LE CARDINAL MAZARIN, LE PRINCE DE CONDE
entrant.
LE PRINCE DE CODE
Ah ! ah ! c'est vous, Monsieui' ! je vous trouve à propos ; J'avais précisément à vous dire deux mots.
LE CARDINAL
C'est un devoir pour moi d'écouter Son Altesse; V son ordre clic sait que toujours )c m'empresse,
Que de tous ses désirs je me fais une loi, Qu'elle n'a qu'à parler —
LE PRINCE DE CONDÉ
Oui, vous êtes pour moi Prodi^juc, je le sais, d'attentions frivoles, De saluts, de respects, et même de paroles; Mais d'effets, point.
LE CAKDINAL.
Monsieur, je ne vous comprends pas !
LE PRINCE DE CONDE
Me croyez- VOUS duper par ce feint embarras? Vous VOUS tromperiez fort, au moins.
LE CARDINAL
Je VOUS proteste —
LE PRINCE DE CONDE
Mon Dieul ne jurez pas, vous m'entendez de reste, Je le sais; mais enfin, s'il vous faut parler net. Je puis, eu quatre mots, vous dire votre fait : Vous aviez, à la fin de la guerre civile. Promis le Pont-de-l' Arche au duc de Longueville?
LE CARDINAL
Moi, Monsieur, j'ai promis?...
LE PRINCE DE CONDE
L'oseriez-vous nier?
LE CARDINAL
Je n'ai pu, j'en appelle à vous tout le premier, Que vous promettre alors d'en parler à la Reine.
LE PRINCE DE CONDE
Eh bien donc?
Je l'ai fait; mais j'ai perdu ma peine.
LE PRINCE DE CONDE
Comment?
LE CARDINAL
Je l'ai trouvée inflexible en ce point ; J'insiste vainement, elle ne consent point A rendre de la sorte un sujet redoutable, Disant qu'au Roi son fils elle en est responsable.
LE PRINCE DE CONDE
Fort bien! mais à ma sœur, ainsi qu'à son époux. De vos promesses, moi, j'ai répondu pour vous; Et ne sais point, m'aidant d'un prétexte frivole, Quand, et comme il me plait, dégager ma parole; Je veux donc —
LE CARDINAL
Ah ! Monsieur, qui l'aurait pu prévoir Que sur vous cette sœur reprendrait son pouvoir ! Faut-il, pour contenter sa tendresse exigeante, Trahir raiïcction de la Reine Régente, Son parti qu'autrefois vous avez étayé, Vous vous en souvenez?
LE PRINCE DE CONDE
Oui, j'en suis bien payé Par votre fourberie et son ingratitude ! Mais je
De m'attaquer vous avez l'habitude, Monsieur, et cependant, malgré tant de hauteur, Personne plus que moi n'est votre serviteur. Que Votre Altesse, enfin, à mon zèle se fie, Et ne m'accuse plus quand je la justifie.
LE PRINCE DE CONDE
Vous me justifiez?... Vous?... Le tour est plaisant! Je vous sais gré. Monsieur, de ce soin complaisant. Et qui peut me blâmer, s'il vous plaît?
LE CARDINAL
Qui? le monde :
Sur tout il faut qu'il glose, ou, comme on dit, qu'il fronde. Ainsi, loin d'approuver, Monsieur, votre courroux, Il se plaint hautement qu'on a trop fait pour vous.
LE PRINCE DE CO^ïdÉ.
Ah ! voici du nouveau !
LE CARDINAL
Quel prince de son âge A réuni, dit-on, mi plus riche apanage? Des terres, des châteaux, quatre gouvernemens I Il commande l'armée, il nomme aux régimens, Il tient de hauts emplois, et plusieurs fortes places î
LE PRINCE DE CONDE
Ces biens pour la plupart ne furent point des grâces, Ce me semble ; et par eux vous avez acheté Un secours qui vous est de quelque utilité !
LE CARDINAL
Monsieur, ce n'est pas moi qui parle, c'est le monde. Mais voilà justement où le blâme se fonde : En vous nommant, dit-on, la Régente agit mal ; " Monsieur le Prince est-il l'unique général?
Tout autre, dont ce poste eût été le partage, De sa {grandeur du moins n'osant prendre avantage, Pour l'État, pour la Reine, eût fait autant que lui, Et peut-être moins cher eût vendu son appui ! »
LE PRINCE DE CONDE
J'entends! vous poussez loin, Monsieur, vos bons offices.
