‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 54 sur 135 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

La venue du roi de France et de son armée en la cont^ de Haynaolt,

Le mardi de Pasques, une grosse bande de François, oùestoient le conte de Dampmarlin et le seigneur d'Alebrecht,accompagnés de trois mille chevaux , firent une course devant Vallenchiennes. Les nobles qui lors y esloient , ensemble aulcuns gens de guerre , paysans et manans en la ville , issirent en très belle ordonnance, et furent en bataille , surattendants lesdits François, qui assez tost se retirèrent à Solempnes , dont ils estoient partis la journée. Et le jeudi ensuivant, Vallenchiennois, fort animés sur les François, levèrent étendart et guidon pour les combattre; amassèrent picquenaires, archiers, arbalestriers , culeuvriniers et hacquebutiers , et se mirent de deux à trois mille combattans , soubs la conduite du seigneur d'Aymeries^ grand bailly de Hajnaut, des seigneurs de Bossu , de Ligne , de Barbenchon, de La Houerdrie et du petit Salezar, et marchèrent de grand courage devers Solempnes pour les desfaire; mais les François, sachants leur venue, se deslogèreot. Bouchain avoit pour ca-

(*477) DE JEAU MOLIWET. 29

pitaine Christophe de Lannoi ^ et environ quatre vingts hommes de deflPense.

Les sommations faictes , le roy vint en personne , qui le fist assiéger et battre de gros engiens seize heures continuellement. Nonobstant, les as^ sièges se deflPendoient vigoreusement. Il y eut un hacquebulier de dedans qui apperceut le roy qui s'appuyoit sur un sien mignon , natif de Bretaigne , et portant Tordre de sainct Michel , nommé Tanneguy du Cbastel, et gouvernent de Castillon. Ledit hacquebutier print sa visée ou sur le roy ou sur ledit mignon ; toutefois il besoigna tellement que le mignon fut navré à mort, dont le roy fut merveilleusement marry ; et fil recueillir son corps^le mener et enterrer à Nostre- Dame de Clary, où lui-mesmes a voit choisi sa sépulture. Ceulx de Bouchain , voyants que nul secours ne leur vénoit, se composèrent à six mille esc us , et les gens de guerre se mirent à la voulonté du roy ; se furent menés en prison à Cam-bray , dont ils eschappèrent.

Condé sur l'Escaut, voyant ses villes voisines en grande tribulation, persécutées de pestilence de guerre, estoit en grand souci conament elle •s'eschapperoit. Le seigneur de Moy , ensemble aulcuns combattans du Tournésis et la garnison de Sainct -Âm and, en nombre de quatorze à seize cents ^ se présentèrent devant ledit Condé. Ils se divisèrent en deux parties, sur intention de faire sortir hors ceux de la ville , et espier com-

00 cnnoNiQUES ('S:;)

ment Ton y pourroit mettre le siège. Ledit seigneur de Moy se tenoit avec ses gens vers la maladrie , et ceux de Sainct-Amand de Taullre costé.

L'on avoit donné à entendre audit seigneur de Moy que Condé n'estoit que pour un desjeuner ; mais quand il eut bien regardé la force et situation dju lieu , il respondit que c'estoil bien pour un bon disner. Toutesfois chacune partie et aultre se mirent en paine de faire leur emprinse ; et de faict perchèrent les maisons hors de la ville, qui estoient environ de six vingt hommes de deflense.-Et quant les Franchois eurent tiré les flesches de leurs arcqs , et leurs viretons de leurs arbalestres, le bérault du seigneur de Moy se descouvrit et s'avança pour parlementer. Se fut attainctd'un traict à main si vivement qu'il cheut mort sur la place. Aultres de leur sorte, au nombre de vingt , y laissèrent leurs vies. Ceux de Condé, pour estre quittes d'eux, commencèrent à crier: « voici Vallenchiennois! voici Vallenchien- )) nois I » Les François oyants ce cry , recueillirent leurs morts , et après qu'ils eurent esté illec l'espace de heure et demie pour faire ce beau vasselage , se retirèrent en leurs garnisons , horriblement hués et degabés comme gens confus. Mais ceux de Condé l'achetèrent depuis fort chèrement, comme il apperra cy-après , tant par pestillence de guerre comme de feu. Un jour advint que les petits enfans de Condé se prindrent à vouloir es-

('477) DE JEAN MOLINIJT. 3l

convelier les arbres , comme font les grandes gens au bebourdis. Se boutèrent le feu par meschef en une maison séante derrière le Çhastel , assez près de Thostel du seigneur , tellement qu'il y eut cinquantersix maisons bruslées en cendres, et autant d'entasmées , et mesmfe le beffrpy de la ville fut entasmé , et la cloche de l'horloge cheut fondue sur le marché,

Tournay , qui tous jours a son retour en France, ne jamais à aultre quartier ne se voulut tourner; le vendredi devant la Penthecouste , receut forte garnison de deux cents lances , qui attourna mal aulcuns de ses voisins, comme il apperra cy-après.

