SCENE VI
LE PALAIS-ROYAL
Le Cabinet du Ministre.
LE CARDINAL, OINDÉDÉI.
Le Cardinal travaille assis devant une table couverte de papiers. Ondédéi entr'ouvre la porte.
ONDEDEI
Plaise à Votre Eminence, illustre, illustrissime, D'agréer ce matin l'hommage humilissime ! . . .
LE CARDINAL saus sc retoiimcr.
C'est VOU&, signor Abbé? Parlez, je vous entends ;
Mais surtout soyez bref, pour ménager le temps.
ondÉdÉi s'inclinant.
J'ai trois pamphlets nouveaux, saisis ehez le libraire.
LE CARDINAL
Ah! sont-ils bien méchans?
ondédéi.
Monstrueux !
LE CARDINAL se frottant les mains.
Bonne affaire ! . .
ondédéi.
Vraiment, Votre Éminence est réduite à zéro, Si Ton veut les en croire ! . . .
LE cardinal.
Ohime, povero !
ONDEDEI
Vous serez sûr du moins que nul ne les achète —
LE CARDINAL
Point, point, à mon profit qu'on les vende en cachette.
ondédéi interdit.
Je ne prévoyais pas —
LE CARDINAL
Quoi! que je les vendrais?
Des plaisirs du pulilic ne fais-je pas les frais! Si je le divertis, il faut bien qu'il me paie.
ondÉdÉï.
Mais, Monseigneur, je crains
LE CARDINAL
Parlez, qui vous effraie?
0?iDÉDÉl.
Un de nos trois pamphlets, où quelques vérités Se mêlent, par malheur, à mille faussetés
LE CARDINAL
Eh bien !
ondédéi.
Mais, Monseigneur, c'est un amas d'ordures, De sarcasmes grossiers, ou de sales injures ;
On n'a jamais écrit libelle plus amer
Le faut-il supprimer?
LE CARDINAL
Vous le vendrez plus cher.
ONDEDÉI.
Votre Eminence veut que d'elle on puisse rire, C'est là son bon plaisir, il faut bien y souscrire : Vous auriez cependant d'assez bonnes raisons
SCENES DE LA FRONDE. iU
D'arrêter ce torrent de vers et de chansons ; Si j'étais que de vous je les ferais bien taire,
Moi, je laisse parler pour qu'on me laisse faire : Ils chantent, dites- vous?
ondÉdÉi.
Dieu sait s'ils guériront De cette maladie !
LE CARDINAL
Ils chantent? Ils paieront!
ondédéi.
Sublime, Monseigneur! je me tais et j'admire!
LE cardinal.
Vous n'avez aujourd'hui rien de plus à me dire?
ondedei s inclinant.
Rien de plus.
LE cardinal.
Ai-je bien du monde là-dehors?
ONDEDEI
On n'y peut pénétrer qu'à travers mille efforts^ Tant par les courtisans la porte est encombrée.
LE CARDINAL
Qui sont-ils?
ondédÉi.
Les Rohan, les Grammont, les d'Estrée.
LE CARDINAL
Ils attendront long-temps, s'ils prétendent me voir !
ondédéi.
Comment, s'ils attendront. Monseigneur! jusqu'au soir!
LE CARDINAL luî Juisant siguc de se retirer. C'est bon!
ondédéi revenant sur ses pas.
Je veux encor vous parler d'un visage Qu'avec étonnement j'ai vu sur mon passage. Car, si j'en crois sur lui tout ce que Ton m'apprit, C'est pour Votre Éminence un dangereux esprit ; De votre ministère, assez haut, il se pique D'écrire en ce moment l'histoire satirique ; De plus il sert quelqu'un qui ne vous peut aimer. . . .
LE CARDINAL
Au fait donc !
ondÉdéi.
C'est enfin, puisqu'il faut le nommer,
Priolo, l'intendant du duc de Longueville.
LE CARDINAL avcc empresscmenl .
Quoi! vraiment? Qu'à l'instant d'une façon civile, On introduise ici le seigneur Priolo ; Allez, caro mio ! . . .
ONDÉDÉl.
J'y volei
Il sort.
LE CARDINAL entre ses dents.
Al diavolo !
Il se remet à feuilleter les papiers qui sont sur sa table. Hugues de Lyonne entre avec un porte-feuille sous le bras.
Vous venez tout à point; bonjour, monsieur de Lyonne.
