‹ Chroniques de FranceChapitre 35 sur 40 · CHAMP-DE-MAI · texte numérisé non relu

CHAMP-DE-MAI

Il fallait recommencer une révolution pour me donner

toutes les ressources qu'elles créent Mais je n'ai jamais

aimé les orages populaires, parce qu'il n'y a point de bride pour les mener.

Manuscrit de Sainte-Hélène.

« ViEiNS, mon père. Entends-tu gronder ces batteries? Le cortège déjà quitte les Tuileries ; Si nous tardons encor, nous ne le verrons pas ; Courons ! . . .

— Enfant, pourquoi m'entraîner sur tes pas? Bercé dès ta naissance au bruit de nos conquêtes, Depuis tes premiers ans, n'es-tu point las de fêtes?

— Déjà de ses lanciers flottent les étendards ; Lui-même va bientôt s'offrir à nos reg^ards.

Viens nous joindre aux clameurs sur sa route élancées, Mon père ; il a rendu les tambours aux Lycées !

— Devait-il exciter vos belliqueux élans?...

— Voilà ses huit chevaux, dont les panaches blancs Entre les rangs pressés s'ouvrent im lent passage : Cette foule à mes yeux dérobe son visage ; Avançons.

— Tu le veux? eh bien ! marchons vers lui. Regarde : son maintien trahit un sombre ennui ; On dirait, à le voir, que cette ame si fière Dans son astre pâli n'a plus sa foi première, Et sa tête puissante, inclinée à demi.

Semble porter le faix d'un destin ennemi !

— Que dis-tu? qui pourrait troubler son allégresse? Entends les cris joyeux du peuple qui nous presse !

— Ainsi nous l'avons vu de ses cent mille voix Dans un jour difierenl accueillir d'autres Rois!...

— Comme moi, j'en suis sûr, il s'en souvient a peine; Viens, ne résiste plus au flot qui nous entraîne,

Son cours tumultueux nous porte au Champ-de-Mars.

— Oui, cet aspect doit plaire à tes jeunes regards ; La Garde l'environne, et, rangée en bataille, Oppose airs: spectateurs sa vivante muraille.

Tu pourras reconnaître, immobile à son rang. Des soldats de l'exil le bataillon errant ; Car un triple chevron sur leur bras se dessine, Et l'Etoile d'honneur décore leur poitrine.

— Vois, mon père ! Artilleurs, fantassins, cavaliers, Devant nous tour à tour défilent par milliers. N'aimes-tu pas aussi cette pompe guerrière,

Ces chevaux dont les pas font voler la poussière, Ces soldats que soudain meut une seule voix, Ces fusils dans leurs mains résonnant à la fois. Ces mobiles plumets qu'un vent léger balance,

Et l'éclair qui jaillit du sabre ou de la lance? Tu ne m'écoutes point, tu semblés soucieux?

— Ton âg^e, mon enfant, est séduit par les yeux ; Cette pompe te plaît ; j'en attendais une autre.

— En sais-tu qui jamais ait surpassé la nôtre ?

— Oui, j'ai pu dans ma vie assister quelquefois A ces drames publics joués par tous les Rois. Oh ! des mille sermens prêtés à cette place.

Si le sable mobile avait gardé la trace ! . . .

— Quel est sur ces gradins ce fauteuil préparé? Est-il pour lui ?

— Sans doute.

— Alors je le verrai !.

Mais ce tambour qui bat, ces armes qu'on présente, Tout l'annonce : entends-tu cette rumem' croissante? Le voilà! le voilà! mon père, il vient là-bas ;

LES CENT JOURS. 33î

Entouré de sa cour, il marche à petits pas

Il salue : au milieu de ces riches costumes, J'entrevois son chapeau couvert de blanches plumes. Que d'or, que de velours, quel brillant appareil! Comme ses vétemens reluisent au soleil ! . . .

— Oui ; mais j'entends ici le peuple qui murmure De voir la soie et l'or composer sa parure :

Le Monarque-soldat verrait mieux accueillis L'habit de Maren^o, le chapeau d'Austerlitz.

— Le voilà sur l'estrade ! Oh ! quelle foule épaisse D'officiers de toute arme autour de lui se presse ! Tous veulent recevoir les Aigles de sa main .

— Quel fruit espère-t-il de ce spectacle vain?...

— Vois ! tout seul sur le bord le voilà qui s'avance ; Aux spectateurs son geste impose le silence ;

Il va parler, il parle ! . . . Ah ! . . . Vive l'Empereur ! . . .

— Quel pouvoir! A sa voix, le murmure et l'aigreur

Ont disparu .

— Toi seul n'as pas crié, mon père?

Pourquoi donc?

— Quelque jour tu l'apprendras, j'espère. Mais la fête est finie, enfant ! Sortons d'ici ;

Le vent souffle, le temps soudain s'est obscurci ; Il va pleuvoir; allons! le cortège s'écoule — »

Et tous deux ont suivi les soldats et la foule.

Le peuple maintenant, morne et silencieux, Se retire à la hâte en regardant les cieux. Et, voyant le soleil se couvrir d'un nuage. En conçoit pour la France un sinistre présage.

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