Mortaigne avoit pour sa garde le seigneur de Bellamont , lequel , sentant les menaces des capitaines françois , voyant que guères ne povoit tenir, car il n'y avoit alors que seize hommes, habandonna la place ; et furent iceux hommes si . près bastés , qu'ils n'eurent loisir de jetter l'artillerie en l'Ëscault. Et ce mesme jour, lors mardi de la Pentecouste , y entra le seigneur de Saincte- Âgathe.

Quesnoy-le-Conte , avoit pour sa garde et protection conmae capitaine , le seigneur de Villers , mesâre Mile de Bourbon , Jehan de Maulde , et Bertelemot Patoul, avec cent hommes de défense. Une grosse compagnie de François se trouva devant la ville, le mercredi devant Penthecouste , pour gaigner Faulreux , qui est quasi le fauxbourg ; mais ils furent vitement reboutés. Si

retournèrent confus ; parquoi le roy jura la Pasques Dieu qu'il y mettroit le siège. La nuit ensuivant, ou un jour après, vindrent François à grande puissance ; et le lendemaint au matin vint le roy en personne, qui fist descharger son artillerie , affûter serpentines et aulcuns courtaux , desquels il livra un hideux et aspre assaut à la ville, et la balist si merveilleusemenl , que , après le siège fini. Ton trouva, de conte fait, neuf cents pièces de gros engiens. Ils abattirent un grand pan de muraille; puis l'assault fut donné; et les francs archers montèrent et combattirent main à main les assiégés, qui vaillament et d'un très bon courage se deffendirent .

Pendant cest assault, les chappelains et anciennes gens non puissans, se boutèrent en l'église , sentants l'èminent péril qui leur estoit apparent ; et par grande dévotion, crians miséricorde vers le ciel , chantèrent une anthienne de Nostre-Dame, puis saluèrent madame saincte Barbe ; et soubdainement une pluie cheut si grosse et merveilleuse, que les assaillans furent constraints de laisser leur emprinse; et n'estoit engien à pouldre d'un costé et d'aultre qui peusist ruer une seule pierre. Et le lendemain se rendirent, leurs corps et leurs biens saulfs, parmi amiable imposition qui fut de neuf cents escus, lesquels furent distribués par l'advis du roy aux francs-archers, pour récompense du butin de la ville, que le roy avoit abandonnée ans archiers, si l'eussissent prise d'as-

sault^ £t dura ledit assault depuis dix heures du matin jusques à neuf heures en la nuict. Ceux du Quesnoy y perdirent cinq hommes seulement, mais plusieurs y furent navrés; et le roy y perdit quatre ou cinq cents archers. Le roy de France ouyt messe en l'église du Quesnoy, la nuict de la Penthecoustç , puis le lendemain fit assembler le clergé et ceux de la loi, et proposa devant eux que madamoi^elle de Bourgoigne estoit sa cousine et fillioelle , et qu'il n'y vouloit que bien , et qu'elle estoit abusée de vouloir avoir en mariage le fils du duc de Clèves , qui n'estoit que un ivrongne , disant qu'il avoit un coup en la jambe, et lui briseroit sur la teste, après boire, dix ou douze coupettes le jour.

Aulcuns aultres , comme il disoit , la vouloient allier aux Angles , ennemis de la couronne , gens de piètre aflFaire. Aultres contendoient à lui fajre espouser le fils de l'empereur, fort avaricieux, qui emmeneroit ladite damoiselle en Allemaigne, arrière de toute consolation ; et par ainsi la terre demoureroit sans seigneur. Mais s'elle estoit bien conseillée , comme il mettôit en avant , de soi allier avec monseigneur le daulphin , ce seroit grand bien pour le pays, à cause de la langue walonne ; car le thiois n'estoit pas à sa touche ; et sur toute nation prisoit le pays de Hay nault , pour son ancienne nobilité , disant qu'il n'y avoit un si petit berger en Haynault qu'il ne vaulsit un grand gentilhomme ; et à chascune fois qu'il nommoit

Chroniques. T, XLIV. — J. Mounet, //. O

le duc Philippe , il 4effiiloit son chappel pour allicier son audience , affirmant que le duc Charles estoit farsi de grand orgueil, par non vouloir croire bon conseil , parquoi il se trouvoit pugny du moindre duc de son royaulme. Geste remonstrance finie , il monta à cheval et se tira en son aîmée.

