‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 65 sur 135 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Comment, pendant le temps que monscignear le duc d^Austrice tenoit la feste de la Thoison en la ville de Bruges , le roj de France tenoit siège devant la ville de Condë.

Jà-soit ce que la ville de Condé fust toute desmolie par feu de meschief, avec plusieurs menus desplaisirs et grands brouillis qui jour et nuict la travailloient; toutes-fois, pour une petite vil le, elle estoit assez felle et fière, et menoit tous jours bonne guerre auxennemys de la frontière, souverainement aux garnisons de Tournay et de Morlaignes, qui la coeillireut en hayne. Plusieurs moyens quirent François pour la tirer à leur cordelle; l'une fois par doulces promesses, Taultre par dures menaces*

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Mais sans estre corrompue par beau parler ou faux semblant, demoura léalle et entière.

Quant ils perceurent que fallace ne les povoit secluire,ils marchandèrent à un gentilhomme, nommé Jehan Persot, qui leur vendit ladicte ville pour certaine somme de deniers, et debvoit bouter eus les dicts François parle chastel; mais le secret fut ouvert de bonne heure; et fut trouvée lettre de la vendition sur ledict Persot,ains que la marchandise peult estre livrée.

Advint d'aultre part que monseigneur du Lude, lieutenant du roy , se tenoit àTournay; et envoya ce jour du vendredi saine t un hérault à Condé, avec certaines lettres de sa main, contenans comment il a voit pieu au roy de luy donner, avec la terre de Leuse, celle de Condé, et estqit son vouloir que les Bourguignons et manans de celle envoyassent leurs députés vers lui pour traiter ceste matière, et pourlesquelsilenvoyoitsaulf-conduits; et comment plusieurs fois il les avoit faict sommer de rendre la ville, et de faict les sommoit une foys pour tout; et se deflPault avoit en eux, il la feroit delapider, mettre en flamme et ruer parterre. Lesdicts Bourguignons et manans luy mandèrent pour toute response comment ils estoient tant empeschés à faire leurs flans pour les Pasques, que entendre n'y povoient à ses sommations. Toutes fois s'employèrent d'avoir Condé à toute force; et leur sembloit que plusieurs biens povoient arriver en leur ville par la rivière de l'Escauît, qui couroit de l'une à l'aultre.

Chbokiqoes. t* XLIV* — J. Molinet. //. q

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Si donnèrent à entendre au roy que Condé estoit quasi l'armaire au pain desVallenchiennois ; et que s'ils perdoient une telle nourrice, ils seroient comme assiégés ; et que par la pi^inse de Condé, qui moult leurdesplaisoit, il parviendroit déloger à Vallenchiennes, que beaucoup désiroit; et donneroit le roy quinze cens riders pour furnir ceste emprinse.

Le roy , qui moult voulentiers entendît ces paroUes , se résolut d'assiéger Condé. U feit préparer son armée, monter ses gendarmes, abillier ses francs-archers , charger ses engiens , marcher ses batailles , et descendit à grande puissance en la ville du Quesnoy , qui pour lors tenoit son parti. Il cherchoit tours et moyens les plus convenables pour parvenir à ses intentions. Et pour ce qu'il estoit expédient que ses engiens et la plus part de son armée passassent par le pont à la Hayne , il se mist au-dessus du chastel de Harchies, et traicta tellement avec les hacquebutiers qui l'avoient emblé par cautelle, qu'ils le rendirent en sa main.

François se trouvèrent devant le chastel de Ville , fort à merveille, appartenant à monseigneur de Fiennes. Ils firent semblant de l'assaillir ; le bastard de Ville qui l'avoit en garde avec aulcuns paysans , le vendit pour un mieulx au bastard de Floyon , et ceux qui dedans estoient se retirèrent en la ville de Mons. Dedans le chastel de Bernissard se tenoit un homme de guerre , nommé Prudence, parent à Jacques Galliot, lequel sentant la

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venue du roy, pilla ledict chastel /avec aulcuns Italiens qui tost boutèrent le feu ens.

Ce mesme jour^ par un mardy vingt-huit d*apvril, environ quatre heures après midy, an soixantedix-huit , le siège fut mis devant Condé, Tournisiens arrivèrent par eau à grande puissance de gens , d'artillerie et de vivres,

François applouvoient de tous costés , amenans grant charroy^ qui aflPutèrent de prime venue un courtaulx et deux serpentines , dont ils saluèrent les assiégés , desquels trois hommes d'armes saillirent aux escarmouches qui vivement furent recueillis des assiégeans , puis rentrèrent en leurs portes et se mirent en leur deffense. Dedans Condé estoit en chef monseigneur de Myngoval, madame de Condé , le seigneur de Condé et le seigneur de Fresne, ses enfans, les bastards de Condé et de Fresne , avec environ vingt- cinq lances de gentils compaignons , et qualrevingts hacquebutiers ; et estoient en tout environ trois cens combattans.

