‹ Chroniques de FranceChapitre 36 sur 40 · WATERLOO · texte numérisé non relu

WATERLOO

Et la gloire de uos armes vint finir dans les mêmes champs 011 elle avait commencé vingt-trois ans auparavant! Manuscrit de Sainte-Hélène.

Que nous présagez-vous, sombre voix des tempêtes? Souffle de l'ouragan, qui passe sur nos têtes, Nuages, qui semblez des fantômes errans. Eaux des cieux, qui sur nous versez vos froids torrens. Que nous présagez-vous? D'où vient que la nature Pousse durant la nuit un sinistre murmure? Hier les étrangers sur ces bords apparus, N'ont-ils pas reconnu les plaines de Fleurus?

Le soleil d'Austerlitz, infidèle à nos gloires, S'est-il enfin lassé d'éclairer nos victoires?

Sur le terrain humide, avec peine allumés,

Les feux de notre armée, à demi consumés,

Laissaient de loin en loin, d'une flamme inégale.

Les rougeâtres lueurs briller par intervalle.

Nos soldats se montraient fatigués, soucieux;

L'un murmure à voix haute en regardant les cieux ;

Moins novice à souffrir, l'autre en sifflant essuie

Le fer de son fusil qu'avait terni la pluie ;

Et tous, en maudissant un pénible chemin,

Se disent : « Espérons qu'on se battra demain ! »

Mais bientôt, franchissant la ligne d'avant-garde. Dans l'ombre, loin du camp, un homme se hasarde ; Un ami l'accompagne, il se hâte, et souvent Dans son anxiété prête l'oreille au vent ; Car de ses ennemis méditant la défaite. Il a cru, tant alors il craignait leur retraite.

Que d'une armée en marche il entendait le bruit. Mais non, rien n'a troublé le repos de la nuit. Il s'arrête, il regarde ! Un grand bois de son ombre Obscurcit l'horizon, et sous ce rideaa sombre Qui protège le camp des Anglais endormis, Resplendissent les feux des bivacs ennemis.

A cet aspect, l'œil fixe et la tête penchée.

Une main sur le dos, l'autre en son sein cachée,

Dans ses calculs profonds plein d'une intime foi,

Il répète tout bas : « Demain ils sont à moi ! »

A ces mots on dirait que sur l'obscure plaine

Il a vu tout-à-coup la bataille prochaine

Dérouler devant lui son mobile tableau —

Cet homme est l'Empereur ! ce lieu, c'est Waterloo ! . . .

Waterloo ! . . . L'Empereur ! . . . Demain ! Quelles pensées S'éveillent, et soudain se succèdent pressées ! Demain ! Oh I que la nuit ne dût jamais finir ! Demain ! Qui peut, mon Dieu, compter sur l'avenir 1

Quoi ! ce perçant regard qu'aucun voile n'ombrage N'a point d'un coup si proche entrevu quelque image? D'un sourd pressentiment, quelque avis inconnu, Ne lui dit point tout bas que son jour est venu? Non; les dés sont jetés, et sa cause est gagnée : Il le croit. N'est-ce point la place désignée? A ses prévisions le sort même sotmiis Semble agir avec lui contre ses ennemis !

Fort des grands souvenirs de cinquante batailles. D'un génie attesté par tant de funérailles, De ce coup-d'œil si sûr au milieu des combats. De cette voix si chère au cœur de nos soldats, Tu t'es trompé pourtant comme mi esprit vulgaire, Toi, l'arbitre du monde et le dieu de la guerre! Eh ! qui fît échouer ta sublime raison ? Le fantasque hasard, l'obscure trahison !

Cependant ta carrière est à jamais finie!

Où sojit-ils maintenant, ces plans de ton génie,

Que sous nos yeu\, par tant (Je degrés éclatans, Ta volonté de fer a poursuivis vingt ans?...

Voir une foule aveugle à ces plans asservie,

Penser de ta pensée et vivre de ta vie ;

Guider du même frein vingt peuples étonnés,

Que façonnent au joug tes Préfets coiu-onnés;

Trancher avec le fer les nœuds d'un grand problème ;

Envelopper l'Europe en un vaste système,

Autour d'elle étendu comme un réseau d'acier ;

Dominer de ton nom le siècle tout entier ;

Et de ce legs enfin doter ta dynastie :

Qui pour de tels enjeux n'eût risqué la partie?

