‹ Chroniques de FranceChapitre 13 sur 40 · L.\ REINE · texte numérisé non relu

L.\ REINE

Où trouvez-vous, de grâce.

Une excuse aux excès de cette populace?

MADAME DE MOTTEVILLE

Ah ! les temps sont si durs ! . . . l'hiver si froid ! . . . les grains Si chers ! . . .

LA REINE

Vous l'approuvez, je pense ?

MADAME DE MOTTEVILLE

Je le plains !

LA REINE

Vous le plaignez, Madame ! Est-ce lu' qu'il faut plaindre, Ou moi? Vous le plaignez alors qu'on doit le craindre : Sont-ce les sentimens, dans votre ame affermis. Qui vous font devant moi plaindre mes ennemis?

MADAME DE MOTTEVILLE

Madame î . . .

LA REINE

Plaignez-vous ce Parlement rebelle, Qui croit mettre la France et ses rois en tutelle ? Ces nobles, qui voudraient dans leur avidité Voir l'Etat par morceaux entre leurs mains jeté? Et le Coadjuteur ! cet ambitieux homme, Qui prétend à son gré diriger le royaume, Et l'a bouleversé, ne le pouvant régir, Vous le plaigiiez aussi ?

MADAME DE MOTTEVILLE

Daignez ! . . .

LA REINE

C'est mal agir.

Vous vous laissez gagner à cette frénésie

Qui tient les Magistrats, la Cour, la Bourgeoisie.

MADAME DE MOTTEVILLE

Mais....

LA REINE

Oui, vous les plaignez tous, à ce que je vois. Hors ce pauvre monsieur le Cardinal, et moi !

MADAME DE MOTTEVILLE

Comment ai-je attiré sur moi votre colère ?

Je n'eus point en ceci dessein de vous déplaire,

Madame : en d'autres temps j'ai vu votre bonté

Ne se point offenser de ma sincérité.

Qui, moi I m' unir à ceux qui vous font tant de peine?

Prendre parti pour eux contre ma souveraine ?

Moi les approuver? non, vous ne le croyez pas.

Je m'en assure : mais le pauvre peuple, hélas !

Si chargé ! . . . le faut-il condamner, s'il espère

Au premier qui promet d'adoucir sa misère ?

Il doit....

LA REINE

Il doit du trône attendre son secours ! Cessez de l'appuyer, Madame ; ces discours

Seraient bons tout au plus pour une République, Mais ils sont criminels dans l'Etat monarchique. Ne vous défendez pas —

MADAME DE MOTTEVIL1.E.

Madame, je me tais.

LA REINE

Il suffît ; sur ce ton ne me parlez jamais. Que ceux qui sont à moi, me voyant si troublée, N'ajoutent pas au faix dont je suis accablée : Loin de-là, c'est à qui le rendra plus pesant ! Monsieur le Prince, il faut l'avouer à présent, Me fait de ses hauteurs subir la tyrannie. J'ai cent fois, entre nous, cru la guerre finie ; J'ai cédé dans ce but, à ses commandemens, Titres, charj^^es, trésors, honneurs, {jouvernemens ; Pour ses amis. Dieu sait, que d'argent, que d'offices 1 Eh bien ! tant de faveurs, de honteux sacrifices, En retour, n'en ont pu qu'à grand'peine arracher Un appui dédaigneux, toujours payé trop cher.

MADAME DE MOÏTEVILLE. '

Il est loin d'imiter madame la Princesse

Sa mère, qui vous porte une vive tendresse :

Mais qui l'eut dit aux jours de Lens et de Rocroi ? Qui l'aurait cru surtout quand il soutint le Roi Contre Paris, la France et sa propre famille?

LA REINE

C'est que tout n'est pas or, hélas ! dans ce qui brille ; Parfois de beaux semblans cachent une noirceur. Enfin, monsieur le Prince à sa hautaine sœur Par mallieur s'est rejoint. Depuis lors son étude Est de faire sur moi peser un joug plus rude : Je n'y puis plus tenir ! Qu'un jeune audacieux, Un marquis de Jarzé, sur moi lève les yeux, Je ne saurais chasser l'insolent qui m'offense Sans voir monsieur le Prince embrasser sa défense ; Prétendre arrogarament que je le dois revoir, Et me contraindre enfin à le bien recevoir ; Vous en fûtes témoin avec la cour entière ; Quel affront !

