BELLÉROPHON
J'aurais pu passer en Amérique, et promener ma défaite dans le Nouveau-Monde ; mais , après avoir régné sur la France , il ne fallait pas avilir son trône en chercliant d'autre gloire. Manuscrit de Sainte-Hélène,
Ils partaient. « Arrêtez ! leur dit Napoléon : » Arrêtez ! On se bat, et j'entends le canon] » A demain le départ; mais aujourd'hui que j'aille » Décider d'un coup-d'œil le sort de la bataille ; » Faire, à mon seul aspect, reculer tous ces Rois, » Et vaincre pom* la France une dernière fois : » Empereur, Général ou Soldat, que m'importe! »
Vain espoir! tout est prêt, la voiture, l'escorte, Et les vœux irapuissaiis, et les regrets amers Sont traînés avec lui vers la rive des mers.
Mais ce n'est plus ici cette onde fortunée Que roule à flots d'azur la Méditerranée, Ni ce beau ciel, si cher à son premier regard. Ni ce soleil brillant qui l' éclairait plus tard, Quand jeune et déjà cher à la terre natale. Il allait conquérir sa gloire orientale.
Maintenant il écoute, avec des yeux pensifs. Le triste bruit des flots qui heurtent les rescifs, Et l'aigre sifflement des brises du rivage. Mais ce sombre Océan et ce ciel de nuage Sont loin de sa pensée, et son regard ardent Plonge dans les vapeurs qui voilent l'Occident. C'est là qu'est l'avenir : là s'étend l'Amérique ; Là, simple citoyen dans une république.
Après avoir dicté des ordres absolus.
Il n'obéira point, s'il ne commande plus 1 Ainsi, maître de lui, ce cœur que rien n'étonne,
Accepte froidement cet exil monotone Dont peut-être le terme est assigné tout bas, Car il n'est que les morts qui ne reviennent pas.
Mais tandis qu'il se fie au temps, à son étoile,
Soudain à l'horizon apparaît une voile.
Puis deux, puis trois. Traçant un rapide sillon,
Accourent des vaisseaux au rouge pavillon.
Partout ses ennemis lui ferment la barrière ;
Leur flotte est devant lui, leur armée en arrière.
Les attendi'e, ou tenter quelque furtif départ.
C'est accepter pour maître ou l'homme ou le hasard.
Seul il conquit, soutint, quitta le diadème.
Nul ne doit de son sort décider que lui-même ;
Pour ne point le subir, il ira le chercher !
Il écrit : quelle main ne craindrait de toucher Cette trace de feu sur le papier laissée, Moule ardent, où lui-même a jeté sa pensée ! La muse intimidée, émue à cet aspect,
Devant ces mots fameux recule avec respect :
« Altesse Royale,
« En butte aux factions qui divisent mon pays et à » l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe , » j'ai terminé ma carrière politique ; et je viens , » comme Thémistocle , m'asseoir aux foyers du peu- » pie britannique. Je me mets sous la protection » de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale , » comme du plus puissant , du plus constant , du » plus généreux de mes ennemis. »
Napoléon.
Tu dis. Bientôt, hélas 1 ton ame détrompée Verra quel adversaire a reçu ton épée ; Et ce noble ennemi te pimira demain.
De l'avoir excepté de ton vaste dédain.
Sans soupçonner le piège où l'attend l'Angleterre, Pour gagner ses vaisseaux il a quitté la terre. Les matelots français, clans le canot rangés, Jettent sur le héros des regards affligés ! On dirait que le flot se brisant sur la rive, A la côte qui fuit prête une voix plaintive, Que le navire anglais a senti sourdement Courir dans ses agrès un long frémissement. Comme un vautour cruel qui veille sur sa proie. Et prêt à la saisir bat des ailes de joie.
Ceux que Napoléon se prépare à quitter Les yeux mouillés de pleurs cherchent à l'arrêter. Et, pour le retenir, l'entourent de leurs craintes. Lui seul, ferme et serein au milieu de ces plaintes, Par un dernier adieu paie un dernier effort. Et le Bellérophon le reçoit sur son bord i
Adieu ! de ce moment tu n'es plus qu'à l'histoire !
35f> LES CENT JOURS.
Tu ne fouleras plus cette terre de gloire, Cette arène sonore où résonnaient tes pas ! Tu ne dois plus revoir le doux sol de la France ; Désormais, quelques jours minés par la souffrance, L'exil, puis le trépas,
Voilà tout l'avenir : mais le passé te reste ! Même l'éclat soudain d'un revers si funeste, De ton destin peut-être est un dernier effort La fortune long-temps à te suivre asservie, N'a de faveur, après une semblable vie. Qu'une semblable mort !
