par M. Froehner». Mais depuis quand trouve-t-on des Padouanes à Pompéi, du strass à Golcoude, ou de ta margarine à Isigny?