TUILERIES
Je crus que l'Europe, étonnée de mon retour et de l'énergie du peuple français , craindrait de recommencer la guerre avec une nation dont elle voyait la témérité, et avec un homme dont le caractère était plus fort à lui seul que toutes ses armées.
Manuscrit de Sainte- Hélène.
Sous ce portique ouvert des royales demeures
Où l'horloge fidèle annonce au loin les heures,
Est-ce toi, de la nuit astre mystérieux,
Qui d'un dernier rayon viens effleurer mes yeux.
Aux vitres du Palais te réfléchis, et hrilles
En sillons fugitifs au fer doré des grilles ?
Mais non, ces feux lointains, ces mouvantes lueurs
Rayonnent dans les mains de quelques serviteurs,
Attentifs aux apprêts d'un nocturne voyage.
Quelle morne tristesse obscurcit leur visage ! Immobiles près d'eux, quels sont ces cavaliers? Mon oeil a reconnu leurs armes, leurs coursiers, Leurs casques éclatans, leurs habits d'un bleu sombre. Où des tresses d'argent étincellent dans l'ombre ; C'est ce noble escadron. Garde intime des Rois. Entre ses rangs pressés, à peine j'entrevois, Frissonnant par momens sous un brouillard humide. Les chevaux attelés à la chaise rapide. A la portière ouverte, avec des yeux en pleurs. S'appuie un jeune page aux royales couleurs ; Tandis qu'interrompant ce lugubre silence, Le timbre du Château douze fois se balance.
La roue a résonné sur le pavé qui fuit.
Quoi ! ce roulement sourd, qui se perd dans la nuit,
Ce galop de chevaux sous la porte franchie,
C'est le bruit qu'en tombant fait une Monarchie !. . .
Nos temps sont réservés aux chances du destin . J'ai vu celui qu'éloigne un départ clandestin, Dix mois passés à peine, accueilli par la France
Comme xxn gage de paix, de joie et d'espérance!
A-t-il déjà cessé le murmure flatteur
Dont ces murs délaissés gardent l'écho menteur?...
Le flot qui se pressait à ces portes désertes
S'est bien vite écoulé de ces salles ouvertes,
Dont peut-être aujourd'hui, pom' la première lois,
Nul ordre souverain ne frappe les parois.
Dès l'aurore accourue, une foule inquiète
De ce dôme muet interroge le faîte :
Ni les triples coulem's, ni le drapeau des lis
A sa lance de fer ne rattachent leurs plis.
Mais un trône vacant est-il long-temps sans maître?
Quelques heures encor, nous le verrons paraître ;
Qu'il vienne; et, dans l'asile où lui-même autrefois
A l'Europe à genoux osa dicter ses lois.
Sur le bureau d'Hartwell laissé dans sa retraite,
11 trouvera l'Arrêt qui proscrivait sa tête.
Peut-être à ses dédains donnant un libre essor,
Son œil indifférent y pourra lire encor
D'un dévoùment gagé ces adresses parjures,
Qui, la veille, à son nom prodiguaient leurs injures,
Sermens à double face, et que la même main Peut-être en sa faveur viendra signer demain. Le Prince fugitif, qu'un Chef proscrit remplace, De même aux mêmes lieux avait trouvé sa trace ; Et, de nouveau rentré dans ne royal séjour. Il l'y retrouvera peut-être quelque jour !
Du Trône de Clovis nos troulîles populaires
Ont rendu chancelans les degrés séculaires.
Quel Monarque aujourd'hui croirait s'y maintenir,
Quand la serre de l'Aigle a peine à s'y tenir !
Mais en vain du malheur les leçons les obsèdent.
Des palais a. l'exil en vain ils se succèdent;
Dès qu'un nouveau triomphe a consacré leurs droits,
Ils ont oublié tout, si ce n'est qu'ils sont rois;
Et, rêvant tour à tour la fortune fidèle.
Ils contemplent en vain, liélas! plus stables qu'elle,
Les mêmes ornemens aux lamlsris suspendus ;
Ces conseillers muets ne sont point entendus,
Et les mêmes tapis sous leurs pieds se déroulent
Sans les faire songer au sol miné qu'ils foulent.
Et toi, dont le génie élargit l'horizon,
Vas-tu laisser aussi s'égarer ta raison
A ces rêves trompeurs qu'enfante la puissance?
Te verra-t-on nommer ton exil une absence ?
Ressaisir, tout entier, le pouvoir souverain?
Sur des fronts relevés appesantir ta main ?
Crois-tu que ton retour, ce rapide prodige,
A ton nom belliqueux rendant son vieux prestige.
Les Rois, tes affranchis, rentrés dans le devoir,
Oublîront qu'ils avaient mesuré ton pouvoir?
Que celui que le sang allie à ta famille
A son sceptre agrandi préférera sa fille ?
Que des jours d'Austerlitz, réveillant la splendeur.
Tes Généraux vieillis reprendront leur ardeur?
Cet espoir est le tien ! En vain l'Europe armée
Menace de nouveau la frontière alarmée.
Tu promènes au loin ton regard, et tout bas
Peut-être tu te dis : Elle n'osera pas !
Oui, tout raconte ici ton génie ou ta gloire. Ces monumens parés des mains de la victoire, Ces Colonnes, ces Arcs, ce Louvre fastueux,
Ce fleuve et ses longs Quais, ses Ponts majestueux Qui tous, d'un double éclat couronnant ta carrière, Gardent de tant d'exploits la mémoire guerrière, Ces Tours où Rome même a consacré tes droits, Et que le Te Deum ébranla tant de fois ! . . . Mais ces Arcs, ces Palais, ces Tours enorgueillies, L'Etranger les connaît, hélas! et tu l'oublies!...
LE