MADAME DE MOTTEVILLE

Il agit de superbe manière ; Mais devez-vous fléchir dès qu'il a commandé?

LA REINE

Monsieur le Cardinal l'a voulu, j'ai cédé.

MADAME DE MOTTEVILLE

Peut-être eût-il fallu, Madame, à votre place, Dédaigner de Jarzé la ridicule audace ?

LA REINE

Oui, je ne devais pas baisser ma dignité Jusqu'à m'apercevoir de sa témérité ; C'était là mon dessein ; mais je sus que le traître Avait formé ce plan, d'accord avec son maître, De gagner ma faveur par son feint dévoùment ; Que tous deux du succès se flattaient hautement, Disant qu'une Espagnole, encor que Reine et sage. Se pouvait attaquer avec quelque avantage. Parmi des fous comme eux, en de bruyans repas, Dans leurs grossiers propos ils ne m'épargnaient pas ; Car toute bienséance est par eux méprisée, Et mon honneur était en proie à leur risée.

MADAME DE MOTTEVILLE

Madame, êtes-vous sûre?...

LA REINE

Oh ! rien n'est plus certain; Monsieur le Cardinal en fut instruit sous main, Et me l'apprit lui-même.

MADAME DE MOTTEVILLE

Ah ! pour votre personne Son zèle est grand sans doute, et pourtant je m'étonne Comment sa patience enfin n'est pas à bout !

LA REINE

Il est beaucoup trop bon ! sa douceur perdra tout ! Cependant pour son compte il aurait, je m'assure, A venger, s'il voulait, plus d'une grave injure. Monsieur le Prince aussi l'offense à tous propos, Ne lui laisse jamais ni trêve ni repos, Le raille, ou le gourmande ; et, pour lui faire pièce. Lui défend à son gré de marier sa nièce Au duc de Mercœur.

MADAME DE MOTTEVILLE

Mais a-t-il quelque raison ?. . .

LA REINE

La maison de Vendôme étant de sa maison La rivale, il prétend, dans un tel mariage, Voir un manque de foi du Ministre ; et je gage Beaucoup moins par la peur qu'il a d'un nom rival Que pour nuire à ce bon monsieur le Cardinal ; Car je vois qu'il le hait autant qu'il me déteste !

Tout sert à le prouver; aussi, je vous l'atteste, Hormis ce qui toujours fut ma première loi, Le servie^ de Dieu, les intérêts du Roi, 11 n'est point de parti, d'effort, de sacrifice Qui me parût trop dur —

LA DUCHESSE d'aiglillon entrant.

Ah ! Madame, justice ! Je l'attends de vous seule, et l'implore à genoux !

LA REINE

Remettez-vous, Madame, et parlez; qu'avpz-vous?

Madame de Motte^•ille se retire à l'écart sur un signe de la Reine. LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Le plus juste dépit, la peine la plus grande. Madame; c'est mon sang que je vous redemande, L'espoir de ma maison et le mien, mon neveu : Sans le congé du Roi, contre mon propre aveu, La marquise de Pons, cette amie infidèle, Pour se faire épouser l'enlève à ma tutelle : Un Duc et Pair, Madame, un mineur ! . . .

LA IîEL\E.

Juste Dieu!

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Le dernier héritier du nom de Richelieu !

LA REINE

Il faut en Parlement porter votre requête : Justice vous est due, elle vous sera faite, Madame.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

J'ai besoin d'un appui plus complet.

La Marquise n'eût pas osé ce qu'elle a fait Sans de puissans secours : une grande Princesse —

LA REINE

Comment? que dites-vous!

Madame la Duchesse De Longueville

LA REINE

Encor!

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Monsieur le Prince....

LA REINE

Aussi?.

LA. DUCHESSE d'aIGUILLON.

Eux seuls, il faut le dire, ont conduit tout ceci.

LA REINE

Je les trouve partout!...

