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LES DEUX

Aux jours où la foi sainte illuminait à peine L'Auvergne encor soumise à la pourpre romaine, Où les saints héritaient du siège de Strémon, Une Viei ge vivait dans les murs de Clermont : C'était l'unique espoir d'une noble famille ; Et d'un père chrétien s'honorant d'être fille, La pieuse Thécla, dans sa jeune ferveur, Se vouait avec joie au culte du Sauveur.

Ses attraits ignores, sous des voiles pudiques, Avaient pour seuls témoins les foyers domestiques ; Aucun éloge vain n'éveilla son orgueil ; Et si du gynécée elle passait le seuil, C'était pour écouter les paroles sacrées Qui s'échappaient alors de lèvres inspirées ; Pour porter tour a tour, au gré de leurs besoins, Du pain à l'indigent, au malade des soins ; Demander, dans l'espoir de cures merveilleuses, Au tombeau du martyr les eaux miraculeuses, Ou l'huile qui brûlait aux sépulcres des saints. Par elle recueillie en de pieux desseins.

Un jeune homme la vit ; noble et riche comme elle.

Comme elle unique enfant d'une race fidèle :

Et la Vierge bientôt accepta de sa main

Les dons accoutumés, doux gages de l'hymen.

Enfin brille le jour qui verra consacrée

Des jeunes fiancés la promesse sacrée.

D'un prêtre du Seigneur, l'évèque Artémius,

La voix a fait entendre à ces époux émus.

De l'apôtre saint Paul les paroles austères.

Il bénit les serinens qu'ont approuvés leurs pères ; Et, témoin révéré de ce contrat pieux, Il lui vient imposer le sceau religieux. Ce devoir accompli, 1 evêque allait sans doute De la sainte maison reprendre en paix la route, Mais les époux nouveaux n'y peuvent consentir : Contraint de leur céder et de ne point partir, L'évèque daigne encor honorer leur demeure, Et du jour avec eux passer la dernière heure. La famille écoutait, pressée autour de lui, L'homme qui de l'Église est l'oracle et l'appui. De son saint précurseur au siège évangéliquc Il racontait alors la vie apostolique.

C'est lui, dit-il enfin, dont les pieux discours De la pure lumière ont éclairé mes jours ; C'est lui qui de l'erreur détourna ma carrière — Il s'arrête à ces mots ; mais la famille entière Implore son récit avec des vœux confus, Doutant de l'obtenir et craignant un refus. L'évèque cependant prit ainsi la parole :

22 l.ES DEUX AMANS

néciU

« Que la gloire du monde est rapide et frivole !

Orgueilleux descendant de nobles citoyens,

J'étais encor souillé de l'erreur des payens.

Jeune, opulent, superbe, une épouse chérie

M'allait donner sa foi, quand Trêves, ma patrie,

M'admit, suivant mes vœux, parmi les députés

Que l'Espagne attendait pour sceller nos traités.

De mon prochain retour emportant la pensée,

Je quittai mon pays, mes biens, ma fiancée.

Qui l'eût dit, que mes yeux ne les devaient plus voir ?

Je partis, et ce fut plein d'orgueil et d'espoir

Que je franchis, monté sur un coursier gépide.

De Trêves à Clermont l'intervalle rapide.

Mais alors, soit fatigue, ou soit grâce de Dieu,

Un mal ardent, subit, me retint dans ce lieu,

Cependant que pressés de remplir leur message.

Mes compagnons, sans moi, poursuivaient le voyage.

Eux seuls obtiendraient donc, dans cette mission.

DE Cf.EKMONT. 23

Les honneurs que rêvait ma jeune ambition ?

Et de l'orgueil déçu le coupable délire,

D'une brûlante fièvre aggravait le martyre.

Touché de mes tourmens, un ancien seiviteur,

Un chrétien m'entretint alors de son pasteur :

« — Que n'avez-vous recours à sa haute entremise ?

Dit-il. Au saint de Dieu la mort même est soumise,

Le sépulcre obéit, et ses puissantes mains

Des portes du trépas ramènent les humains. »

Ce discours dans mon cœur fît rentrer l'espérance.