Sans doute un tel présent sourit à ta grande ame, Que ne sauraient dompter cette impuissante trame
Et ces indignes fers :
Plutôt que t'éclipser dans une paix obscure, Mieux vaut fixer encor sur ta lente torture
Les yeux de l'univers 1
Dans cet cloig^nement, il semble qu'avant l'àce Ton histoire vivante ait subi le passa{je
Du temps et du cercueil :
Déjà les passions ne sont plus qu'un bruit vague, Qui vient en murmurant mourir comme la vague
Au pied de ton écueil.
C'est aux malheurs communs que la plainte est conunune ; Un grand cœur sent le prix d'une grande infortune : A ta carrière encor manquait l'adversité ! Par elle, mesurant toute ta destinée, Tu sauras à ton nom quelle place est donnée Dans la postérité.
Même avant que le temps ait refroidi ta cendre, On parlera de toi comme on fait d'Alexandre. Ta vie apparaîtra comme un rêve à nos yeux ; Et d'un passé si proche éveillant la mémoire, A peine les témoins eux-même en pourront croire Le drame merveilleux.
Tu laisses aujourd'hui ce théâtre du monde, Qu'empHssait de ta voix l'émotion profonde,
D'intérêt dépourvu; Et tandis qu'à nos fds la scène abâtardie Offre du grand acteur la vaine parodie,
Nous disons : Je l'ai vu !
Oui, je l'ai vu. J'ai vu cette tête sublime, Qui se pouvait passer de l'éclat légitime
Du bandeau souverain ; Ce regard, dont l'éclair inspirait tant de crainte, Ces traits puissans, formés pom' laisser leur empreinte
Sur le marbre et l'airain :
Je l'ai vu, de l'État déjà maître suprême, Sans doute méditant tout bas le diadème, Mais de nom, cependant, simple Consul encor, Sans parm'C, au milieu d'un somptueiLV cortège, 11 guidait un cheval superbe, aux crins de neige Tressés de soie et d'or :
Je l'ai vu, quand bientôt de Pages entourée, S'avança lentement la voiture dorée Où siégeait l'Empereur dans un faste éclatant : La Couronne en ce jour devenait sa conquête Sans que la main du Pape eût effleuré sa tête. . . . Il était là, pourtant I
Je l'ai vu, lorsqu'après une paix tutélaire Ses cours retentissaient de ce cri populaire,
Sans échos aujourd'hui.
Venir, le front couvert, aux fenêtres ouvertes. Tandis que de huit Rois les têtes découvertes
Se courbaient devant lui :
Je l'ai vu sous les coups d'un destin moins prospère : On lisait les soucis d'un époux et d'un père
Sur ce front triomphant !
Les citoyens armés l'entouraient en silence, Et lui, près de partir, fiait à leur vaillance
Sa femme et son enfant.
Je l'ai vu, dans les bras d'une tbule pressée, Par un nouveau prodige étonnant la pensée, Reprendi^e un sceptre à peine échappé de sa main ; Et des jours falauleux réveillant les féeries, Montrer qu'il n'est pour lui de l'Elbe aux Tuileries, Que le temps du chemin.
Puis, lorsque sa puissance à jamais tut brisée, Lorsqu'il avait déjà quitté pour l'Elysée, Le lit impérial et le palais des Rois, Couronné seulement de malheur et de gloire. Je l'ai vu, calme et grand comme un jour de victoire. Pour la dernière fois.
Depuis, captif des Rois dans une île lointaine, De ses jours douloureux, l'immortel capitaine
Vit s'user le flambeau :
Mais pour clore une vie en merveilles féconde, Ses ennemis encore ont du reste du monde
Isolé son tombeau.
Au gré de ses geôliers, le fer, le plomb, la pierre, Sur ce roc à jamais ont scellé sa poussière,
Redoutable trésor ; D'une garde éternelle ils entourent son ombre, Et peut-être ils ont peur que de sa couche sombre
Il ne se lève encor !
cithare, qui vibrais aux mains d'Apollinaire, Tu restes suspendue aux murs du sanctuaire.
Sidoine Apollinaire, né à Lyon, d'une noble et riche famille, fut préfet de Rome en 467- H épousa la fille d'Avitus, avant que celui-ci devînt empereur. En 47 1 > Sidoine fut nommé évêque d'Auvergne. Son éloquence était célèbre dans son temps; il avait une grande facilité pour composer, soit en vers, soit en prose, et souvent, au dire de Grégoire de Tours, il improvisait avec un grand éclat sur quelque sujet qu'il voulût. Les plus importantes de ses poésies sont les trois Panégyriques des empereurs Avitus, Majorien et Sévère.