LA REINE, LE COADJUTEUR
La Reine est seule , assise. Gabouri , porte-manteau de la Reine , enlr'ouM"e la porte, et laisse entrer le Coadjuteur.
L4 REINE
Entrez, entrez. Monsieur, vous êtes attendu.
LE COADJUTEUR
Votre moindre désir est bien vite entendu, Madame; entre vos mains je viens mettre ma vie.
LA REINE souriant.
Mais de vous prendre au mot j'aurais bien quelque envie.
LE COADJUTEUR
Je ne sais point de sort plus beau, plus souhaité, Que de mourir aux pieds de Votre Majesté.
LA REINE
Pour croire à ce grand zèle, il faut que je l'éprouve.
LE COADJUTEUR
Je suis prêt
LA REINE d'un ton sérieux.
Vous savez en quel pas je me trouve?
LE COADJUTEUR
11 VOUS faut en sortir, quel que soit le moyen.
LA REINE vivement.
C'est votre avis?
LE COADJUTEUR
Sans doute.
Et c'est aussi le mien.
Mais le pauvre monsieur le Cardinal s'oppose. Par bonté toute pure, au plan que je propose ; Pour le déterminer nous nous réunirons.
LE COADJUTEUR
Et sans peine, je crois, nous le convertirons : L'obstacle me paraît moins grand qu'à vous, Madame.
LA REINE
Si vous le connaissiez!... c'est bien la meilleure ame!
LE COADJUTEUR
Trop heureux d'avoir su vous le persuader ! . . .
LA REINE
Je suis sûre qu'un mot vous pourrait accorder; Car lé pauvre jnonsieur le Cardinal vous aime ; Mais vous êtes pour lui d'une injustice extrême!
LE COADJUTEUR
Son sort est assez beau pour faire des jaloux, Et je....
LA REllNE.
Vous le croyez prévenu contre vous !
Si vous saviez pourtant jusqu'où va sa tendresse! Il vous porte en son cœur ainsi qu'une maîtresse. Hélas! qu'il m'a de fois rappelé vos avis! Si, comme il le voulait, je les eusse suivis, Nous n'aurions vu jamais cette fatale guerre, Ni souffert tous les maux qu'elle a causés naguère !
Avouez qu'entraîné par un haineux penchant, Vous vous êtes montré contre moi bien méchant? Il faut l'être surtout pour causer tant de peine A ce pauvre monsieur le Cardinal !
LE COADJUTEUR
Ma haine, Comme vous l'appelez. Madame, injustement. N'est....
LA REINE
Je ne vous vevLX pas écouter seulement : A vous justifier les momens sont propices. Et plus que vos discours j'en croirai vos services.
LE COADJUTEUR
Au-devant de vos vœux je suis prêt à voler.
LA REINE
Mon tyran, vous savez de qui je veux parler? Monsieur le Prince ! . . .
LE COADJUTEUR
Eh bien !
LA REINE
Je prétends m'en défaire.
LE COADJUTEUR
Comment faut-il l'entendre, et que voulez-vous faire?
Je veux qu'une prison me délivre de lui.
LE COADJUTEUR
Je conçois.
LA REINE
Je m'y suis résolue aujourd'hui :
Malgré tous ses griefs, ce n'est pas qu'il n'en coûte A ce pauvre monsieur le Cardinal !
LE COADJUTEUR
Sans doute, Il oublie une injure aussitôt qu'un bienfait.
LA REINE tirant son gant avec colère.
Vous savez mieux que moi tout le bien qu'on lui fait. Elle laisse tomber son gant.
Ah ! mon gant ! . . .
LE COADJUTEUR le ratuassant.
Le voici ; mais daignez me promettre Une faveur?...
LA REINE
Et c'est?.,.
LE coADJUTEUR rcspeclueusement.
De ne le point remettre.
LA REINE après un moment de silence.
Que vous avez, Monsieur, de méchans ennemis I Et qu'à tort à mes yeux on vous a compromis ! Je vous ai mal connu, s'il me faut vous le dire.
Vous l'entendre avouer est le bien où j'aspire, Madame ; un tel espoir me fera, sans regrets, Immoler, s'il le faut, mes plus chers intérêts; Trop heureux si j'obtiens pour prix de cette épreuve Qu'on la daigne compter comme une faible preuve D'un dévoûment sans fin, et surtout sans rival i...
