‹ Chroniques de FranceChapitre 16 sur 40 · LE DUC D ORLEANS · texte numérisé non relu

LE DUC D ORLEANS

J'entends bien; cependant que dira La Rivière?

LA DUCHESSE d'aiguillon vivcment.

Il saura tout ceci?

LE DUC d'oBLEANS.

Gomment le lui cacher?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Qui vous force à parler?

LE duc d'oRLÉANS.

Puis-je m'en empêcher?

Il a, vous le savez, eu ma parole expresse.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Mais, de tout dire au Prince il a fait la promesse.

LE DUC d'oRLÉaNS.

J'ai consenti moi-même à cet engagement, Le Cardinal aussi, la Reine également; De s'y montrer fidèle il n'est donc pas coupable. LA DUCHESSE d' AIGUILLON ironiquement.

Oh ! sa fidélité sans doute est admirable !

LE DUC d'oRLÉaNS.

Vraiment, pour le vanter me voilà bien tombé ! Vous voulez donc toujours haïr ce pauvre Abbé?

Je devrais m'étonner de trouver dans votre ame Ces longs ressentimens rares chez une femme; Mais vous chassez de race, on le sait, entre nous.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Que ne peut-on. Monsieur, en dire autant de vous !

LE DUC d'orléans avcc hauteur.

Plaît-il?

LA DUCHESSE d'aiguillon d' un Ion ferme. Le roi Henri, feu votre illustre père, Dont la mémoire encore à bon droit nous est chère, Pour gagner sa couronne, et soumettre Paris, S'en fiait à son bras, non à des favoris. Croyez-vous, s'il avait agi comme vous faites?...

le duc d'orlÉans.

Vous êtes avec moi bien cruelle !

La Duchesse sourit.

Oui, vous l'êtes.

Vous n'avez point pitié de l'état où je suis ; Malade, malheureux, sais-je ce que je puis?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Qu'est-ce donc ! Qu'avez-vous?

LE DUC d'oRLÉANS.

Des filles de Madame, Celle pour qui j'avais plus de penchant dans l'ame, Saujon, pour m'éviter s'enfuit dans un couvent ! Cela se conçoit-il?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Cela s'est vu souvent.

LE DUC d'oRLÉANS.

Ce départ est le fruit de quelques perfidies ; Mais je me vengerai de ces nonnes hardies Qui me bravent en elle en l'osant recevoir : Je suis lui fils de France, et je le ferai voir !

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

N'employez pas si mal cet esprit de vengeance, Et gardez-le, Monsieur, pour venger la Régence.

LE DUC d'oRLÉaNS.

Eh quoi ! vous insistez? Ne voyez-vous pas bien Que le chagrirt me tue, et que je ne puis rien; J'en parlais tout à l'heure encore à La Rivière, Il pourra vous le dire —

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

En pareille matière

On ne saurait choisir un pire confident.

LE DUC d'oRLÉANS.

Qu'entendez-vous par-là? Qu'ai-je fait d'imprudent?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Quoi! malgré votre esprit, qu'à bon droit on renomme,

Seriez-vous à ce point fasciné par cet homme !

Se peut-il en effet que de sa trahison

Votre Altesse n'ait pas conçu quelque soupçon !

LE DUC d'oRLÉaNS.

Au vrai, je ne saurais affirmer qu'il me joue; IMais quant à des soupçons, j'en avais, je l'avoue.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

J'en étais sûre ; à moins d'être sourd et sans yeux,

Vous deviez démêler son manège odieux ;

Je l'ai pénétré, moi, qui ne suis qu'une femme.

LE DUC d'oRLEANS.

Tout de bon, vous pensez qu'il ourdit quelque trame?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Où donc en êtes-vous, si vous n'avez pu voir Que sur vous de Saujon il craignait le pouvoir? Que, pour s'en délivrer, dans cette ame crédule 11 aura contre vous fait parler le scrupule?

LE DUC d'oRLÉaNS.

