‹ Chroniques de FranceChapitre 4 sur 40 · CHRONIQUE DE FRÉDÉGAIRE · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE FRÉDÉGAIRE

Apres la mort de Clovis , ses quatre ^Is Théodoric, Clo domir , Childebcrt et Clotaire, se partagèrent son royaume. L'Austrasie échut à Théodoric , Clodomir s'établit à Orléans, Childehert à Paris , Clotaire à Soissons : les trois derniers seulement étaient Jils de Clotilde. Ils avaient en outre une sœur nommée Clotilde, comme sa mère, qu'ils donnèrent en mariage à Amalaric , roi des Visigoths d'Espagne. La veuve de Clovis , depuis la mort de son mari,

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s'était retirée à Tours , dans la basilique de Saint-Martin , vivant dans la piété et les bonnes œuvres , et visitant rarement Paris. Elle ne pouvait oublier cependant que la mort de son père Chilpéric , assassiné par Gondebaud , roi des Bourguignons , était restée sans vengeance , et elle parla ainsi à Clodomir et à ses autres Jils : « Que je 7i' aie pas à me repentir, mes très-chers enjans , de vous avoir nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie , indignés de mon injure , et mettez l'habileté de vos soins à venger la mort de mon père et de mamère. » Gondebaud n'était plus cependant ; ses Jils , Sigismondet Gondemar , lui avaient succédé, et c'est contre eux que marchèrent les enjans de Clotilde , pour suivre les ordres de leur mère. Ils défirent les Bourguignons , et Sigismond tomba , ainsi que sa femme et ses enfans, entre les mains de Clodomir, qui les emmena comme prisonniers à Orléans. Cependant Gondemar, qui avait pris la fuite , voyant ses ennemis éloignés, rassembla de nouveau les Bourguignons et recouvra son royaume.

Clodomir, pressé de marcher contre lui, se résolut défaire mourir Sigismond , dans la crainte qu'il ne lui échappât. Il exécuta son dessein malgré les exhortations et les menaces d'Avitus, abbé de Saint-Mcsmin, qui lui dit vainement: v.Que

SOMMAIRE. il

Dieu en agirait avec lui comme lui-même en agirait avec ses ennemis , et qu'il en serait fait de sa femme et de ses enfans, comme ilferait de la femme et des enfans de Sigismond. » Clodomir, secondé par Théodoric, alla attaquer Gondemar, et le mit en fuite ; mais s' étant trop avancé à la poursuite des Bourguignons , il tomba entre leurs mains et fut tué. Clodomir laissait une femme nommée Gontheuque ou Gondioche, que Clotaire prit aussitôt en mariage , et trois fis en bas âge, que leur aïeule Clotilde voulut garder près d'elle.

Tandis que Théodoric était allé combattre les Thuringiens , le bruit ayant couru qu'il avait été tué , Childebert, à l'instigation d' Arcadius, un des sénateurs d' Auvergne, forma le projet de s'emparer de ce pays , qui apparte^iait à Théodoric ; mais celui-ci étant revenu de son expédition , Childebert renonça à son entreprise , et se rendit en Espagne pour venger sa sœur Clotilde. Amalaric , son mari, qui était arien, l'accablait alors de mauvais traitemens , à cause de sa fidélité à la religion catholique. Childebert rencontra près de Narbonne l'armée d' Amalaric , qu'il battit; et celui-ci s' étant enfui à Barcelone , y fut tué. Alors Childebert reprit sa sœur qu'il ramenait avec de grands trésors , quand la princesse mourut en route, on ne sait comment, dit la Chro-

nique , et son frère hérita de ses richesses dont il distribua une grande partie aux églises et aux vionastères. On lai attribue encore la fondation de l'église de Saint- Vincentdes-Prés , aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés *.

Tandis que la reine Clotilde habitait Paris , Childeberl ^ jaloux de l'affection quelle témoignait aux fis de Clodomir , et craignant que par la faveur de la reine ils n'eussent part au royaume , se concerta avec son frère Clotaire , sur les moyens de s'emparer de l'héritage de ces enfans. Les deux rois , sous prétexte d'élever leurs neveux au trône , trouvèrent rnoy en de les retirer des m,ains de Clotilde. La mort de l'aîné et du plus jeune des trois petits princes faisant le sujet de ma chronique , je rappellerai seulement que le second qui fut sauvé , on ne sait par quelle voie , devenu grand, se consacra à Dieu; et, ayant reçu de la main d'un pieux solitaire, nommé Severin, la tonsure cléricale, exerça le saint ministère avec tant de zèle , qu'il fui admis , sous le nom de saint Cloud , au nombre des bienheureux. Il mourut dans un monastère qu'il avait fondé

* La fondation de celte église n'eut lieu (jn'aprés la seconde expédition de Cliiidehert en Espagne, c'est-à-dire environ dix ans après l'époque où je lai placée.

