‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 55 sur 135 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Le siège d'Avesncs.

Alain d*Albrecht, comte de Peregort, seigneur de Roye et d'Avesnes, disoit que sa terre d' Avesnes avoit esté long-temps foullée du duc de Bourgogne , et doutoit que, se elle ne Se tournoit du parti du roy , le roy la destruiroit, dont il seroit fort desplaisant ; et à ceste cause ledit seigneur fist diligence de allécier et réduire par beau parler à traictéamyable, ceux d'Avesnes, Icellui seigneur d^Albrecht , estant assez près d^illec, à un villaige nommé Quartignies, avec le grant-maistre de France, le prévost de Paris et aultres , accompagnés de deux mille hommes, manda ceux de la ville, et leur envoya saulf-conduict pour venir gracieusement parler à lui, afin que sa terre fust préservée des inconvéniens qui estoient apparents. Les manans et habitans s'assemblèrent au son de la cloche , et délibérèrent d'envoyer vers leur seigneur naturel^ le prévost, le mayeur, Targentier, le clerck et aultres, jusques à douze, pour avoir appoinctement, auquel le commun se vouloit enuis assentir. Et quant ils furent devant la personne de leur seigneur, accompagné des capitaines dessus dicts, il recpiist d'avoir sa ville d*Avesnes en ses mains, pour la garantir et deffendre. Ceux qui voudroient vider, faire le pouvoîent. Et se faisoit fort que le

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roy leur pardonneroit toutes injur es, opprobres et malveillance faicles et proférées contre la personne dudict roy , par tel si que ses armes seroient mises aux portes de la ville , avec plusieurs articles contraires audict traicté , qui longs seroient à réciter. Et fut raccord escript et scellé du grantmaistre de France , du pré vos t de Paris et du seigneur d'Albrecht, Puis retournèrent à Avesnes les députés^ faisans ostentation dudict appoinctement, dont la communauté fut horriblement desplaisante.

Le seigneur de Mingoval , qui lors estoit capitaine de la villa ^ voyant Avesnes en branle d'estre perdue, leur fist plusieurs remonstrances. Pendant ceste variation , le messager du seigneur d' Aymeries, nommé Archon, entra en la ville avec trentedeux Bourguignons, criant à pleine voix : ((Secours, »Secours! vive Bourgogne! »Ala voix dudit Archon futla communauté réveillée^ à qui Fappoinctement estoit desplaisant ; et ceux estoient étonnés qui le pourchas faict en avoient; par quoi l'accord fut rompu avant qu'il fust scellé, par lequel le seigneur de Mingoval se debvoit partir, son corps, ses biens et ses gens saulfs ; et par ainsi Avesnes qui estoit en train de porter la croix droicte, pour estre Françoise , reprint la croix Sainct-'Andrieu ; se devint Bourguignone comme dessus.

Ces nouvelles vindrent à la cognoissance du seigneur d'Albrecht et des capitaines de France , qui le traicté avoient scellé , espérans qiie ceux

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de la ville feroient pareil debvoir. Le seigneur , fort marry et plein de grant courroux , fit approcher ^on armée à un quart de lieue près d'Avesnes, fit dresser une eschelle à la justice , pour monstrer signe de pendre aulcuns des ambassadeurs ou hostagiersde la ville, qu'il avoit vers soi ; et manda à ceux d'Avesnes que s'ils ne tenoient l'appoinctement , tel qu'ils l'avoient consenti et proumis de sceller, il feroit pendre leurs députés, on trancher les testes sur le bord des fossés. A quoi ceux de la ville respondirent que, s'ils avoient chacun cent testes , si ne se rendroient-ils point ; et à tant se retira ledit seigneur, ensemble l'armée francoise.