Saujon!... Il se pourrait?... Oui, vous avez raison, Comme vous maintenant je vois la trahison. Mille faits que d'abord j'avais vus sans les croire, Sous un jour tout nouveau s'offrent à ma mémoire ; D'ailleurs je l'avoûrai, ne me trahissez pas, De cet homme, entre nous, j'étais déjà bien las.

LA DUCHESSE d'aIGUILLO?*.

Eh! comment s'en défendre? un cœur vénal! un traître, Qui, pire que Judas, cent fois vendit son maître! Aussi, grâce aux marchés, à vos dépens scellés. Nul ne sait mieux, dit-on, le prix que vous valez.

LE DUC d'oRLÉaISS.

Que je serais heureux de pouvoir m'en défaire !

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Qui VOUS peut donc. Monsieur, empêcher de le faire ?

LE DUC d'oRLEA!\S.

Je hais, vous le savez, le bruit et les éclats, Et ne puis me résoudre —

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Eh bien 1 n'en faites pas.

Avec monsieur le Prince il tombe de lui-même.

LE DUC d'oRLÉaINS.

Oh ciel ! il faudra donc contre un parent que j'aime ! . . . Et si le coup manquait?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Impossible.

LE DUC d'oRLÉANS.

Du moins De ce malheur mes yeux ne seront pas témoins?

Cela s'entend, Monsiem*; c'est la règle ordinaire, Vous vous direz malade —

LE DUC d'oRLE'aNS.

Et ne mentirai guère ; Quand on est accablé par de si rudes coups I

la duchesse d'aiguillon.

Sont-ils donc sans remède ?

LE DUC d'oRLÉaNS.

Hélas ! et pouvez-vous Sur l'aimable Saujon dissiper mes alarmes?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Qui sait? Daignez souffrir que l'on aille aux Grands-Carmes Dire au père Léon que je l'attends ici.

LE DUC d'oRLÉANS.

Pourquoi?...

LA DUCHESSK d'aIGUILLON.

Vous le saurez quand j'aurai réussi; Du moins si Votre Altesse aujourd'hui m'autorise?

LE DUC d'oRLÉANS.

Vous avez plein pouvoir.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Une telle entreprise Exige un plein secret, pour ce jour seulement.

LE duc d'oRLÉaNS.

Eh bien ! je m'abandonne à vous aveuglément.

LA duchesse d'aiguillon.

Je reconnais, Monsieur, cette faveur insigne.

Je n'attendais pas moins, et vais m'en rendre digne.

Elle va vers la porte comme pour donner un ordre. LE DUC d'orléans se levant.

Moi, je vous laisse agir en toute liberté ; Adieu !

LA duchesse d'aiguillon.

Daignez songer. Prince, à notre traité.

Le Duc sort.

Le regardant aller.

Pauvre espèce de Prince ! être sans cœur, sans ame! Et, pour tout dire enfin, au-dessous d'une femme! De qui veut le conduire il devient le sujet. Mais si je ne veux voir avorter mon projet, Je ne dois pas laisser échapper sa lisière, Que je viens d'arracher aux mains de La Rivière. Saujon pour cet office est tout ce qu'il me faut : Je veux de son couvent la tirer au plus tôt : La belle, je le sais, est sage et vertueuse, I\Iais de cette vertu tant soit peu fastueuse. Avide de louange et d'admiration, Et qui n'est pas non plus sans quelque ambition. Qu'en ferait-elle au fond d'une retraite austère? Il lui faut un théâtre, et non un monastère ; La cour est son vrai lot, on ne brille que là; Je l'y ramènerai sans peine.

Le père Léon entre.

Ah! vous voilà, Mon père?

LE PÈRE LEON

Que me veut ma noble protectrice?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Vous dire que pour vous le moment est propice, Puisqu'enfin à la cour tout dépend des instans; Cet évéché pour vous sollicité longtemps, Vous allez l'obtenir.

LE PÈRE LEON

Quel hasard favorable?...