LA REIÎNE.
AhJ voici le pauvre monsiem- le Cardinal. Le Cardinal entre.
LE CARDINAL apercevant le Coadjuleur.
Le voilà don^ enfin. Madame? Quelle joie! Souffrez que sans contrainte ici je la déploie ; Et me laissez manquer, en toute liberté. Au respect que je dois à Votre Majesté ; En faveur du motif j'obtiendrai cette grâce,
Madame, devant vous il faut que je l'embrasse !
LE COADJUTEUR
Monsieur, c'est trop d'honneur.
LE CARDINAL V cmbrassant.
Mon bonheur est complet.
LE COADJUTEUR
Cessez, Monsieur —
LE CARDINAL
Encore mie fois, s'il vous plaît.
Je ne m'en puis lasser.
Monsieur, je vous conjure —
LE CARDINAL
Personne n'est à vous plus que moi, je vous jm^e.
LE COADJUTEUR
Je VOUS en crois. Monsieur.
LE CARDINAL
Non, vous ne savez pas Tout ce que pour mon cœur ce moment a d'appas : Par malheur je ne puis, pour compléter la fête, Vous poser à l'instant ce bonnet sur la tctc.
Il montre sa calotte rouge.
Ah! que si je devais pour vous m'en dessaisir, Je vous le céderais, Monsieur, avec plaisir !
LE COADJUTEUR
11 vous sied mieux qu'à moi.
LE CARDINAL
Mais, pour être attendue, L'occasion, Monsieur, ne sera point perdue.
LE COADJUTEUR
Laissons cela. Monsieur.
LE CARDINAL
Nous verrons cependant Ce que la Reine ici peut faire en attendant.
Cessez; je n'attends rien. Monsieur, ni ne demande.
LE CARDINAL
Sans doute, c'est ici le devoir qui commande : Vous ne demandez rien, je le sais, on le voit; Mais la Reine connaît tout ce qu'elle vous doit.
LE COADJUTEUR
Ce que vous m'assurez, si la Reine le pense,
Vous n'irez pas l)ieii loin chercher ma récompense,
Monsieur; et de l'État fussé-je le sauveur.
L'honneur de la servir m'est assez de faveui'. Laissez-moi lui prouver que ce prix légitime Est le seul où j'aspire, et le seul que j'estime. LE CARDINAL à la Reine en riant.
Vous le voyez, Madame, il nous faut aujourd'hui Vous et moi nous montrer ambitieux pour lui. D'abord reconnaissons, pour justice première. Tous ses droits au chapeau promis à La Rivière.
LE COADJUTEUR
S'il est promis, Monsieur!...
LE CARDINAL
Acceptez sans remords, De ce manque de foi je prends sur moi les torts : Envers qui nous trahit garder notre parole. C'est d'un sot ou d'un fou vouloir jouer le rôle! La Rivière me croit un stupide animal, Une dupe, et demain il se voit cardinal. Si vous saviez avec quel air de sotte joie. Dans les échantillons que de Rome on m'envoie, Il choisit la couleur favorable à son teint, Et combien je me suis diverti ce matin (Sûr qu'il ne l'aurait point) à le voir par avance
De sa robe de pourpre adopter la nuance !
LE coADJUTEUR avcc uti mcpHs contenu.
Vraiment ?
à part.
Il ne voit pas que la Reine rougit!
LA REINE avec impatience.
Eh! Monsieur ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
LE CARDIINAL.
Madame, pardonnez ; c'est aplanir sa route Que lever le scrupule et dissiper le doute.
au Coadjuteur.
L'ai-je fait?
LE COADJUTEUR
Si de-là dépendaient mes refus, D'oser vous dire non vous me verriez confus, Monsieur; mais cette voie est à mes yeux trop, vile D'arriver au chapeau par la guerre civile. Je sens que de la Reine éluder les bontés. C'est ajouter encore à mes témérités; Mais du moins mon respect pour son ordre suprême Ne cède qu'au respect qu'on se doit à soi-même. La Reine laisse échapper un si^ne de dépil.
LE CARDINAL uvcc empressement.