J'aime à vous voir peser et taxer mes services :
D'un ministre économe on reconnaît le soin.
De mon bras, en effet, vous n'aviez nul besoin !
Qui sait! un Roi mineur, et de l'âge du nôtre,
Peut-être aurait battu l'Espagnol comme un autre !
J'aurais tort, je le sens, de me priser si haut,
Et la chose, sans doute, eût été comme il faut
Si la Reine en personne avait conduit l'armée I
Mais ce mutin Paris? J'aurais l'ame charmée
De savoir quel vainqueur, sans moi l'aurait puni?. . .
Est-ce vous, par hasard, signor Mazarini?
Le Cardinal se tait.
Eh! que sont, dites-moi, ces grâces accordées? Des promesses toujours et toujours éludées. Quel fruit m'en revient-il? Est-ce l'amirauté Que la Reine retient avec tant d'équité?
Mais non, c'est déjà trop d'une pauvre province, Quand onn'est commemoi, Monsieur, qu'unpauvreprince; Avec quelque naissance, un renom de valeur, On n'est, je le vois bien, qu'un fort petit seigneur ! Mais pour celui qui tient la clef de la finance. Celui-là peut, Monsieur, trancher de l'Éminencel Ne fût-il qu'un faquin de la fange sorti, Sûr de voir les flatteurs pour lui prendre parti, Il peut des dignités gagner le plus haut faîte. Entasser à plaisir les honneurs sur sa tête, Et pour se gorger d'or, dans sa cupide ardeur, Des charges de l'État trafiquer sans pudem* ; Accaparer emplois, pensions, seigneuries.
Bénéfices surtout ; et quant aux abbayes ! . . . Combien en avez-vous, signor Mazarini?... Le Cardinal garde le même silence.
Vous ne répondez point?... Un mot, et j'ai fini : Un conte que je sais, plus bouffon que sinistre. Parle d'un certain prince et d'un certain ministre : Le prince n'était point servial)le à demi, Le ministre le sut et se dit son ami ; Le prince fui bientôt un homme d'importance.
Le ministre avait peur ; on parlait de potence, *
Je crois : le prince ayant battu les ennemis,
Le ministre oublia ce qu'il avait promis ;
Le prince est fort connu, si l'on en croit l'histoire ;
Mais le nom du ministre échappe à ma mémoire :
De votre souvenir est-il aussi banni,
Ou seriez-vous muet, signor Mazarini?...
LE CARDliVAL.
Je suis charmé qu'ainsi Votre Altesse s'amuse. D'un injuste courroux si le public l'accuse. Elle-même dément cette fausse rumeur, En daignant se montrer de si joyeuse humeur.
LE PRINCE DE CONDe'.
Ah ! vous raillez, je pense ; il n'est pas temps de rire !
Méditez, s'il se peut, ce que je vais vous dire :
Vous m'avez su tromper en mille occasions;
Je me lasse à la fin de vos déceptions.
De détours capiieux votre ruse m'assiège.
Et je ne puis marcher sans rencontrer un piège ;
Mais je veux y voir clair, mes plans sont résolus ;
De vos discours dorés je ne me paîrai plus.
Si l'on ne me contente, il faut qu'on me connaisse,
Et vous me connaîtrez. Votre rare finesse D'un complot ténébreux feignant de me venger, Dans un procès maudit sut encor m' engager, Et ma crédulité, secondant votre envie, Pour châtier le bras qui menaçait ma vie. Le cherchait dans les rangs où, peut-être, il n'est pas, N'importe, puisqu' enfin j'ai fait le premier pas, Que je ne puis fléchir ou reculer sans honte. J'entends que cette affaire ait la fin la plus prompte, Qu'on agisse avec moi contre mes ennemis ; Qu'on me trouve à la fin ces témoins tant promis, Que craignent les Frondem-s, que ma cause réclame, Et dont l'absence est due encor à quelque trame. Je le parie. Enfin, soit de force ou de gré. Qu'on me fasse justice, ou je me la ferai : Vous m'entendez, je crois? Songez-y bien. u^' HUISSIER annonçant :
La Reme !
La porte reste ouverte, et laisse voir l'intérieur du grand cabinet * où sont les personnes de la cour.
LA HEINE an Prince qui la salue.
Ahl vous voilà. Monsieur! de vous j'étais en peine i
SCENES DE lA FRONDE. lia
Ici, ces jours passés on ne vous a point vu. Qui donc a pu causer ce départ imprévu.'