Environ le moisde juing,lerQy partant de Vervins, descendit à puissance à la comté de Haynault, par l'incitation du seigneur d'Albrecht, afin d'assiéger Avesnes. Geste descente venue aux oreilles du conseil de madamoiselle de Bourgo^e, fille héritière duducCharles, une partiede la noblesse de Brabant fut députée pour entrer en ladite ville, pour attendre le siège, se le roi estoit conseillé de lui mettre; et se préparèrent à leurs défenses pour résister à tous assaults, le seigneur de Peruez^ principal capitaine, le seigneur de Culembourg, et aultres barons, chevaliers et gentilshommes , jusqu'au nombre de vingt-deux , accompagnés de gens de guerre , des manans de la ville et des paysans jusques au nombre de sept à huit cents combattans.

Par un mardi,nuict deSainct-Barnabé,le roi estant

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à Estroes, ensemble le seigneur d'Albrecht, avironnés de grande armée, furnie de serpentines, bombardelles , courteaux et autres artilleries , envoya son hérault au seigneur de Peruez et de Culembourg , pour venir devers lui avec trois ou quatre Bourguignons des plus notables de la ville , afin de parlementer et traictier de la reddition d'icelle ; et portoit ledit hérault saulf-condùit suffisant pour les amener. Le seigneur de Peruez fit assembler , au son de la cloche , les manans d*Avesnes, et leur récita la voulonté du roi^ comme dessus est dit , quérant Tadvis d'un chascun pour sçavoir quelle chose il seroit bon de faire, et qu'il vouloit vivre et mourir avec eux. La communauté respondit par une seule voix pour toute résolution : que nullement ne desiroit de parlementer au roy, ains tenir voloit la ville pour et au nom de madamoiselle ; et fut renvoyé ledit hérault sans ouvrir ne ouyr son saulf-conduit ; et qui plus est, il lui fut dict : Que plus ne s'empeschast de venir vers eux , ne d'apporter quelque lettre , car ils se sentoient forts assez pour garder la ville , se le roy les vouloit oultrager. Le roy entendant ceste dure responce, selon son conseil, délibéra assiéger Avesnes , fit aflPuter ses engins , et conmiença à battre la muraille , entre la porte cambrésienne et la poterne de Chaufiburs ; et pour ce que ladite muraille estoit de fortes et dures pierres , et leurs engins par trop petits, ils ne la dommagèpent guaires, Nonobstant, ils continuèrent leur bat-

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terie nuict et jour, depuis six heures au disner, jusques à Tassâillir. Et se portèrent les Françdis tant vaillamment à cest assault^ qu'ils gaignèrent deux tours, où ils entrèrent pour y bouter leurs estendards. Mais les assiégés avoient garni icelles tours , de secs fagots , pouldre de canon et aultres matières combustibles, et tost emprins et allumés, tellement que lesdits François en furent déboutés; l'un de leurs étendards y fut bruslé , ensemble assaillans estaints en fumée. Ils y perdirent de leurs francs ^ archers, que eschaudés, que bruslés, le nombre de huit à dix cents^ dont plusieurs d'iceulx tresbuchèrent de mont à val les fossés. Le roy voyant ceste grosse perte , fit sonner la retraite par deux fois ; et combien que les assaults fussent aspres et merveilleux, et que de huit cents combattans qui estoient dans la ville, où l'on espéroit faire les choses de l'aultre monde , l'on n'en voyoit que deux cents seulement qui soustenoient tout le faict, la pluspart des Brabanchons se tenoient pour le traict es boves ^ celliers et maisons trouées , sans aller à la muraille. Ceste manière de faire fut remonstrée à monseigneur de Peruez , principal capitaine de la garnison^ avec le petit debvoir que firent ses gens, tellement que par grosses prières, fut contrainct d'aller aux défenses pour donner couraige aux assiégés. Mais sitost qu'il se trouva illec, il leva la main pour parlementer, et le roi ordonna un gentilhomme, nommé Jehan Marissal, capitaine de cent lances, pourouyr ce qu'il vou-

droit dire. Si fut abstinence de traict d'un partiel d'autre durant ce parlement , qui guères ne dura ; car nonobstant ceste abstinence , l'un de ceux de la ville navra à mort d'un vireton ledit Jehan Marissal. Ce voyant, le seigneur de Peruez, comme fort aygré, se print à furier, disant ainsi : « Les » vilains n^ y^ulent cesser leur traict, tandis que » je parlemente ; mais je ferai mon appoinctement » sans eux. »