La Reine vous approuve, et moi je vous entends, Monsieui' ; nous remettrons la chose à d'autres temps : La récompense était Ijrillante, mais future, Nous en pourrons trouver quelqu'une de plus sûre.
Je me suis expliqué. Monsieur, à cœur ouvert,
LE CARDINAL
Bien, bien, mais dans ces temps nous avons tous souffert, Vous l'avez éprouvé plus qu'un autre sans doute? On ne fait pas la guerre au Roi sans qu'il en coûte !
LE COADJUTEUR
J'ai des amis, Monsieur; leur bourse est mienrte aussi.
LE CARDINAL
Eh bien ! de ces amis les meilleurs sont ici. LE COADJUTEUR regardant la Reine d'un air respectueux . De tels amis feraient rougir de telles dettes, Si je ne payais seul les fautes que j'ai faites ! . . .
au Cardinal.
D'ailleurs en supputant ce que je puis devoir, Je n'ai pas, je le crois, dépassé mon pouvoir.
LE CARDINAL
Cette offre donc?...
LE COADJUTEUR
Serait tout au plus opportune A quelques-uns de ceux qui suivent ma fortune, Et qu'arrangeraient fort quelques vingt mille francs, Messieurs de Sévigné, de Matha —
LE CARDINAL
Je me rends.
Mais la Reine, en retour, prétend être obéie, Et vous accepterez du moins une abbaye?
Ahi Monsieur, vous savez déjà celles que j'ai; Pourrais-je, moi qui dois un exemple au clergé, M'aller noircir encor d'un fait de simonie? Vous en verriez chez moi toute cause bannie, Si je ne m'étais dit que les bénéficiers Ne devaient point pourtant frustrer leurs créanciers ; Mais la Reine du moins conviendra, je l'espère, Qu'un péché de surcroit ne m'est pas nécessaire.
. LA REINE avec hauteur.
Je ne prétends. Monsieur, rien exiger de vous.
LE CARDINAL
Du présent de la Reine alors que ferons-nous?
LE COADJUTEUR
Je sais un honnête homme, et qui n'étant point prêtre, Se trouverait heureux de l'accepter peut-être.
LE CARDINAL
Et cet honnête homme est?...
LE COADJUTEUR
Monsieur de Montrésor.
LE CARDINAL hochaut la tête.
C'est lui donner par an cinq cents bons louis d'or....
LE COADJUTEUR s' inclinant.
Que de grâces ! . . .
LE CARDINAL
A vous revenons, je vous prie.
Que vous semble. Monsieur, la grande-aumonerie ?
LE COADJUTEUR en souriant.
Le poste le plus beau qui soit pour un prélat ; Je ne vois au-dessus que le cardinalat.
Si bien qu'en vous l'offrant la Reine peut s'attendre?...
LE COADJUTELR.
Y songez-vous, Monsieur? est-ce à moi d'y prétendre?
Ce n'est point là le fait d'un novice docteur :
De l'Eglise où je suis, zélé Coadjuteur,
Je porte tout le poids que mon oncle me laisse,
Et c'est trop d'im fardeau déjà pour ma faiblesse !
LA REIÎNE.
De dédaigner la Cour quand on s'est fait la loi!...
LE COADJUTEUR
Loin de-là, j'y voulais demander un emploi 1...
C'est aux Gardes du Roi, celui de capitaine;
Non pour moi, comme on peut le deviner sans peine.
LE CARDINAL regardant la Reine qui agile son éventail avec
impatience.
La Reine trouverait difficile, je croi, De changer quelque chose à la Maison du Roi ; Si celle de Monsieur vous agréait de même?...
LE COADJUTEUR
C'est au marquis de Laigue une faveur extrême.
Que vous reviendra-t-il à vous de ces bienfaits?
LE COADJUTEUR
La gloire de prouver qu'en tout ce que je fais D'aucune ambition mon ame n'est poussée, Et que le bien public fut ma seule pensée.
LE CARDINAL
Mais vos services sont à tel point éclatans....
LE COADJUTEUR
Vous faut-il expliquer le prix que j'en attends?
LE CARDINAL
Parlez !
