‹ Chroniques de FranceChapitre 5 sur 40 · I.E ROI · texte numérisé non relu

I.E ROI

Ne point attendre d'eux quelque souci nouveau, Quand j'ai pour m'affranchir le cloître ou le tombeau.

l'ermite.

Ce n'est donc point en vain qu'un signe manifeste

Révélait à mes yeux la colère céleste ! . . .

Sans doute ils sont venus, sans doute ils sont comptés/

Seigneur ! ces temps marqués pour vos calamités, Où le frère à la mort ira livrer son frère, Et le père ses fils, et les enfàns leur père ! Verrons-nous donc toujours d'insatiables bras Tant qu'il reste à frapper ne se reposer pas ? Avez-vous soif de sang? ou, comme dit l'Apôtre, Voulez-vous jusqu'au bout vous dévorer l'un l'autre? Prétendez-vous remplir, sans mesure et sans fin, Vos coffres, vos celliers de blé, d'or et de vin, Et sans fin ajouter, par le meurtre ou la guerre, Les maisons aux maisons, et la terre à la terre? Alors malheur à vous ! dans ses chants de douleur Le Prophète l'a dit : Malheur à vous ! malheur ! Mais cette voix terrible est à peine entendue. Celle même de Dieu dans les airs s'est perdue. Sa bouche a vainement dicté votre devoir, Votre oreille indocile est sourde à son pouvoir ! Or, quiconque m'entend et ne suit point ma voie, Dit le Seigneur, quiconque a mis ailleurs sa joie. Est semblable à celui qui, privé de raison, Sur un sable mobile élève sa maison ; L'onde s'enfle et l'abat, le vent souffle et l'efface,

Et de ses vains travaux s'évanouit la trace. »

Mais le Roi ne se put contenir plus long-temps,

Et jetant sur le Saint des regards mécontens :

« Et pourquoi du Seigneur m'annoncer la colère '.

Toi-même m'assurais que j'avais su lui plaire.

Que me veut-il encor? Pour enrichir les siens,

N'ai-je pas dépouillé les autels ariens?

Quoi ! de tout le butin, iruit de mes entreprises,

Aurais-je dispensé ma part à vos églises,

Et d'une basilique honoré saint pincent.

Pour n'en point devenir plus riche ou plus puissant ;

l'ermite.

Tu mérites par-là qu'on t'honore et te loue. Mais Dieu, qui trop souvent de nos désirs se joue. Peut rejeter les dons d'une sanglante main, Comme il a rejeté les présens de Caïn. Fuis l'ennemi du bien qui t'inspire et te guide, O Roi ! De ces enfans ne sois point homicide. De peur, si sans pitié tu détruis l'innocent. De voir le sang des tiens payer un jour ce sang.

Si trop faible aujourd'hui je t'accordais leur grâce. Eux-mêmes pourraient bien accomplir ta menace, Prêtre; mais l'insensé peut seul, à mon avis, Laisser à ses côtés croître ses ennemis. Mais toi, quel intérêt pour eux te sollicite? Sont-ce tes fils, dis-moi, dont la tête est proscrite? Pour le trône, après tout, des enfans sont-ils faits? Quels titres sont les leurs? quels travaux? quels bienfaits' Qui sait ce qu'ils seront? si leurs mains frénétiques N'iront point quelque jour piller vos basiliques? Si l'appui que mon bras vous eût toujours prêté Ne sera point alors vainement regretté ? D'ailleurs suis-je le maître? et si je me prononce, Crois-tu qu'à ses desseins Clotaire aussi renonce ? Crois-tu qu'il soit facile et prudent, entre nous. De s'opposer à lui, d'allumer son courroux? Et si ma résistance enfin lui fait quelque ombre, Crois-tu que de ses coups il mesure le nombre ? Que me voyant m'unir à ceux que tu soutiens, Son bras à leurs Etats ne joindra pas les miens ?

L ERMITE

Oui, celui qui reçut clans son lit adultère, Malgré les saintes lois, la veuve de son frère, Peut, du moins je le crains, tout oser désormais !

LE ROI

Eh bien ! je le demande à toi qui le connais, Pour un léger motif dois-je encourir sa haine? De ce qui sera fait loin de te mettre en peine, Va, ne m'accuse plus, car ce n'est point pécher Que profiter du mal qu'on ne peut empêcher.

L ERMITE

Tu peux au prix du sang prendre part si tu l'oses.

Sais-tu bien cependant à quel sort tu t'exposes.

Bravant les saints Canons, et transgressant la loi ?

Les Evêques^ forcés de sévir contre toi,

Te vont des lieux sacrés interdire l'enceinte ;

Ils te refuseront la communion sainte !

Ah ! loin de t'applaudir de les avoir conquis,

Tu gémiras alors de tes biens mal acquis :

Car ni biens, ni trésors, ni la couronne même,

Ne sauraient de ton front détourner l'anathême !.. »

Et le Prêtre indigné s'éloignait de ces lieux Sans regarder le Roi ni lui faire d'adieux .

Mais avant qu'à ses yeux le Saint ne se dérobe,

Childebert effrayé le retient par sa robe :

« Père ! tu t'es mépris, je ne veux point leur mort.

Je jure de tenter, pour adoucir leur sort,

Tout ce qu'il se pourra, sans m'exposer moi-même ;

Mais éloigne de moi ce fatal anathéme.

Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit? Ai-je donc rien cherché

Que de voir chacun d'eux en un cloître caché ?

Je cours trouver Clotaire, et bientôt je l'amène

V soumettre nos vœux au désir de la Reine.

Elle, pour ses enfans, contrainte de choisir,

Ne les enverra point à la mort par plaisir.

Parle, puis-je espérer que ce plan te contente ?