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Votre intérêt, Madame, Est, malgré ma douleur, le premier qui m'enflamme. Je me souviens qu'alors que d'unanimes voix Vous donnaient la Régence et proclamaient vos droits, Contre mes ennemis, qui hâtaient ma disgrâce, Vous m'avez protégée et laissée en ma place : Heureuse si j'ai pu par ma fidélité Justifier l'appui que vous m'aviez prêté. Aussi de ma maison je vois bien moins l'injure Et tous mes plans détruits pour sa grandeur future, Que vous. Madame! Un Prince ose, sans votre aveu, Dans son intérêt seul, marier mon neveu, Et croit se voir par lui maître au Hâvre-de-Grâce, Où pour vous, jusqu'ici, je commande en sa place.

Ciel! comment empêcher?...

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

J'ai rempli mon devoir, Déjà l'ordre est donné de ne point recevoir Mon rebelle neveu. Mais songez à vous-même : De nos Princes du sang souffrir l'audace extrême, C'est porter au pouvoir de trop dangereux coups, Et vous devez sévir, non pour moi, mais pour vous.

LA REINE

Le puis-je? de liens, d'entraves entourée, Lorsque des factieux insultent ma livrée. Sans qu'il me soit permis d'en tirer châtiment? 11 vous faut comme moi souffrir patiemment, IMadame ; comme moi d'un tranquille visage Endurer chaque jour quelque nouvel outrage. Je ne puis vous servir. Duchesse, en bonne foi, Ni faire plus pour vous que je ne fais pour moi.

LA DUCHESSE d' AIGUILLON.

Tous mes étonnemens sont ici légitimes, M'étant, je l'avoûrai, peu faite à ces maximes Sous le Cardinal-Duc, mon oncle, qu'il m'est doux, En dépit du passé, de nommer devant vous ; Car, Madame, je sais que votre ame chrétienne

De cet illustre mort permet qu'on se souvienne,

Et ne lui compte plus, à titre d'attentat,

D'avoir mis avant tout le salut de l'Etat.

Hélas ! il {gémissait de sa rigueur extrême !

Combien de fois alors je l'entendis moi-même

Rendre pleine justice à Votre Majesté!

Il louait ses vertus, sa douceur, sa beauté ;

Et plaignait seulement ces conseillers perfides

Qui pour le cœur des Rois sont de dangereux guides.

Vous-même avez pu voir que les événemens

N'ont répondu que trop à ses pressentimens

Madame de Chevreuse —

LA REINE

Eh! qui vous parle d'elle?...

Poursuivez

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Je disais, pardonnez à mon zèle, Qu'un ministre, un sujet à votre époux soumis. Sut courber à ses pieds ses plus fiers ennemis : Et vous. Madame, vous, maîtresse souveraine, Dans vos propres États n'oseriez être Reme ? C'est trop vous défier de votre autorité !

LA REINE

Le Prince. . . .

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Doit céder à votre volonté !

LA REINE

Mon Dieu I c'est bientôt dit ; mais comment l'y réduire?

Mettez-le, s'il le faut, hors d'état de vous nuire !

LA REINE

Ah! que je le voudrais! mais le moyen, hélas?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Quoi donc? n'avez- vous plus de gardes, de soldats? N'est-il plus de château, de tour, de forteresse?,..

LA REINE

Oh! ciel! parlez plus bas; vous m'effrayez, Duchesse. Pour le pouvoir du Roi ce coup me fait trembler !

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Ce coup l'affermira, bien loin de l'ébranler.

LA REINE

Je n'ai que trop de pente à me laisser convaincre ; Monsieur le Cardinal est moins facile à vaincre, Et je crains....

LA, DUCHESSE d'aIGUILLON.

Nous verrons à le faire céder.

LA REINE

Le voici, tâchez donc de le persuader.

Le Cardinal entre.

Venez, Monsieur, venez écouter cette dame ; Peut-être son récit réjouira votre ame !

Puis-je d'abord savoir si Votre Majesté A dormi cette nuit?...

LA REINE

Le repos m'est oté Pour long-temps ! . . . Savez-vous ce que je viens d'entendre?

LE CARDINAL montrant la Duchesse.

Le malheur de Madame ? on vient de me l'apprendre ; La nouvelle est publique.

LA REINE

Eh bien ! Monsieur, eh bien !