LE COADJUTEUR
Monsieur le Prince, au dire de la Reine, Doit expier ses torts au château de Yincenne ; Mais son rang, ses exploits veulent avec raison Qu'il ne soit point pour lui d'éternelle prison : Moi, qui vais par malheur mériter sa colère, Je me sens assez fort pour oser lui déplaire ; Il en est autrement de ceux de mes amis Qui sont pour vous servir avec moi compromis ; Si lu Reine à leurs mains confiait quelque place Qui les pût assurer au jour de la disgrâce, Cette faveur mettrait mon esprit en repos,
Et je restimcrais autant que dix chapeaux.
LE CARDINAL
Je comprends, cette place.... est une Place forte?
Oui, Monsieur, Charleville ou toute autre, il n'importe.
LE CARDINAL
Lequel de vos amis y prendra ses quartiers?
LE COADJUTEUR
En dai gênant y nommer monsieur de Noirmoutiers, Vous ferez peu pour lui, si notre jeu se brouille; Mais le duché sied bien au nom de La Trëmouille.
LE CARDINAL
11 l'aura.... C'est là tout?
LE COADJUTEUR
Sauf mi Gouvernement Pour le duc de Brissac, mon cousin.
LA REINE
Un moment !
Avant que cette grâce encor vous soit promise. Une condition, je pense, m'est permise?
LE COADJUTEUR
Daignez me commander. Madame, et j'obéis.
LA REINE
Eh bien! pour ne point voir tous nos desseins trahis,
Vous allez me jurer un absolu silence?
Votre soumission, ce me semble, balance?
Vous complaire jamais ne peut être un effort : Mais cet ordre n'est point pour le duc de Beaufort?
LA REINE
Pom' qui donc?... Avec lui si l'on ne sait se taire. Madame Montbazon saura tout le mystère ; Elle n'a pour Vigneul aucun secret gardé, Et Vigneul l'ira dire à l'hôtel de Condé.
LE COADJUTEUR
Je le crains; cependant vous connaissez, Madame,
Les égards que de moi le rang du Duc réclame,
Vous savez nos liens d'amitié, de parti?
De mes engagemens s'il n'est point averti,
Mon honneur dans le monde en souffrira, je pense,
A moins qu'il n'en obtienne une ample récompense.
LA REINE
Que vous faut-il? parlez.
l.E COADJUTEUR.
Mais Votre Majesté Dès long-temps a promis, je crois, l'Amirauté?...
LE CARDINAL sècheinent.
Oui, Monsieur, à son père —
LE COADJUTEUR
Eh bien ! la survivance —
Est pour le frère aîné.
LE COADJUTEUR €71 SOUfiant.
Je parîrais d'avance Que des biens destinés pour le duc de Mercœur L'Amirauté n'est pas ce qui lui tient au cœur ! Vous, et l'hymen, ferez mieux pour lui, ce me semble.
LE CARDINAL riant.
Nous verrons, c'est im point à discuter ensemble, Et qui ne pevit causer un bien long différend.
LE COADJUTEUR
Votre équité. Monsieur, m'en est un sur garant.
LE CARDINAL
Je serais maintenant certain de l'entreprise,
Sans le duc d'Orléans.
LA REINE
Vous me rendez surprise.
Pouvez- vous oublier qu'on nous répond de lui?
LE CARDINAL ivoniquemenL On en répond, Madame, eh! sans doute, aujourd'hui!
LE COADJUTEUR
Madame de Chevrcuse à vous servir aspire, Laissez-la sur ce Prince employer son empire.
A quoi bon?...
LE CARDINAL au Coadjutcuv.
Obtenez qu'elle prenne ce soin, Mon cher Monsieur; jamais on n'en eut tant besoin.
LE COADJUTEUR
Il suffit ; vous pouvez tenir la chose faite : Puisse Sa Majesté s'en montrer satisfaite! Pour voir son ame en paix, son trône garanti. Je vais, en exposant moi-même et mon parti. Prouver la pm'eté du zèle qui m'enflamme ; Peut-être alors, peut-être y croirez-vous, Madame.
LA REINE gracieusement.
J'y compte....
LE CARDINAL au Coudjuteur.
Il est fort tard, retirons-nous sans bruit ; Nous nous verrons, Monsieur, seul à seul l'autre nuit.