Mais peux-tu m'assurer que Clotaire y consente,

Que sa rajje, docile aux ordres maternels, Laisse en paix ces enfans se vouer aux autels ?

Ta crainte sur ce point me paraît superflue ; Cependant si leur perte est par lui résolue, L'un d'eux pourrait encore échapper au trépas ; Mais un seul, tu m'entends?... Je ne le saurai pas. »

A ces mots, il s'éloigne avec un air farouche. En silence, et le doigt appuyé sur la bouche, Le Prêtre quelque temps le conduisit des yeux, Puis sortit tout pensif, et regardant les cieux.

Toutefois Childebert, fidèle à sa promesse.

Sur l'esprit de Clotaire employait son adresse :

« De peur de voir contre eux les Francs prendre parti.

Il convient qu'à leurs vœux la Reine ait consenti.

On connaît le pouvoir que sa vertu lui donne,

Fondé sur le respect, affermi par l'amnône ;

Si le sort des enfans n'est soumis à son choix.

Le peuple se pourrait soulever à sa voix. »

Et Clotaire à regret approuve le message.

Sans lui laisser le temps de changer de langage,

Childebert aussitôt dépêche Arcadius,

Qu'entre ses serviteurs il chérissait le plus.

Arcadius au Roi jadis avait su plaire,

Ayant trahi pour lui Théodoric son frère.

Les ciseaux d'une main, dans l'autre un glaive nu,

Cet homme vers Clotilde est tout-à-coup venu.

« Tes deux fils, nos seigneurs, ô glorieuse Reine l

Du sort de leurs neveux te laissent souveraine :

Mais ils doivent périr, ou déchoir ! » A ces mots,

11 présente à son choix l'épée et les ciseaux !

En son plus doux espoir la Reine ainsi trompée,

Cria, dans son courroux : « Prenez, prenez l'épée !

Mieux vaut, s'ils ne sont Rois, les voir morts que tondus !

A ces vœux imprudens, et trop vite entendus,

L'impassible envoyé s'éloigne sans attendre

Qu'elle ait pu révoquer par un ordre plus tendre

Cet ordre irréfléchi, ce brusque arrêt de deuil.

Involontaire élan de son royal orgueil.

Arcadius aux Rois porte ainsi sa réponse :

DE CLODOMIU. (il

« Nobles Rois, c'est la mort que la Reine prononce! » 11 dit; soudain Clotaire accourt vers ses neveux, Et le fer à la main s'élance au milieu d'eux. Théobald, brusquement renversé contre terre, S'écrie et se débat ; c'est vainement, Clotaire Le frappe, et du genou pressant son jeune flanc, En retire soudain le couteau tout sanglant ; Tandis qu'épouvanté par le sort de son frère, Gonthaire s'écriait : « Oh ! sauve-moi, mon père ! » Et du Roi Childebert embrassait les genoux. Le Roi dit, attendri par ce titre si doux : « Epargnons celui-ci, frère, je t'en convie ; Au prix que tu voudras je te paîrai sa vie ! » Mais Clotaire : « Est-ce à toi, lâche et débile cœur, D'entraver un dessein dont toi-même es l'auteur. Alors qu'à l'accomplir notre intérêt t'oblige? Repousse cet enfant, repousse-le, te dis-je, Et ne sois pas si prompt à reprendre ta foi. Traître, ou s'il n'est pour lui ce coup sera pour toi ! » Childebert à ces mots, surmontant sa faiblesse, Dégage ses genoux de l'enfant qui les presse. Et le jette à Clotaire en détournant les yeux.

De ce léger retard Clotaire furieux, A bientôt dépêché celte tendre victime.

H en faut une encor pour consommer le crime ! Où donc est Clodoald? En vain de toutes parts Clotaire a promené de rapides regards, L'enfant a disparu. Parmi ceux de sa suite Un serviteur, peut-être, a protégé sa fuite. Clotaire à ce soupçon les mande à ses genoux : « Pour trouver le coupable il les faut tuer tous ! » A l'arrêt de leur mort cherchant quelque remède, En vain en leur faveur Childebert intercède ; Clotaire n'entend rien, et son ordre est suivi. De peur d'être à son gré trop lentement servi, La francisque à la main, il presse le carnage. Enfin le sang versé semble éteindre sa rage. Il s'arrête, et du pied poussant ses neveux morts : « Notre mère, dit-il, viendra chercher ces corps ! Sortons. » Et s'élançant sur un coursier docile, Suivi de Childebert, il s'éloigne tranquille.

C'est alors qu'aux lueurs des funèbres flambeaux , Qui bien vite ont, hélas! éclairé leurs tombeaux,

DB CLODOMIU. r,3

Clotildc, s'accusant de ces trépas funestes,

Vint des fils de son fils chercher les tristes restes.

Sur un léf^^er brancard les jeunes morts posés

Dans toute leur beauté demeurent exposés.

Emu par la pitié le peuple les assiège,

Puis se joint en silence au lugubre cortège ;

Car de la Reine en deuil respectant le malheur,

Il craignait de troubler son immense douleur.

Les yeux étaient sans pleurs, et les lèvres sans plainte,

Nul bruit ne s'entendait durant la marche sainte,

Hors le murmure sourd des cantiques sacrés,

Ou le sol frémissant sous les pas mesurés.

Au tombeau de Clovis la foule se dirige. «-

La Reine, qui toujours sans mesure s'afflige,

Gravit le mont-sacré, pour gagner le saint lieu

Dédié par ses mains aux apôtres de Dieu.

En grand nombre à sa voix les cierges s'allumèrent,

De lugubres accens les hymnes s'animèrent ;

Durant le chant de mort elle priait tout bas,

Et disait dans son cœur : « Hélas ] Seigneur, hélas !

» J'ai moi-même, emportée au vain orgueil de Reine,

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