à Nogenl-sur-Seine , petit village à deux lieues de Pans, et qui changea bientôt son nom pour prendre celui de son fondateur. Le vague que laissent les Jiistoriens sur la manière dont le jeune Clodoald échappa à la mort , et la pieuse détermination qu'on lui voit prendre par la suite , de renoncer aux grandeurs terrestres pour embrasser la vie religieuse, m'ont permis de supposer que l'Eglise était pour quelque chose dans son évasion.

LES

ENFANS DE CLODOMÏR,

Or, le roi Childebert envoya vers Clotaire

Ce message, touchant les enfans de leur frère :

« Notre mère prend soin des fils de Clodomir, Et veut voir son royaume en leurs mains s'affermir ; Viens aviser, tous deux, afin de les exclure. S'il nous faut simplement couper leur chevelure, Ou s'ils doivent mourir... »

Et le message ouï, Clotaire dans son cœur s'en était réjoui. Vers les murs de Paris il hâta sa venue ; Et leur marche secrète à peine convenue, Un bruit courut soudain, peut-être il venait d'eux, Que les Rois, protecteurs de leurs jeunes neveux, Les voulaient élever au trône de leur père. Et, charmée à ce bruit qu'elle avait cru sincère, A leur premier désir, la veuve de Clovis Livra sans hésiter les trois fils de son fils. « Allez, mes chers enfans, dit-elle dans sa joie, » Suivez le messager que Childebert envoie. » Depuis que le Seigneur m'enleva mon époux, » Mes yeux n'ont point encor vu luire un jour si doux ! » Mon amour vous tint lieu d'une mère parjure, » Vous, image du fils qui vengea mon injure. » Grâce à lui, si des miens l'implacable bourreau » Libre de châtiment put descendre au tombeau, » Le fils paya du moins pour les crimes du père ; » Mais la vengeance, hélas ! à mon cœur fut amère ; » Elle vous coûte un père ; et je tremblais qu'un jour » Vous ne fussiez pas Rois, enfans, à votre tour !

» A défaut de l'appui que vous prêtait sa vie, » Sa couronne tlu moins ne vous est point ravie ; » Ré{jnez! En vous voyant au rang qui vous est dû, » Mes yeux croiront encor ne l'avoir point perdu.... »

La Reine, cependant, arrangeait leur parure, Ou plaçait devant eux la douce nourriture : Puis de ses serviteurs entourant leur départ, Suivit ces chers enfans d'un maternel regard.

Ils marchaient revêtus d'une saie azurée , Leur longue chevelure, ondoyante et dorée, Apanage sacré des princes de leur sang, Révélait à la fois leur naissance et leur rang. Du peuple cependant ils sont connus à peine ; Mais honorant l'amour que leur porte la Reine, La foule se pressait autour des jeunes Rois, Et les applauilissait des mains et de la voix.

Ce jour, de Childebert le Sommelier fidèle, Veillant aux soins divers confiés à son zèle. Aperçut au dehors l'ermite Severin

Qui se tenait debout avec un front chagrin.

Pensif, de la maison il contemplait le faîte,

Soupirait tristement, et secouait la tête.

Le Sommelier l'aimait ; il lui savait l'emploi

De répandre aux chrétiens les aumônes du Roi.

Il l'aborde humblement et l'interroge : — « Père,

Quel objet est là-haut qui te puisse déplaire ?

— Tu n'aperçois donc rien? — Non ; mais toi, que vois-tu!

— Le glaive du Seigneur sur ce toit suspendu ! »

Et le Saint pénétra dans le royal asile.

Le Sommelier, long-temps interdit, immobile,

Vit plus tard que ces mots étaient la vérité,

Et lui-même depuis l'a souvent raconté.

Childebert n'ayant pas le loisir de l'entendre, L'Ermite cette fois se vit contraint d'attendre ; Et ne voulant partir qu'après avoir parlé, Il cherchait le repos vers un lieu reculé. Soudain de quelq4.ies voix la douceur argentine Lui révèle les jeux d'une troupe enfantine ; Guidé vers leur retraite, au bruit de leurs ébats, De détours en détours le Saint hâte ses pas,

DE CLODOMIU. 19

Soulève doucement le voile de la porte,

Et là, seuls (on avait retenu leur escorte).

Il voit les enfans-rois qui, saisis de respect.

Demeurèrent muets à son pieux aspect.

Mais dissipant leur crainte, avec un doux sourire,

Il s'approche, s'assied, près de lui les attire ;

Car de son divin maître il avait la bonté.