LE PRINCE DE COÎNDÉ
Que Yolre Majesté pardonne à mon absence ; Une importante affaire exigeait ma présence ; Et ce qui surprendra, vous peut-être, et la cour, C'était, le croirez-vous, une affaire d'amour!
LA REINE
D'amour?
LE PRINCE DE CONDE
Amour, ici, veut dire maria^je; Mais la chose, après tout, n'en est guère plus sage.
LA REINE
Qu'est-ce donc?
LE PRINCE DE CONDE
Une histoire unique, un vrai roman, Et l'Astrée, en honneur, n'a rien d'aussi charmant; Vous en allez juger : c'est mie bonne pièce Qu'une dame de Pons vient de faire à la nièce Du cardinal défunt, madame d'Aiguillon; Le tour est impayable —
La Reine fait un mouvement.
LE CARDINAL avcc empressement.
Il vaut un million Conté par vous, Monsieur !
LE PRINCE DE CONDE
Cette Hélène nouvelle.
Qui bientôt n'est plus jeune et ne fut jamais belle. Mais souple, insinuante, et d'esprit gracieux. D'un novice aisément pouvait fixer les yeux : Madame d'Aiguillon la croyait son amie, Et par ce titre vain sa prudence endormie. Laissait au trait fatal son pupille exposé : Le petit Duc n'était que trop bien disposé ; Il est simple, timide, et surtout fort crédule. Depuis ses premiers ans tremblant sous la férule ; Car la tante en ce point vaut l'oncle, j'en réponds, Et le feu Cardinal revit sous ses jupons : En ruse, toutefois, elle est un peu plus neuve ; Elle a trop oublié, quand la sensible veuve Attira les regards de son neveu chéri, Qu'mi Duc et Pair toujours fait mi fort bon mari ; Mais d'autres y songeaient; et l'adroite marquise Sur le cœur du neveu suivait son entreprise :
Dès que de son triomphe elle ne put douter,
Dans les bras de ma sœur elle se vint jeter ;
Peignit l'amour du Duc, et ses vives instances.
Que n'avaient pu lasser de longues résistances;
Puis elle soupirait, et ses dolens discours
Imploraient nos conseils — pour avoir nos secours.
Il fallait bien l'entendre, et venir à son aide :
Aux maux tels que les siens il n'est qu'mi seul remède.
Le Benedico vos, avec un bon contrat !
Nous savions que son cœur ne serait point ingrat.
Mais un obstacle encore entravait son attente,
Le fougueux séducteur avait peur de sa tante I
A coup sûr dans le cœur de ce risible époux
La frayeiu" sur l'amour l'eût emporté sans nous !
Il fallut l'enlever pour le conduire à Trie :
Là, si vous aviez vu la marquise attendrie.
Prenant d'un ton plaintif l'assistance à témoin
Du pouvoir de l'amant qui l'entraînait si loin,
S'accuser de céder avec trop de faiblesse
Aux transports d'un amour ! , . . qui la faisait duchesse !
Amour que peignait mal le regard effrayé,
Et le piteux maintien du petit marié,
lO
A qui je souhaitais, du meilleur de mon ame,
Le grand cœur de sa tante et l'esprit de sa femme,
Vous auriez ri !
LA REINE
Peut-être — LE PRINCE DE coNDE Continuant.
A l'église, au repas, Tout ce que des parens font en im pareil cas. Nous le fîmes pour eux ; et la cérémonie, Ou la farce plutôt, à peine était finie, Je leur persuadai que, sans perdre un moment, Ils devaient s'assurer de leur gouvernement ; La Duchesse impromptu céda de bonne grâce : Elle tient au mari beaucoup moins qu'à la place, Et lui fit du départ une nécessité.
Son époux, bien soumis et bien empaqueté Avec elle, à ma joie entreprit ce voyage Qui termine si bien ce bouffon mariage. En poste, tous les deux, les voyez-vous courir Sur la route du Havre?. . . Ah 1 c'est pour en mourir !
LA REINE avec une colère concentrée.
Il est vrai, l'aventure est tout-à-fait plaisante !
SCENES DE LA FllONDE. 147
Un incident nouveau toutefois se présente ;
A ce conte, Monsieur, il manque un dénoûment ;
Je le sais, et je puis vous l'apprendre —
LE PRINCE DE CONDE
Comment?