IMais quand tu l'as perdue, on compte tous tes pas

Vers cet immense but que tu n'atteindras pas !

A quoi bon dépenser tant d'or et tant de têtes?

Aux confins de l'Asie étendre tes conquêtes,

Bouleverser le monde, et changer tant de fois

Les empires de place et les trônes de rois?

Sans doute il t'a suffi, pour accomplir tes œuvres,

De passifs instrumens, de ser viles manœuvres :

Mais ceux dont les su«urs, les bras ont élevé

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L'édifice imprudent qui croule, inachevé, Te demandent enfin compte de leur salaire. Et peut-être des jours d'un enfant ou d'un père. Oui, qu'ils répondent ceux à qui sont confiés Tant de pouvoirs divers en vain sacrifiés ! Déplorables mortels, jouets de leurs furies. Epis de leurs moissons, herbes de leurs prairies, Vous que d'un pied superbe ils foulent en passant, Pom-quoi plier au gré du fort et du puissant? Pourquoi vous dévouer sans borne et sans mesure ? Quelle promesse humaine est jamais assez sûre? De tant de maux commis peut-il naître des biens? Non, non : de pures fins veulent de purs moyens.

Mais quelle ame ici-bas, poiu* quelque haute idée D'un fanatique amour en secret possédée. Dans l'espoir d'affermir son empire naissant. N'est prête à lui donner le baptême de sang? Que cet orgueil de voir une foule empressée Réaliser enfin leur intime pensée,

Fait souvent oublier aux coupables humains,

Du but qui les séduit les terribles chemins !

Cependant, insensés, dans vos trames secrètes,

Rien n'est vrai, rien n'est sûr, hors le mal que vous faites !

Mais non, donner sans cesse ou recevoir la loi.

Faire subir leur joug, leurs croyances, leur foi;

S'il le faut, à tous ceux que la lutte soulève.

Imposer le bonheur à la pointe du glaive.

Et, dans le noir sillon tracé par leurs fureurs,

Peut-être ne semer qu'une moisson d'erreiu-s ! . . .

Oh ! quel langage armé de clartés inconnues

Traversera leurs cœurs comme un éclair les nues !

N'est-il aucune voix qui les vienne arrêter,

Et leur dise, puissante à s'en faire écouter :

« Quel prLx si glorieux peut garder quelques chai^mes.

Payé de tant de sang, baigné de tant de larmes?

S'il est à sa conquête un obstacle vivant.

Reculez, reculez, n'allez pas plus avant!

Du plus sulilime esprit la plus noble chimère.

Ne vaut pas une vie encor que bien amère ! »

YI.

Ah ! si la poésie essayait son pouvoir

A trouver cet accent qui les sût émouvoir !

Si vous osiez tenter ces hautes destinées,

Fugitives douceurs à nos lèvres données,

Vers, aujourd'hui si las de n'être qu'un vain bruit,

Echo du vent qui souffle, ou de l'onde qui fuit,

Pareil aux sons égaux qu'au soir dans la prairie ,

Jette l'insecte errant, qui dans l'herbe fleurie

Se cache et ne possède au monde que la voix,

Paroles, mélodie, accords, c'est cette fois!...

Mais quoi! n'est-ce point là le rêve du poète Qui s'égare à son tour, et croit ce qu'il souhaite, Prêt à livrer aussi d'inutiles combats Pour quelque prix douteux et qu'il n'atteindra pas? Comment sa faible voLx serait-elle entendue, Quand chaque jour amène une leçon perdue? Quand le sort qui si haut parle dans ces grands coups, A crié vainement : « Mortels, instruisez-vous! »

Malgré sa volonté, sa force et son génie,

Cette triple puissance en ses mains réunie,

Ils ont vu devant eux passer Napoléon,

Sur la terre après soi ne laissant qu'un grand nom ;

Et chacun d'eux encor, pour saisir quelque idole.

Se fait un marche-pied de tout ce qu'il immole ;

A demain follement sacrifie aujourd'hui,

Mais pour tomber plus vite et de moins haut que lui.

LE

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