LYONNE
Je viens savoir ce que Votre Eminence ordonne.
LE CARDINAL
Mettez-vous là; pour vous j'ai du travail ici.
LYONNE s' asseyant à une table et prenant la plume. Je suis prêt.
LE CARDINAL
Transcrivez les ordres que voici.
LYON NE
Votre décision, Monseigneur, est donc prise, Et vous mettez à fin cette haute entreprise ? Les Princes en prison ! Qu'avec étonnement Je vous vis préparer ce grand événement ! Quel art souple et profond! quelle adresse infinie! Et q- 'on reconnaît bien votre habile génie !
LE CARDINAL avec sutisfaction.
Hé ! hé !
LYONNE
Les pourra-t-on saisir tous à la fois !
LE CARDINAL
Je les fais au conseil arrêter tous les trois.
LYONNE
Bon pour monsieur le Prince, il s'y rend d'ordinaire. Si monsieur de Conti suit le Prince son frère, Le duc de Longneville est à Chaillot : comment L'attirer ei» ces lieux?
LE CARDINAL
J'y songe en ce moment.
(Ml entfiid du bniit.
LYO^îiE yaisant un mouvement pour cacher les papiers. On vient; faut-il cacher?...
LE CARDINAL
Eh! non, c'est inutile ; Continuez d'écrire avec un air tranquille : C'est le plus sûr moyen d'écarter les soupçons.
LYONNE
De mon mieux, Monseigneur, je suivrai vos leçons. Ondédéi entre avec Priolo.
ondÉdÉi introduisant Priolo.
Monsieur de Priolo, Monseignem* ! . . .
LE CARDINAL à Ondédéi.
A merveille !
LYoNNE à part.
Priolo ! Ma surprise est vraiment sans pareille !
LE CARDINAL à Ondédéi.
Laissez-nous !
Ondédéi sort.
s' avançant vers Priolo.
J'ai, Monsieur, grand plaisir à vous voir; Qui nous vaut cet honneur aujourd'hui?
PRIOLO
Mon devoir.
Je viens —
LE CARDINAL
Des beaux-esprits quand la docte cohorte A toute heure du jour vient assiéger ma porte, Vous me tenez rigueur !
PRIOLO
C'est que seul, entre tous, Peut-être, Monseigneur, je n'attends rien de vous !
LE CARDINAL
Vous avez très-grand tort; même alors qu'il m'évite, Je sais à sa valeur estimer le mérite : Tandis que pour me voir toute la Cour attend. Vous, à peine nommé, vous entrez à l'instant.
PRIOLO
Je sens, comme il le faut, cette faveur insigne.
LE CARDINAL
11 n'est pas de faveur, alors qu'on en est digne. J'eus un faible toujours, j'en conviens aujourd'hui, Pour le talent réel qui ne doit rien qu'à lui : Peut-être, direz-vous, c'est par analogie;
Car on attaque aussi ma généalogie.
Mais le pauvre héritier de Pierre Mazarin Dispose, ou peu s'en faut, du pouvoir souverain.
PRIOLO
Tout le monde ne peut, comme Votre Éminence, Arriver à régir l'Etat par ordonnance!
LE CARDINAL
Fort bien! mais dans la vie il est plus d'un chemin : Tel parvient aujourd'hui, tel parviendra demain; Quand on a de l'esprit
PRlOLO.
L'esprit? triste héritage!
LE CARDINAL
Oui, pour ceux qui n'ont pas d'autres biens en partage. Mais parlons vrai, le Duc votre maître, entre nous, N'est pas sans vous montrer l'état qu'il fait de vous. Et vous avez reçu quelque preuve éclatante?...
PRIOLO
Il fait assez pour moi, puisque je m'en contente.
LE CARDINAL
Quiconque dignement veut payer vos loisirs, Ne doit pas mesurer ses dons à vos désirs.
PRIOLO
Des désirs, Monseigneur? et qu'en pourrais-je faire, Tant que je ne vois pas jour à les satisfaire?
LE CARDINAL
Si je les connaissais, peut-être —
PRIOLO
En vérité, C'est montrer en ceci de la témérité; Votre pouvoir bientôt serait à bout, je gage, Si vous donniez carrière aux désirs du plus sage.
LE CARDINAL
D'un homme tel que vous je répondrais d'abord.
PRIOLO
Ne répondre d'aucun est le plus sûi' encor. Mais daignez m'écouter, car j'oublîrais peut-être Que je vous viens parler de la part de mon maître.