Vous n'êtes point ému, vous ne m'en dites rien? Est-ce donc de sang-froid que votre esprit contemple Tous les abus qu'entraîne un si funeste exemple? On verra désormais, à ce que je prévoi,

Les Ducs se marier sans consulter le Roi ! L'offense à votre avis est-elle si légère? Croyez-vous?...

LE CARDINAL

Le danger à vos yeux s'exagère, Madame ; un tel exemple est peu contagieux, Et dans leur intérêt nos Ducs raisonnent mieux.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

C'est là d'inquiétude un sujet assez mince,

Et si la Reine a peur, c'est de monsieur le Prince.

LA REINE

Puis-je de ses projets ne pas prendre souci?

Moi-même j'en prendrais s'ils avaient réussi.

LA DUCHESSE d'aiGUILLON,

Oui, le Havre est sauvé, grâce à ma vigilance ; C'est là ce que sans doute entend Son Éminence : Heureuse si mon zèle, en s'étendant plus loin, Pouvait, comme on le dit, tenir lieu d'autre soin. S'il était vrai qu'au tronc une si rude atteinte Ne vous dût inspirer. Monsieur, aucune crainte, Peut-être vous pourriez regarder comme un jeu

L'affront qu'on fait subir au nom de mon neveu ; Ce nom qui fit l'éclat du dernier ministère, Toutefois, vous rappelle une marche contraire, Que vous suiviez alors, et qui vous a porté Jusqu'au poste éminent où vous êtes monté.

LE CARDINAL

Je n'ai rien oublié, Madame, et j'en fais gloire. Comme vous du passé j'ai gardé la mémoire : Je sais, et je pourrai le prouver en son lieu. Ce que je dois d'égards au nom de Richelieu ; Mais vous trouverez bon que ma loi souveraine Soit le bien de l'Etat et celui de la Reine.

LA DUCHESSE d'aiGUILLON.

C est sans doute à ce but que tend votre dessein,

Mais vous pourriez, Monsieur, vous tromper de chemin.

LA REINE

En effet, vous prenez une mauvaise route ^ De votre dévoûment ce n'est pas que je doute, Monsieur le Cardinal; mais, dans la vérité. Du trône vous gardez trop peu la dignité.

Je ne puis faire mieux.

LA. REINE

Parlez! qui vous arrête?

Ce n'est pas moi du moins ; car je suis toujours prêle Quand il faut recourir aux partis décisifs.

LE CARDINAL

Il est vrai.

LA REINE

Ressemblé-je à ces esprits craintifs Qui s'alarment de tout? Est-ce que je balance?...

LE CARDINAL souriaut.

De Votre Majesté je connais la vaillance ; Mais peut-être on verrait son cœur audacieux Moins braver le danger s'il l'apercevait mieux !

LA REINE

Mais ce danger, Monsieur, il tient à vous qu'il cesse.

LE CARDINAL

Le moyen !

LA REINE

Ecoutez madame la Duchesse.

LE CARDINAL

•T'écoute.

LA. DUCHESSE DAIGUILLON.

Je parlais, Monsieur, d'un château fort, Qui s'ouvrit une fois pour le duc de Beaufort.

LE CARDINAL

J'entends !

LA REINE

Ehbieii! Monsieur?

LE CARDINAL

Le temps n'est plus le même, Madame ; pour user de ce moyen extrême 11 faut être bien sur de se voir obéi ! . . . Le peuple est mécontent —

LA DUCHESSE d'aiguillon vivemcnt.

Le Prince en est haï.

LA REINE de même.

La Duchesse a raison, c'est la vérité pure.

LE CARDINAL

Sans l'appui de Monsieur qu'en pouvez-vous conclure ?

LA duchesse d'aiguillon.

Mais s'il donnait les mains à tout, dès aujourd'hui?

LE cardinal.

Alors.... on pourrait voir.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Je VOUS réponds de lui.

Voilà donc cet obstacle où votre peur se fonde, Monsieur?...

LE CARDINAL

Vous oubliez le parti de la Fronde :

Sur lui monsieur le Prince en détournait les coups ; Mais si vous restez seule, il est trop fort pour vous.

LA REINE incertaine.

Vous croyez?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Que faut-il pour vous tirer de peine.

Et gagner le parti? quelques mots de la Reine. Ne pouvez-vous flatter d'mi retom' de faveur Madame de Chevreuse? elle est votre sauvem-. Sur le Coadjuteur on connaît son empire. Ou celui de sa fille, et c'est assez vous dire.