Le saint prêta l'oreille au cri de ma souffrance ;

Il hâta sa venue, et sur mes traits mourans

Long-temps il arrêta ses regards pénétrans.

« — Ton esprit, me dit-il, s'enquiert d'un soin futile ;

Des choses de ce monde une seule est utile,

Jeune homme, et celle-là tu ne la connais pas. »

Il ne me parla plus ; mais il priait tout bas,

Au nom du Christ sans doute ; et, prenant l'huile sainte.

De la croix sur mon front sa main traça l'empreinte.

De mon chevet alors il s'éloigna sans bruit.

Et je vis s'écouler un jour, puis une nuit.

De mes premiers transports l'ardeur est apaisée :

Des souvenirs plus doux ag^itent ma pensée ;

De celle qui m'aimait je déplorai le sort,

Et je pleurai sur elle en prévoyant ma mort.

L'évêque alors revint, et ses yeux pleins de flamme

Dans mes yeux abattus semblaient chercher mon ame.

Quand sa voix paternelle exprimait l'amitié.

« — Que je te plains, dit-il, que tu me fais pitié I

Toi dont le cœur s'égare et n'a point connaissance

D'un amour qui ne craint ni la mort ni l'absence ;

Mais quelque jour, mon fils, tes vœux le chercheront. »

Et de l'huile sacrée il touche encor mon front.

Le feu qui me brûlait cependant tombe et cesse ;

Mais ma force décroit, mais mon esprit s'affaisse.

Et d'un objet à l'autre égarant mes regrets,

Je rêvais ma patrie et ses vastes forêts.

Trêves m'apparaissait resplendissante et belle ;

Dans ma pensée, errant aux bords de la Moselle,

Pour les revoir encor j'aurais voulu guérir.

Et mourir si loin d'eux m'était plus que mourir i

Un jour, puis une nuit se succèdent encore.

Le Saint près de mon lit parut avec l'aurore.

11 m'observa d'abord sur mon chevet penché^

Et la sainte onction à peine m'eut touché,

Qu'il s'écria : « — Pourquoi, dans ton regret frivole.

Pleurer l'onde qui fuit, la poussière qui vole ?

Dans un espace étroit, misérable, boruc.

Qu'importe que ton père, ou toi-même sois né':'

Viens ! Je t'enseignerai la Patrie étemelle î

Artémius, mon fils, lève-toi. Dieu t'appelle ;

Vois ce jour, que bientôt la mort l'allait ravir,

Sa bonté te le rend ; mais c'est pour le servir I »

Il dit. A ses accens ma force est revenue ;

Je me levai, saisi d'une ardeur inconnue.

Des langes de l'erreur encore enveloppé.

De sa foi cependant mon esprit fut frappé ;

Et cédant sans effort à cette foi nouvelle,

Le doute s'envola de mon ame infidèle.

Alors au fer sacré présentant mes cheveux,

Je voulus prononcer d'indissolubles vœux ;

Car la loi du Très-Haut est une loi jalouse ;

Et de ce que j'aimais, pays, famille, épouse.

Les noms furent bientôt comme un songe confus.

Ou le vain souvenir de ceux qui ne sont plus.

Dès long^-temps du pasteur l'histoire est terminée, Dès long-temps la famille à ses pieds prosternée A reçu le bienfait de son adieu du soir ; Thécla seule a paru n'entendre ni ne voir. Les mains sur ses genoux et la tête penchée, Elle semblait rêver, sous son voile cachée : Mais, à travers les plis de ses blancs vêtemens. On pouvait de son cœur compter les battemens ; Etait-ce de ce cœur l'émotion secrète?... On ne sait ! Mais soumise au charme qui l'arrête, Thécla restait encor sans voix, sans mouvement, Quand le bras maternel l'entraîna doucement.

Vers le lit où l'attend la vierge solitaire. Qu'avec un baiser tendre y déposa sa mère. L'époux nouveau s'avance, et dans l'obscurilé Vient chercher doucement sa place à son coté. Il entend les sanglots de la jeune épousée,

DE CLERMOTST. 21

Et de ses pleurs amers sent la couche arrosée.

„ — Que présage, dit-il, le trouble où je te vois?

