CHAPITRE XLVIII
Comment Phelippes, monseigneur de Glèyes, Jacques Galliot, les Ailemans et les Englès et la garnison de Yallenchiennes ruèrent jus à Grespin les François de la garnison de Quesnoy.
En ce temps Vallenchien nés entretenoît àses propres despens cent et cinquante Allemans, Suissers^ hacquebutiers , portans les robbes et parures de la ville. Des quels les dix, embrasés de convoitise , se partirent cauteleusement par un samedi quatorzième de febvrier, et s'en allèrent au chastel de Harcies, où estoient leurs facteurs parchonniers , avecques cinq ou six de leurs compagnons qui les gardoient. Quand ils se furent trouvés les plus forts, ils détindrent prisonniers madame de Harcies, sa famille^ le bastard , et tout ceux qui lors s'y tenoient ; et puis qu'ils eurent bouté le feu en la basse-court pour donner signe à leurs adhérens, ils cloyrent la porte, et la tindrent contre tous comme place conquise* Monseigneur de Harcies, qui moult se confioit en hacquebutiers, de son chastel, estoit lors à la cour du prince ; le capitaine estoit à Vallenchiennes ; et ceux qui regard y dévoient prendre estoient à vespres* Ainsi nulle garde et ambition causèrent sa perdition. Pour ce que le lieu estoit puissamment fort, le seigneur et ses subjets y avoient recluy grande chevance, comme en leur sin-
(^477) DB JEAN MOLINET. lOQ
gulier refuge. Ces dures nouvelles espandues en Hajnault , furent très angoiseuses à porter à plusieurs gens ; car ceux des villes voisines doubtoient qu'à l'aide des François ils empescheroient la rive, si que nuls vivres ne pourroient descendre ; pourquoi les Vallenchiennois envoyèrent vers eux un trèsgentilescuyer néapolitain assez éloquent, et son Jrère d'armes nommé Loys deBoucquam, dit Rondelet, ensemble celui qui les avoit levé es Allemaignes , affin de sçavoir leur intention^ et pour quérir avecques eux la reddition dudit chasteL Mais leurs demandes furent tant grandes et hors de raison , que riens n'y peulrent besoingner. Monseigneur le grand-maistre , qui lors estoit auQuesnoy, s'entendit aulcunement avecque lesdits hacquebutiers ; et quand vint le mardi ensuivant, environ noef heures du matin , il fit partir de sa garnison de quatre à cinq chevaliers, sous la conduite de monseigneur de Montfaucon ; et estoient en sa compagnie le seigneur de Saint-Marcel^ Flocquet de Saint-Conrard, le grand Bertrand , et autres compagnons de monseigneur , lesquels avoient fait charger louchets , pelles et picques pour pionner, se mestier estoit. En peu de temps se trouvèrent au pont à la Huyne ; et par l'advantaige qu'ils eurent d'aulcuns navires chargés de bois , ensemble les huis et fenestres qu'ilâ prindrent aux villaiges, ils passèrent le pont, vingt lances seulement, et se trouvèrent devant Harcies, où aulcuns d'eulx, en moindre nombre queceulx de devant, entrèrent au chastel et parlementèrent ensemble, environ deux bonnes heures.
1 1 0 CHROWIOUES ( '477)
Quant Philippe, monseigneur de Qèves, et Jacques Galliot , furent advertis que François estoient sur les champs, ils assemblèrent les compagnons des gens de guerre de Vallenchiennes , et vindrent ce jour , environ deux heures et demie , en très belle ordonnance; premier Jacques Galliot et sa compagnie , puis cent archiers d'Angleterre, tous piétons, desquels estoit capitaine Thomas d'Aurican ; les picquenaire^ en suivant, que conduîsoient Anthoine de Sains et Glande de Zucre, comme hacquebutiers de Vallenchiennes; et en la dernière bataille, Philippe monseigneur de Clèves, et sa compagnie, où estoient monseigneur de Duisant, le seigneur de Famars , le seigneur de ^^argny, Anthoine son frère. Rondelet et plusieurs gentilshommes , compagnons adventuriers et bien montés.
Ce temps pendant , François se tournoient à Crespin , surattendant que les vingt lances et leurs parlementaires eussent repassé le pont. Us avoient leur guet sur les champs ; mais la neige chéoit si espesse et drue, qu'ils ne povoient appercevoir Farmée des Bourguignons , de laquelle il entra partie à Crespin, ains qu'ils le peulrent noncer à leurs gens. Quand François se sentirent approchés, ils se mirent en belle ordonnance, selon la faculté du lieu , et eslevèrent un merveilleux cry . *Tous archers Bourguignons se mirent à pied , lesquels firent très bon debvoir , souverainement les Anglois; leurs flesches voloient aussi dru que la neige. Jacques Galliot fit donner là dedans* Al-
('477) DB J&AN MOLINET. Ill
lemans^ d'aullre costé, déchargèrent leurs basions et leur firent grand grief • Ce jour, le ciel et la terre guerroyoient les François ; car tout à une heure, Dieu neigeoit, Anglois gresilloient , et Allemans pierrioient, tellement qu'ils ne peulrent soustenir le faix ; car sans quelque perte de Bourguignons , sinon de cinq ou six navrés , ils furent rompus et mis en desroi ; et furent les uns occis et noyés , les aultres pris et mis en fuite , dont plusieurs furent navrés, qui moururent sur les champs. Conrard fut tué es mains de Rondelet, auquel il voloit bailler la foy. Il avoit renommée d'estre assez vaillant de son corps. Le seigneur de saint Marcel se mucha quelque part , puis revint trois jours après au Quesnoy» François perdirent en ce dur rencontre, tai/t morts que'prins et noyés, environ six-vingts hommes ; et eussent eu plus grand meschief,se la nuict ne feutyenue si tost. Ce soir rentrèrent en Vallenchiennes Philippes, monseigneur, Jacques Galliot, et toutes les compagnies, avecques prisonniers, cornettes, armures, chevaux , brigandines, despouilles de morts. Tel y alla mal adoubé, lequel revint à cheval bien monté.
Aultres très clères et haultes proesses de grand renom ont été achevées en autres quartiers et places à l'honneur de la maison de Bourgoigne , lesquelles je tiendrai en silence jusques à ce que je me polrai trouver es lieux où les exploicts en ont été faits, pour enquérir la vérité.