LA REINE
L'époux étant mineur, sa tante et sa tutrice.
Contraire à cet hymen, le veut rompre en justice.
LE PRINCE DE CONDE avec hauteuT.
On ne le rompra point : tout acte est bon en soi
Quand il a pour garant des témoins tels que moi !
LA REINE prite à éclater.
Ces témoins feraient mieux
LE CARDINAL très-vitc et très-bas.
Contenez-vous !
Haut.
Madame,
J'ose vous rappeler que la cour vous réclame ;
Vos pauvres serviteurs ont droit, en vérité,
A recueillir de vous quelques mots de bonté.
La Reine va vers le fond, et nne partie des courtisans entrent dans le cabinet.
LE PRINCE DE coNDE s' avançant vers le Cardinal. Que dirai-je, Monsieur, au duc de Longueville? LE CARDINAL lul monhant la Reine.
La Reine —
LE PRINCE avec impatience.
A vos avis je la sais très-docile —
LE CARDINAL
Ma conscience, alors, si j'avais ce pouvoir. D'en user contre vous me ferait un devoir. LE PRINCE étonné d'abord.
Ce magnanime élan me réduit au silence !... Vous nous aviez caché, Monsieur, votre vaillance!... Mon honneur, avec vous, courrait trop de hasards; Il faut faire retraite, et vous fuir !
Très-haut et du ton le plus ironique.
Adieu, Mars!
Il sort.
LA REINE bas au Cardinal.
Eh bien ! en est-ce assez? Quelle insolence affreuse !
LE CARDINAL bas aussi.
Tâchez de m'envoyer madame de Chevreuse.
La Reine lui fait signe qu'elle l'a compris, et va vers les Dames.
LA REINE à la duchesse de Sully.
Cet habit est charmant, madame de Sully ! A la duchesse de Vendôme.
Pnncesse, votre teint me semble un peu pâli !
A la comtesse de Brienne.
J'aime votre mari, madame de Brienne, Et vous le lui direz, afin qu'il s'en souvienne !
A la duchesse de Chevreuse.
Ah! Madame, qu'ici j'ai plaisir à vous voir! Vous m'aimez donc toujours?
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
C'est mon plus cher devoir.
Et, grâce à mes malheurs, personne ne l'ignore !
LA REINE
C'est là ce qu'à l'instant me répétait encore Monsieur le Cardinal, car nous parlions de vous. LA DUCHESSE DE CHEVREUSE s'avauçant.
Eh quoi ! Son Eminence aurait d'un œil plus doux Regardé cette fois mon fidèle service?
Au Cardinal.
Est-il vrai qu'à la fin vous me rendiez justice, Monsieur?
LE CARDIPSAL.
Mon seul désir est de la rendre à tous ; Mais croyez-le, Madame, à nul autant qu'à vous.
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
Contre moi cependant qui donc prévient la Reine?
LE CARDINAL l'attirant dans V embrasure d'une fenêtre. Vous seule.
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
Moi?
LE CARDINAL
Mais oui. Peut-elle être certaine D'un zèle qui ne peut lui gagner vos amis?
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
Dans quel espoir l'essai m'en serait-il permis? La Reine n'est plus Reine, encor qu'elle se vante, Et de monsieur le Prince elle est l'humble servante.
LE CARDINAL
Mon Dieu ! si l'on pouvait on ferait
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
Pourquoi non?
LE CARDINAL
Votre duc de Beaufort, avec sa Montbazon!...
Elle est toute à Vigneul —
LA DUCHESSE DE CHEYREUSE
Qui sert monsieur le Prince, Je le sais; de nos plans tous deux je l^s évince !
Vous m'en assurez?
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE
Oui.
LE CARDINAL en vlant.
Pour le Coadjuteur ! . . .
Il n'est qu'un seul moyen de fléchir sa hauteur.
Regardant autour de lui.
Pourquoi ne vois-je pas l'aimable demoiselle Votre fille?
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE riant aussi.
J'entends! et je vous réponds d'elle Et de lui. Qu'avez- vous encore à m'ordonner?
LE CARDINAL après avoir fait un signe à la Reine, Moi? Je suis à vos pieds. Mais on peut s'étonner D'mi plus long entretien, souffrez que je vous laisse. La duchesse de Chevreuse s'incline.
A part en s' éloignant.
Je le tiens.
LA REINE
A ce soir, madame la Duchesse !
La Duchesse fait la révérence et sort.