LA REINE au Cardinal.

Voulez-vous donc toujom's me résister?

LE cardinal.

Jamais.

Vous commandez, Madame, et moi je me soumets.

LA REINE à la Duchesse.

Vous l'entendez? Allez, madame la Duchesse, Sur l'esprit de Monsieur employer votre adresse.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Quand de vos intérêts vous daignez me charger. Je vous remets les miens.

LA REINE

Je les dois protéger :

Sitôt qu'il se pourra vous obtiendrez justice !

La duchesse d'Aiguillon sort.

LA REINE après un moment de silence.

La Duchesse me rend un éminent service, N'est-il pas vrai, Monsieur?

LE CARDINAL

Moins grand qu'il ne paraît Elle sert sa vengeance, et non votre intérêt.

LA REINE

Quoi ! faut-il être ingrate et me défier d'elle?

LE CARDINAL

Eh ! non ; dans tout ceci laissez agir son zèle. Mais sans le priser trop, et sans trop l'appuyer;

Car si vous l'avouez, il le faudra payer.

LA REINE

Et voilà ce qu'en vous je ne saurais comprendre : Sachez-le, maintenant qu'on ne peut nous entendre. Inaccessible à ceux qui me restent soumis, Vous gardez vos bienfaits pom^ mes seuls ennemis ; Ce n'est pas le moyen, j'ai regret de le dire, Au cœur de mes sujets d'assurer mon empire. Que de ne pas oser, Monsieur, à découvert Punir qui nous offense et payer qui nous sert.

LE CARDINAL

Je dois, je le confesse à deux genoux. Madame, Vous demander pardon : j'ai cru, du fond de l'ame. Que ceux que vous daignez appeler vos amis, Etaient, par ce seul titre, au devoir affermis. J'ai donné, ne pouvant contenter tout le monde. Aux gens de qui sur l'or l'attachement se fonde ; En les gagnant à vous je pensais vous servir : Mieux vaut, c'est mon avis, séduire que sévir. Et....

LA REINE

Les événemens ont prouvé le contraire ;

Aussi, loin d'avoir fait ce que vous vouliez faire, Bien peu de serviteurs me restent à présent, Et de mes ennemis le nombre va croissant.

LE CARDINAL

Sans vous oser, Madame, accuser d'injustice, Je vois que vous cessez d'agréer mon service : A mourir près de vous je m'étais résolu. Mais, pauvre que je suis ! mes efforts ont déplu ! Si jamais dans mes plans le sort ne me seconde, Il est juste, après tout, que ma tête en réponde, Madame ; et je consens que vous cherchiez ailleurs Des amis plus heureux, des ministres meilleurs.

LA REINE surprise.

Monsieur le Cardinal ! . . .

LE CARDINAL

Ils seront redoutables Plus que je ne l'étais : peut-être plus capables ; Mais vous n'en verrez pas dans ma conviction, Qui pour votre bonheur aient plus de passion !

LA REINE s' attendrissant.

Monsieur le Cardinal I . . .

LE CARDINAL

L'honneur me le commande ; Ce m'est, je vous l'avoue, une douleur bien grande : Mais je dois vous quitter !

LA REINE d'un ton suppliant.

Monsieur le Cardinal ! . . .

LE CARDINAL

Désormais^ je le sens, je vous servirais mal. Dans le fond d'un exil où, pour fortune unique, Je n'emporte avec moi que la haine publique Et votre souvenir, je vais —

LA REINE

Non, arrêtez!

N'êtes-vous donc pas fait à mes vivacités, Monsieur? Je n'ai jamais soupçonné votre zèle; Je sais que vous m'aimez, que vous m'êtes fidèle, Et que je ne dois pas vous punir d'un hasard. Où ni votre vouloir, ni votre cœur n'ont part.

LE CARDINAL

C'est me rendre justice ; et ma plus chère envie Est de pouvoir toujours vous consacrer ma vie ; Et si quelque succès couronnait mes travaux,

Pour moi serait la peine, et pour vous le repos.

LA REINE

Vous êtes, je le sais, l'appui de ma Régence; Mais pourquoi donc ainsi différer ma /en{jeance?