LA DUCHESSE d'aIGUILLO?» .

On a besoin de vous.

LE PÈRE LÉON uvcc empressemcnt.

De quoi suis-je capable?. .

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

De la jemie Saujon vous êtes directeur?

LE PÈRE LÉON

Oui, Madame, et de plus votre humble serviteur.

LA DUCHESSE d'aiguillon s'asseyaut C'est bien, asseyez-vous et m'écoutez.

LE PÈRE LEON s' asseyant.

J'écoute.

Monsieur, duc d'Orléans, vous le savez sans doute.

Prend à la demoiselle un fort grand intérêt.

LE PÈRE LÉON

Je le sais.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Je vous dis im important secret !

Monsieur jusqu'à ce jour à l'abbé La Rivière Avait abandonné sa confiance entière ; Hélas! ce pauvre Prince a besoin d'amitié, Et sans un cœur qui l'aime il ne vit qu'à moitié. Devenu le jouet d'une ame déloyale, Qui trouble et désunit la famille royale. Chacun vit avec joie en un pareil moment Du Prince pour Saujon naître l'attachement. Et la Reine espérait que par cette entremise L'union dans l'État allait être remise ; Mais sous main La Rivière agissait à son tour. Et sa rivale enfin vient de quitter la cour.

LE père LEON.

Ne calomniez point une sainte pensée ; La sage demoiselle en ceci n'est poussée Que par l'ordre du ciel et mes humbles avis.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Ne m'interrompez point, je sais ce que je dis. De ce départ subit La Rivière est la cause.

LE PÈRE LEON

Madame, à ce discours souffrez que je m'oppose,

Et n'attribuez plus à des motifs mondains

De la grâce d'en-haut les mouvemens soudains.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Soit; mais quelque motif qui d'ailleurs la retienne. Pour le bien de l'État il faut qu'elle revienne ; Et j'ai compté sur vous —

LE PÈRE LÉON

Pourquoi? pour la damner?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Certes, ce beau transport a de quoi m'étonner : Votre dévotion est bien peu sociable !

LE PÈRE LÉON

Je ne pactise point, Madame, avec le diable I

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Que vous êtes étrange, et que mal à propos Vous me déchaînez-là cet amas de grands mots.

Quel mal voyez-vous donc à ce qu'on vous demande:

LE PÈRE LEON

Quel mal j'y vois, ô ciel! vous voulez que je rende La proie à l'ennemi dont elle a fui les coups ! Que j 'office la brebis à la gueule des loups ! Non, non, n'espérez pas qu'à ces pièges séduite. Elle démente ainsi sa pieuse conduite, Et perdant tout l'honneur de sa vocation. Rentre dans le chemin de la perdition.

Etes- VOUS insensé? Quoi! de semblables crimes Vous osez accuser vos princes légitimes? Monsieur, le Roi, la Reine et moi-même avec eux? Je les servirais donc en des projets honteux A vous croire? et voudrais vous en rendre complice? Gardez d'un tel soupçon que je ne vous pimisse !

LE PÈRE LEON interdU.

J'ai cru — j'avais compris

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Moi qui vous estimais !

LE PÈRE LEON

Pardonnez

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Laissez-moi, ne me parlez jamais.

LE PÈRE LÉON

De grâce I

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

C'est ainsi qu'un faux zèle s'étale, Et bien loin de le fuir, court après le scandale !

LE PÈRE LEON

Daignez ! . . .

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Du Cardinal quel sera le courroux !

Je me veux mal de mort d'avoir parlé pour vous !

LE PÈRE LÉON

Sur tout ce que j'ai dit j'ai cru ma pénitente.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Mais VOUS a-t-elle appris que, pour preuve éclatante Que chez lui le respect a remplacé l'amour. De Madame, Monsieur la fait dame d'atour?

LE PÈRE LÉON

Se peut-il en effet?. . .

LA DUCHESSE d'aiguillon ironiquemenl.