Tu parus sans regrets consentir à mon choix ;

Qui donc peut te causer ces mortelles alarmes?... »

Mais elle se taisait et redoublait de larmes.

« — Nos chagrins, nos plaisirs sont communs désormais,

Dit-il alors ; le nœud qui nous lie à jamais,

Te défend de garder ce douloureux silence ! »

Mais voyant de ses pleurs croître la violence,

Il l'interroge encore et d'un ton plus pressant :

« — Au nom du Christ, dit-il, fils du Dieu tout-puissant,

Parle, je t'en conjure !... » A ce pieux langage,

Thécla tourna vers lui son triste et doux visage :

« — Oh ! quels regrets amers et quels torrens de pleurs

Pourront jamais, dit-elle, épuiser mes douleurs!

Que devient aujourd'hui cette sainte promesse,

Qui devait à Dieu-méme enchaîner ma jeunesse ?

Ce vœu religieux, je l'oubliai pour toi :

Si je ne l'accomplis, malheur, malheur à moi !

A moi, qui du Seigneur, hélas! abandonnée.

Ai pu voir sans mourir s'achever la journée ;

Quitter l'époux divin pour un époux mortel,

Pour un frivole amour, son amour éternel ,

Et des roses du ciel les couronnes fleuries

Pour ces roses d'hymen, hélas ! si tôt flétries !

Que dis-je? dépouillé du bandeau virginal,

Mon front porte le sceau de l'esprit infernal.

IN 'entends-tu pas sa voix applaudir à mon crime?

Déjà pour m'engloutir je vois s'ouvrir l'abîme.

Oh ! si tel est le sort qu'enfermait l'avenir.

Avec mon premier jour, mes jours devaient finir !

Ou du moins, par pitié, ta main , Dieu que j'offense,

Pouvait tarir le lait qui soutint mon enfance :

Celles qui m'ont nourrie auraient porté mon deuil,

Et je n'eusse reçu de baisers qu'au cercueil I

Et toi qui m'entouras de ces pompes du monde,

Apprends que tout le jour, dans ma douleur profonde.

Je comparais mon front, d'un vain éclat orné,

Au front du Rédempteur, d'épines couronné ;

De mes bras, de mes doigts les parures brillantes.

Au fer qui sur la croix fixa ses mains sanglantes !

Hélas ! ces dons fatals que tu me vis porter,

Du partage éternel m'ont fait déshériter.

Qu'importe qu'ici-bas des palais t'appartiennent !

J'aspire à ce palais que les astres soutiennent.

Hors les biens du Seigneur, tout est vil à mes yeux :

Que fait la terre entière à qui rêva les cieux ? — »

Et de nouveau les pleurs étouffent sa parole.

Son époux doucement la blâme et la console :

« — Est-ce à nous de céder à des vœux imprudens,

De deux nobles maisons, nous, les seuls descendans?

Nos pères verraient donc, au déclin de leur âge,

Aux mains de l'étranger passer leur héritage? »

Mais elle : « — Eh ! que sont donc aux regards d'un chrétien

Ces grandeurs, ces trésors, cet héritage? Rien!

Rien l'univers entier, rien la vie elle-même !

Oh ! que ne pouvons-nous, suivant la loi suprême.

Chercher les vrais trésors et les grandeurs sans fin !

Et dans ces lieux où l'homme, égal au séraphin.

Foule aux pieds tous ces biens dont la mort fait sa proie.

Goûter du paradis l'impérissable joie !

— Dans tes vœux, malgré moi, mon cœur est de moitié. Dit le jeune homme, ému d'une tendre pitié ;

Oui, Thécla, près de toi, comme toi je veux vivre, T'imiter dans ce monde et dans l'autre te suivre.

— Eh bien ! si, dédaignant de terrestres plaisirs,

Tu peux rester soumis à mes pieux désirs,

Je te promets ta part de ma dot immortelle ? »

Et sa main de la croix fait le signe fidèle.

Lui s'en arme à son tour ; et ces jeunes amans

Rendent le ciel témoin de leurs chastes sermens.

Puis en signe de foi leurs mains se réunirent ;

Sous l'œil du Tout-Puissant bientôt ils s'endormirent ;

Et les anges berçaient de chœurs mélodieux

Ce couple voyageur sur la route des cieux.