Le roy , moult courroucié et perturbé de son homme navré à mort par ceux de la ville, fit de recbef donner l'assault à tous costés par les nobles de Normandie. Les manans et paysans d'Avesnes se portèrent honorablement; mais quant le seigneur de Peruez, qui chassoit ses Brabançons à la muraille , apercent son coup , il descendit un boUuveyt de la porte cambrésienne, ensemble les seigneurs de Culembourg et de Gâches, et firent aller les aultres au quartier le plus dangereux ; et de làsaultèrent oultre lesditsseigneurs^ et se rendirent François, habandonnant le remanant. Celafaict, les deffendans se trouvèrent fort ébahis, et furent plus que à demi hors de voulonté de bien besongner^ par avoir le cueur failli. Et d'aultre part les François se parforcoient de poursuivir * leur bonne fortune , et entrèrent par les moynnets que eux-mesmes avoient battus auprès de la tour bruslée et par le boUuvert de la porte d'Enghien, où n'y avpit guères de résistance . Si disoient les François aux Bourguignons : « Ouvrez-nous vos

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» portes; vos capitaines^ les seigneurs de Peruezet » de Culembourg, ont faict vostre appoinctement ; » ils sont en nos tentes ; par quoi , se ne les ouvrez » par amour, vous les ouvrirez par force » •

Aulcuns de la ville ignorans le trafique de Fappoinctement, ensemble le despoinctement du seigneur de Peruez, plains d'espantement , se combattoient aux ennemis sur les terres des murailles en plusieurs quartiers, quand les Françœs estoient en la ville. Les premiers entrans furent des hommes d'armes ; puis les archers des ordonnances , qui, sans faire grand desroj, saisirent les bons prisonnniers; et conséquemment entrèrent les francs-archiers , qui, sans pitié et miséricorde, mirent tout àl'espée, jeune et vieux, de quelque sexe Qu estât qu'il fusist. Bref, toutes inhumanités ou tyrannie que Ton pourroit penser ou dire furent iUec commises par les mains des inicques bouchiers franoois, que Ton dit très chrétiens. Et pour ce qu'ils estoient fort affectés à or et argent , ils trouvèrent un enfant en fascettes, lequel ils tollirent des bras de sa mère ; puis le desfascèrent, cuidans trouver or et argent es drapeaux d'icellui , ce que point ne firent ; dont, par despit et courage très despravé et désordonné , le destranchèrent de leurs espées en plusieurs pièces , en présence de sa mère.

Un aultre petit enfant, estant au berceau, assommèrent d'un maillet de plomb , pareillement .sa mère présente. Brabanchons voyans ce terrible

et criminel oultrage , afin d'avoir merci , respit, ou gracieuse mort, ruèrent jus leurs armures, les picques et hacquebutes , requérans miséricorde. Mais les francs-archiers qui ce langaige n'entendoient, pensans qu'ils estoient Brabanchons les submirent aux trenchans de leurs espées. Et furent trouvés morts, de ceux qui s'estoient mis à deflFense , y comprins les manans et les paysans , le nombre de huit cents ou environ. Après, lesdits archiers pillèrent et bruslèrent la ville et l'église , qui estoit moult bien aornée. Ne demourèrent que huict maisons entières , le monastère des Cordeliers et un hospital ; et finablement dilapidèrent les tours et les murailles. Ce très piteux desroy fut faict par un mercredi en suivant le jour Sainct- Barnabé, au mois de juillet, an mille quatre cents soixante et dix-sept.

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