Non, peut-être j'invente I

LE PÈRE LEON

Qu'importe, il est trop tard ! de Dieu l'humble servante Ne saurait plus prétendre aux pompes de la cour ; De ce séjour funeste elle a fui sans retour Pour mener dans le cloître mie pieuse vie.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Ne le peut-elle ailleurs, si telle est son envie? Mais sans doute, après tout, que sa fragilité Des grilles seulement tire sa sûreté ?

Si vous me l'assm'ez je ne puis que me taire.

LE PÈRE LÉON

Gardez-vous de le croire, ô ciel I elle est sur terre Des chrétiennes vertus le modèle vivant.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Poiu'quoi l'ensevelir alors dans un couvent? De quoi lui servira sa retraite profonde? Ne vaudrait-il pas mieux édifier le monde. Que de lui dérober tout le bien qu'en ces lieux Aurait produit peut-être un exemple pieux? Qui sait où s'étendrait cet ascendant suprême D'un esprit vertueux dirigé par vous-même ? C'est ainsi que régna madame d'Hautefort;

L'amitié dû feu Roi lui fit-elle aucun tort? Tandis que, par ses vœux, La Fayette liée Du monde et de la cour fut bientôt oubliée ! . . . Mais ma peine est perdue, et vous n'entendez rien. Je vais au Cardinal rendre cet entretien. Lui dire, si j'ai bien compris votre scrupule. Qu'on ne se peut sauver qu'au fond d'une cellule, Que tout chrétien doit vivre en un cloître caché. Et que vous refusez enfin son évéché.

LE PÈRE LEON

Avant de me punir, daignez songer. Madame, Qu'au monde je réponds du salut de cette ame. Je suis bien malheureux, si la dévotion Me fait perdre à jamais votre protection. Cependant, s'il me faut préférer l'une à l'autre

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Ron Dieu! c'est un cerveau bien étroit que le vôtre!

Eh ! qui donc veut ici mettre une ame en péril?

Du logis, selon vous, le salut dépend-il?

Faut-il vous répéter qu'il n'est point d'œuvre sainte

Qu'elle ne puisse au monde accomplir sans contrainte?

17i SCÈNES DE LA FRONDE.

LE PÈRE LEON

Non, vous avez beau dire, il est tel vœu pieux Auquel on ne saurait obéir dans ces lieux.

Eh ! qui peut empêcher ses dévots exercices?

LE PÈRE LEON

11 est d'autres devoirs et d'autres sacrifices.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Encor !

LE PÈRE LEON

Peut-elle ici bannir ces vêtemens.

D'un monde dangereiux frivoles ornemens?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Pourquoi non?

LE PÈRE LEON

S'habiller d'étamine et de bm^e?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Assurément.

LE PERE LEON

Porter ses cheveux sans frisure?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Eh, ouil

LE PÈRE LÉON

Quitter le rouge?...

Elle ]e quittera.

LE PÈRE LÉoîN.

Et la dentelle aussi?

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Tout comme il lui plaira.

LE PÈRE LEON api'ès uïi instant de réflexion. Ceci change la thèse ! et je vois avec joie Que je m'étais mépris, que dans la bonne voie Librement en effet elle pourra marcher ; Il faut qu'elle l'apprenne, et je cours la chercher.

LA DUCHESSE d'aIGUILLON.

Croyez-vous à nos vœiux qu'elle veuille se rendre?

LE PÈRE LEON

Si je le crois, Madame, et comment s'en défendre? Quand le ciel lui réserve un triomphe éclatant, Elle doit se soumettre à l'honnem- qui l'attend : Fiez-vous, fiez- vous à mon humble entremise. Pour lui montrer la palme à sa vertu promise, Dieu ne vous marque point, dirai-je, de son sceau

Pour tenir votre éclat caché sous le boisseau : Quel que soit le chemin où sa voix nous appelle, Nous devons l'y servir avec le même zèle ; Ainsi, sa grâce aidant, nous vivrons sans péché. Vous au sein de la cour, moi dans mon évêché.

Il sort.

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