LE CARDINAL
Que veut-il?
PRIOLO
A Rouen, le Lieutenant de Roi, Le marquis de Beuvron, est mort.
SCENES DE Lk FRONDE. 241
LE CARDINAL
C'est un emploi Vacant.
PRIOLO
Il laisse un fils : monsieur le Duc espère, Attendu l'amitié qu'il portait à son père, Que dans la même charge on le peut maintenir, Et que vous daignerez —
LE CARDINAL
Oui, je le vois venir, Cela s'entend de reste ; au duc de Longueville Il faut des gens à lui pour commander sa ville ; Avec mi Gouvernem' qui tiendi'ait pour la Cour, A l'aise il ne pourrait nous jouer quelque tom-.
PRIOLO
Vous lui supposez là des projets que je nie ;
Près de vous, Monseignem', quelqu'un le calomnie.
LE CARDINAL
Peut-être qu'en effet sur ses intentions On m'aura suggéré quelques préventions; C'est notre lot à tous : moi-même, à plus d'un titre. Je devrais me montrer prudent sur ce chapitre ;
iG
Car, plus que moi, qui fut en butte au préjugé, Accusé plus à tort, plus souvent mal jugé? Mon ministère, enfin, est vraiment un martyre. L'histoire qu'on en fait même en est la satire ! Est- il vrai?
PRioLO avec embarras.
Monseigneur ! . . .
LE CARDINAL
N'en soyez pas confus; Il faut bien me montrer indulgent là-dessus. De ce qu'on n'a point vu comment faire l'histoire? La haine dans ce cas supplée à la mémoire. Et faute de science on montre de l'esprit.
PRIOLO gaiement.
Qui sait? Votre Eminence, en lisant mon écrit, M'avoûra plus instruit qu'elle ne croit peut-être.
LE CARDINAL
De quoi! de quelques faits que chacun peut connaître? Des faits ! quand du dehors on voit l'événement, Ose-t-on de si loin asseoir son jugement? Des faits] que sont les faits sans leurs causes secrètes? Comment les voir, Monsieur, de la place où vous êtes?
Y peut-on soupçonner quels sont nos embarras, Quand l'État tout entier nous pèse sur les bras?
PRioLo souriant.
On y sent les effets mieux qu'on n'y voit les causes, J'en conviens....
LE CARDIINAL.
Seul, je puis savoir le fond des choses. LYONNE à part.
Où veut-il en venir?
LE CARDINAL à Priolo.
Mais enfin, à mon tour, J'en pourrais faire écrire un récit quelque jour : Si déjà vous n'étiez au service d'un autre, Je n'aurais employé de plume que la vôtre.
PRIOLO
J'ai regret. Monseigneur —
LYONNE à part.
J'y suis.
LE CARDINAL
N'en parlons plus.
J'aurais, si vos desseins étaient moins absolus. Occupé dignement votre haute science,
Sans qu'il en coûtât rien à votre conscience ; Car d'ëloges menteurs je suis peu soucieux, Et vous am'iez écrit, les pièces sous les yeux.
PRiOLo avec intérêt.
Je conçois. Monseigneur, qu'elles soient curieuses, Et vous devez avoir des notes précieuses?
LE CARDINAL
Sans doute, j'en aurais de quoi vous étonner, Et dont le contenu ne peut s'imaginer.
Par exemple, à la paix on dit que je m'oppose; Dans ces cassettes-là vous en verriez la cause. Et vous pourriez encor sur nos divers traités, Recueillir en passant de bonnes vérités.
indiquant diverses cassettes.
Là, sont tous les projets des lois, des ordonnances; Là, tous, les documens relatifs aux finances; Là, les rapports secrets de nos ambassadeurs ; Ici je tiens la Cour, et plus loin les Frondeurs. Le Jansénisme enfin, dont l'austère cabale Me harcelle sans cesse au nom de la morale —
PKIOLO.
Eh bien ! . . .
LE CARDINAL
Dans ces coflrets en rouge étiquetés, Ses chefs ont leurs dossiers —
PRIOLO
Vraiment?
LE CARDINAL
Numérotés.
PRioLo réfléchissant.
Quelle mine à fouiller!...
LYON NE à part.
L'histoire satirique M'a bien l'air de tourner vers le panégyrique.
LE CARDINAL
Qui vient là?