LE CARDINAL

11 est encor trop tôt !

LA REINE

Il est cent fois trop tard, Vous dit-on.

LE CARDINAL

Il ne faut rien donner au hasard :

A quoi bon se presser? Un piège qu'on sait tendre Est sûr ; mais vos Français ne savent rien attendre, Madame, et toute femme est Française en ce point.

LA REINE

Non, toutes vos raisons ne me convaincront point : De ce parent hautain la tyrannie extrême M'excède : assez long-temps n'avez-vous pas vous-même Supporté tout le poids de son orgueil brutal?

LE CARDINAL

Bon ! des mots sent des mots, et ne font point de mal. Tandis qu'il se trahit par des éclats frivoles,

Que son courroux s'exhale en oiseuses paroles, Moi je gagne du temps pour ce qui n'est pas fait; Car dès qu'il m'injurie il se croit satisfait.

LA REIKE.

Satisfait, dites-vous? Eh! peut-il jamais l'être. Tant que dans le royamne il n'est pas le seul maître? Car c'est là qu'il prétend, ne vous y trompez pas ; Et pour y parvenir il ne lui faut qu'un pas. Mais vous, vous attendez, je crois. Dieu me pardonne Qu'il vienne au Roi mon fds arracher la coiu'onne. Ou peut-être, pour mieux masquer sa trahison. Qu'il lui laisse un vain litre et sa com' pour prison. C'est là ce qu'il faut voir pour que j'ose me plaindre ! Eh bien ! vous le verrez, ]Monsieur !

Pouvez-vous cramdrc Que j'aie ainsi, sans cause et sans précaution, Laissé le chemin libre à son ambition?

A prévoir l'avenir soyez un peu moins vive, Et daignez vous fier à moi, quoi qu'il arrive.

LA REIiNE.

Mais pour me rassurer c'est ne me dire rien.

LE CARDINAL

Pourquoi vous alarmer? Ne voyez-vous pas bien Que ce pouvoir si fort après tout n'est qu'une ombre? De tous ses partisans veuillez compter le nombre ; Où sont-ils? A la cour? Par ses dédains moqueurs Il s'est de la noblesse aliéné les cœurs; Au Parlement? Ce corps appartient à la Fronde : , Est-ce sm* les frondeurs que son espoir se fonde? Lui, qui de leur parti vous menaçait toujours, L'accuse en ce moment d'en vouloir à ses jours. Ce procès imprudent qu'à leurs chefs il intente Doit rendre entre eux et lui la rupture éclatante. Sur le Coadjutem" son triomphe est douteux. Plutôt que de fléchir ils se perdraient tous deux; Et vous pourrez au mal porter vm plein remède. S'il faut pour l'empêcher que l'un ou l'autre cède.

LA REI>E

Oui, ce procès, à tort, m'avait fait espérer Que libre de mon joug je pourrais respirer....

LE CARDIINAL.

Cela viendra : voyez vos ennemis aux prises. Et me laissez en paix suivre mes entreprises.

Monsieur le Prince s'est commis étourdiment. Dans ses prétentions servez-le hautement ; La haine s'en accroît. Sous peu, hormis le vôtre, Il n'aura plus d'appuis.

LA REINE

Ah ! s'il n'en a pas d'autres, Il est perdu !

LE CARDINAL

Bientôt

LA REINE

Eh ! pourquoi différer?

Vous trahissez le Roi, je le veux délivrer !

LE CARDINAL

Il faut vous obéir, je le vois : si j'échoue. Il y va de ma tête ; eh bien ! je la dévoue.

LA REINE

Vh I vous n'échoûrez point, vous avez pom' garans Et la Fronde, et la Cour, et le Peuple, et les Grands; Et, s'il faut plus encor pom- rassurer votre ame, Monsieur, le Roi, moi-même enfin!...

LE CARDINAL

il est, Madame,

Deux choses dans ce monde en qui seules j'ai foi —

LA. REINE

Eh ! quelles ? Nommez-les, Monsieur !

Le temps et moi.

LA REINE étonnée.

Ah!...

LE CARDINAL s'inclinant.

Votre Majesté ne va point à la messe?

LA REINE

Ciel ! j'allais l'oublier; je m'y rends et vous laisse. Elle sort.

Page 1