Ils contemplaient ces mains encore entrelacées,

Ces fronts où n'habitaient que de saintes pensées,

Ces lèvres qu'entr'ouvrait un souffle égal et pur,

Et ces chants s'exhalaient de leurs harpes d'azur :

« Tels le jeune ramier, la blanche tourterelle,

» Unissent leur repos sous l'aile maternelle ;

» Tel d'un double encensoir le tourbillon errant

» Ne forme dans les airs qu'un nuage odorant ;

» Tels deux flambeaux sacrés dans le temple s'allument,

» Et sous la flamme sainte ensemble se consument ;

» Ou deux lis sur l'autel confondent leur parfum ;

» Ou deux nobles coursiers, qu'assemble un joug commun,

DE CLERMOINT. 31

» Mêlant au gré des vents leur flottante crinière,

» Traînent du même effort un char dans la carrière ! ))

De leurs nuits une nuit a retracé le cours ; Pourquoi donc prodiguer d'inutiles discours, Quand au jour écoulé chaque jour est semblable, Qu'ils s'amassent égaux comme les g-rains du sable Dans le cristal muet qui mesure le temps : Une vie à nos yeux passe dans peu d'instans ; Heureux, quand nos destins, peu dignes de mémoire, Laissent dans quelques mots s'enfermer notre histoire !

Ainsi toujours soumis à leurs chastes liens.

Sans se quitter jamais, les deux époux chrétiens

De l'épreuve terrestre ont parcouru la lice,

Sans que leur pied chancelle ou que leur foi pâlisse ,

Et vers un même but, marchant du même pas,

Ils ne demandaient rien, rien qu'un même trépas.

Mais le ciel rejeta cette unique prière.

Et Thécla vers le Christ s'élança la première.

Oh ! qu'il bénit alors ses généreux efforts,

L'époux qui sans pâlir entend l'hymne des morts I

Lui seul n'y mêle point sa plainte douloureuse :

Lui seul ne pleure pas, il sait qu'elle est heureuse !

A ce port de salut, qu'imploraient ses désirs,

C'est lui qui l'a guidée ; au prix de ses plaisirs,

Lui-même vers le ciel il a frayé sa voie.

Ce souvenir l'émeut d'une sublime joie ;

Et son bras soulevant ce précieux fardeau

Comme en un lit d'honneur le dépose au tombeau.

Muette jusqu'alors sa langue se délie :

« — Seigneur, dit-il, Seigneur! ma tâche est accomplie !

Aussi pur que ta main l'a commis à ma foi.

Je te rends ce trésor que j'ai reçu de toi !... »

O surprise ! l'épouse a paru ranimée

Au son de cette voix qu'elle avait tant aimée !

Ses traits déjà glacés, et son front sans couleur

Conservaient de la mort l'immobile pâleur ;

Mais ses yeux affaissés lentement s'entr'ouvrirent.

Et le peuple frémit quand ses lèvres sourirent.

« — Pourquoi révèles-tu, dit-elle à son époux.

Ce qui fut un secret entre le ciel et nous?.... »

Et la mort pour jamais a refermé sa bouche.

Hélas ! bientôt après sur la funèbre couche S'étendit le jeune homme, et sa famille en deuil Ouvre un nouveau sépulcre à ce nouveau cercueil.

Mais dans ce même lieu, la suivante journée

Offre un autre prodige à la foule étonnée.

Un invisible bras, en un seul monument,

A l'amante isolée avait rejoint l'amant.

Sur ce lit funéraire on vit leurs mains glacées

Comme au jour de l'hymen l'une à l'autre enlacées ;

Tous deux si beaux encor, dans leur calme pareil,

Qu'on les eût crus saisis d'un chaste et doux sommeil,

Si l'on pouvait dormir dans cette triste enceinte

Que le trépas remplit de sa majesté sainte.

Dieu, sans doute, voulait réunir en ces lieux

Ceux que n'ont séparés la terre ni les cieux.

Le peuple avec respect entendit cet oracle ;

La légende sacrée en retint le miracle :

Ainsi furent admis à l'éternel bonheur

Ces époux endormis dans la paix du Seigneur !

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