Et les petits enfans jouaient à son coté.

Au niveau de leur âge il sait avec adresse

Abaisser sans efforts sa sublime sagesse ;

A leurs épanchemens ouvrant un libre cours,

Il s'enquiert par degrés de ces bruyans discours,

Que retenaient encor leurs bouches étonnées.

Théobald, de qui l'âge a passé dix années. S'enhardit le premier. « — Nous convenons tous trois , De ces choses qu'un jour nous ferons comme llois. Pour moi, quand je saurai manier la framée, Je me veux entourer d'une nombreuse armée, Car je serai vaillant comme l'était Clovis ; Et mes Leudes et moi, de nos soldats suivis, Nous pourrons entreprendre alors guerres sur guerres,

Conquérir du butin, des richesses, des terres :

Les trésors sont pour tous, les terres sont pour moi !

Tous les peuples un jour passeront sous ma loi :

Je prétends bien que Dieu nous aide à les abattre,

Ce sont ses ennemis que nous allons combattre ;

Je les chasserai tous, Bourguignons, Ariens ;

Car je ne veux d'Etats au monde que les miens.

— Un moment, dit Gonthaire ; au moins de la couronne

A Clodoald, à moi, tu fais part? — A personne.

Clodoald sera clerc. — Et moi? — Je te tûrai!

— Et tu crois, Théobald, qu'alors je t'attendrai?

Pas si fou ! renfermé dans de bonnes murailles,

Je te laisserai perdre ou gagner des batailles,

Et n'irai point livrer des combats hasardeux

Pour être un jour nommé Gonthaire-le-Boiteux !

Toutefois ma maison ne sera point déserte,

Car on verra ma table à toute heure couverte

De vins, tels que l'Evêque en garde en son trésor.

Et de cent mets divers, dans de grands bassins d'or. »

Pourtant de Clodoald le timide silence De l'Ermite éveillait la douce bienveillance.

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« — Et vous, devenu Roi, dit-il, que ferez-vous ".' »

Clodoald répondit d'un ton modeste et doux :

« — Si le Scif^ncur le veut, par sa sainte entremise

J'emploîrai mes trésors à bâtir une ('glise ;

Heureux si je pouvais de quelque Saint nouveau

Honorer en ee lieu le glorieux tombeau !

Les murs seront parés comme dans le jour même-

Où mon aïeul Clovis reçut le saint baptême,

Avec de blancs tapis et des franges d'azur ;

Les vases seront d'or, les flambeaux d'argent pur ;

Des cantiques pareils aux cantiques des Anges

De tous les Saints de Dieu rediront les louanges.

Du matin jusqu'au soir et du soir au matin,

Comme on le fait à Tours pour le grand saint Martin :

On m'y verra sans cesse unir d'humbles prières ;

Et de tant de parfums, de chants et de lumières,

Je veux environner le corps du saint martyr.

Que jusqu'aux Ariens s'y viendront convertir ! »

Il dit, et Severin, émerveillé d'entendre De si sages discours, dans un âge si tendre , De voir ce doux maintien à la prudence uni,

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Comprit que du Seigneur l'enfant était béni.

Alors on vint quérir le pieux Solitaire. Le Roi, qui se servait de son saint ministère, De l'emploi de ses dons voulait être ëclairci ; Et, l'ayant salué, le Saint lui dit ceci :

« Suivant, Roi très-pieux, les ordres que tu donnes,. Sur les pauvres Chrétiens j'ai versé tes aumônes ; Car tu sais, pratiquant le précepte divin, Couvrir leurs membres nus, rassasier leur faim. Des églises de Dieu par tes mains enrichies Les prêtres t'offriront les saintes eulogies : J'ai voulu déposer moi-même en leur trésor Les coffres d'Évangile et les calices d'or. Et les biens hérités de ta sœur qui fut Reine. Puis j'ai vu, dans les prés où serpente la Seine, L'édifice pieux qu'un peuple obéissant Élève par ton ordre au bienheureux Vincent. Poursuis ! et comme il fit naguère pour l'Espagne, Que dans tes saints projets le Seigneur t'accompagne ! » Et le Roi répondit, joyeux de ce discours :

DE CLODOMIU. 53

» Pour mes desseins présens j'espère en son secours !

L ERMITE

Oui, je sais qu'appelés auprès de ta personne, Tes neveux sont par toi promus à la couronne.

Prêtre, de mes desseins on t'a mal informé. Ceci n'est qu'un vain bruit par mon ordre semé ; Clotaire l'a voulu, pour abuser ma mère.

l'ermite.

De ces enlàns, 6 Roi, que prétends-tu donc faire?

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