Vallenchiennes , voyant le Quesnoy françois , estoit en grand doubte, car elle estoit fort mal sortie de gens de guerre; et comme s*elle densist attendre le siège , fortifia la porte cambrésienne, par les festes de Panthecouste , d'un fort et puissant boullevert ; brusla partie de ses fauxbourgs ; encloït les moulins de la porte d'Anzain dedans la ville; fit venir d'Allemaigne et entretint à ses despens cent et cinquante hacquebutiers, et s'accoustra en tous endroits de si bonne sorte , faisant tant grande diligence de soi defFendre , que pendant ce terrible brouillis, elle demoura et demeure forte et entière sur ses pieds, combien que c'est moult grandement à ses grands cousts, frais et despens. v

Lille se conduisit moult honorablement , pendant ceste pestilence. Elle avoit pour sa tuition le seigneur de Chantereine , chevalier de grande eriaprinse , moult subtil et bien docte au mestier de la guerre, et avoit pour gens de.mesme vistes et expers hommes d'armes.

Saint-Omer avoit à capitaine le seigneur de Bevère, fils du grand bastard Anthoine de Bour-

('477) K JEAÎf MOLTN T. 35

gogne,lequel,avec plusieurs aultresgens de guerre) pensant que le roi lui feroit une venue, fortifia merveilleusement la ville tant de décharge , tranchés et boUuverts , comme d'une tour grande, espesse de dix-sept pieds. Le roi feist ses préparatoires pour le mettre en son obéissance; mais, deux jours devant son arrivée, yentr rent, pour subside de la ville, trois cent et cinquante hacquebutiers ; et se estoit le seigneur de Chantereine accompagné de quatre cents chevaux.

Environ le jour Saint-Laurens fist venir son ost, pour y planter le siège ; et estoit logé entre la ville et Arcques , appartenant à Tabbé de Sainct- Bertin, Le conducteur de son armée estoit le seigneur des Querdes , atout vingt-deux mille combattans. Le roy y fut un seul jour , qui commanda bouter le feu es blés croissans aval les champs, qui ne se voulurent esprendre ne brusler. Il manda au seigneur de Bevère , que s'il ne se tournoit de sa bande ^ il feroit trancher la teste à son père , le grand baslard de Bourgogne , qui tenoit son parti, et lequel il avoit acheté aux Suisses^ quil'avoient prins à la journée de Nancey. Le seigneur de Bevère répondit au hérault , qu'il aimoit bien monseigneur son père , mais encoires aimoit-il mieux son honneur et le parti qu'il tenoit et tiendroit bien loyaument ; et fesist de son père ce que bon lui sembleroit. Le seigneur de Cbantereine, avec aulcuns Boulisiens, preux et vaillans et du tout àddonnés àla guerre, feirent plusieurs sailliessur l'ost

des François; et leur livrèrent de grosses escarmouches, dont ils issirent grandement à leur honneur ; et quand l'armée du roy eust illec séjourné vingt et un jours, elle se partist et hrusla la ville d'Arcques, Advint tantost après que trois cents hacquebutiers sortirent de Saint-Omer et coururent jusqu'au chastel de Thiembronne, auprès de Faucquemberg , lequel chastel fut par iceux mis à feu et à flammes; et retournèrent hourdés de grosses proyes et de bons prisonniers ; mais ils furent agaités et poursuivis des François, en nombre de neuf cents biçn à poinct , qui chargèrent sur eux à un village nommé Mecquène, Les hacquebutiers voyans leurs ennemis à leur queue, s'adossèrent d'un bois pour eux deffendre, et attendirent franchement les François qui les combattirent radement ; et les Suisses se deffendirent puissamment ; mais les archiers de France les servirent de flesches tant dru et menu , qu'ils furent rompus ; et demourèrent morts surla place quatre-vingts ou cent; etlesaultres se sauvèrent qui mieux mieux , atout ce qu'ils peurent emmener de proie. Et les François saisirent les gros tambourins des Suissers illec despéchiés , ensemble leurs guidons; et au son desdits tambourins, rentrèrent joyeusement en la ville de Terrouanne«

{'477) DB JEAN MOLTNBT. 5y

Page 1