Le mercredi ensuivant, le roy deslogea du Quesnoy avec sa puissance ; et en tirant vers Condé^ assiégea le chastel de Montreul- sur-le-Hay ne , appartenant à monseigneur de Lignes. Il fît horriblement battre le dongeon du chastel et mettre ses gros engiens devant la porte. Ils estoient dedans environ quarante compaignons; lesquels, voyans que à la longue ne poroient tenir serré , se rendirent, corps et biens saulves. Aulcuns d'eux fu-

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rent menés devant Condé comme prisonniers , ce mesme jour, pour en faire monstre aux assiégés, affin que plustost s'inclinassent à reddition. Mais ceci ne les amollit guères , ains furent plus corageux. Car quand vint après disner, environ deux heures, un gentil compaignon nommé Baudon , le bastard de Condé et aultres gentils -hommes de l'hostel du conte de Romont^ avec vingt aullres gens de guerre , esprins de grande hardiesse , se boutèrent en une tuoire, vers la porte Raimbault, et descendirent par une eschelle assez estroilement. Si firent une saillie sur les François, lesquels ils trouvèrent en desroj ; ils chargèrent sur eux, prindrent marteaux pour serrer leur engiens , et saisirent aulcuns pavois de leurs ennemys , lesquels ils apportèrent en la ville pour enseigne de leur emprinse, et rentrèrent sans quelque perte.

De ceste saillie furent François moult admirés: et cuidèrent lors avoir affaire à gens plains de grande prouesse et hardement.

Le Toy fit ordonner son siège , faire trenchis , affûter engiens , tendre pavillons , et besongner chacun à son appartenir ; et s'estendoit son ost depuis la maladrie de Condé , où le roy se tenoit jusques au bois.

Le seigneur de Moy , accompaigné de huit cens lances , se tenoit d'aultre costé , vers Fresne , aflin que nul secours ne venist des Vallenchiennois. Et estoit l'armée du roy estimée à plus de vingt mille hommes.

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Le roy , à toute diligence , fit battre la ville de Condé de quatorze gros bastons courtaux et serpentines , entre lesquels estoit le Doyen des pères , et le Chien d'Orléans. Horrible chose et la plus espouvantable de jamais , d'ouyr ce fouldroyant orage, qui dura jour et nuit l'espace de vingt-huit heures continuelles. Ce hideux tonoire fut ouy jusques auprès de la ville de Bruges , où le duc d'Austrice célébroit la feste de la Thoison-d'Or.

Bruges doncques et Condé estoient diversement partyes aux biens de fortune à une mesme heure j car Bruges s'esjouyssoit de la feste, et dansoitau son des bedons; Condé s'anoyoit du tempeste et trembloit au son des canons ; Bruges reposoit en paix, qui dormoit avecson amy ; Condé labouroit en sesfaicts, qui resveilloit son ennemy; Bruges, très riche, estoit en fleur, arrière des mortels périls; Condé, trèspovre, estoit en pleurs auprès des mau vais esprits ; Bruges bruyoit sans nul soing entre vassaux plains de paresse^ et Condé eouroit aux assaults par besoing pour quérir- prouesse, qui fut bersault aux bombardeurs de France , et soustint trois jours et trois nuicts la puissance du roy Loys.

0 vous les bonnes villes fortes , fortes de gens , d'argent et de murailles , que doubtez-vous la puissance françoise î vous voyez comment celle povre petite villette, moindre que ne sont vos fauxbourgs, et quasi de nulle repulation , se deffend d'un très grand courage, si que jamais blasme n'y

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poelt avoir , et vous tremblefc en grosses tours espesses , plaines d'engiens , de souldars et de vivres ! £t ne faicles double que si Gondé eusist eu secours suffisant en temps dû y nonobstant puissance réaile, elle seroit encores droicte. Mais un discord assez fel s'estoit lors engendré entre le seigneur de Mjrngoval et Jacques Galliot, qui tenoit Vallenchiennes soubz bride ; pourquoy la povre malheureuse fut de tous poincts habandonnée, et ne povoit avoir subside de ses voisins , qui le plaindoient. Toutes-fois elle se de£fendit vigoureusement, selon sa petite puissance ; et à grande diligence réparoit de fagotz, de terre et de fiens la muraille abbatue. Le roy fit tirer ses engiens sur la poi*te Raimbault , et promit mille escus à ses canonniers, moyennant que en dedans le vendredy vespres elle seroit rasée et démolie. Tant fut battue de gros engiens et continuellement bersauldée ceste malheureuse porte, qu'elle trébucha de haut en bas, remplit les fossez et tollit l'eaue aux assiégés. Lesquels, voyants ce périlleux dommage, furent tristes et esbahis. Les hacquebu tiers deCondé, pour une espace de temps, firent un grant et merveilleux debvoîr. Mais un Âllemant de Tost du roy , quiaultres-foisavoitesté capitaine à Huysse, nommé Muysebacq , parlementa avec eux à telle heure , que oncques puis ne firent beau faict ; et estoient fort travaillés de sommeil, pour le labour continuel. Pendant le temps de ceste angoissieuse baterie, fit le roy dresser un char de bois grand et spa-

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cieux , par lequel il povoit venir tout au couvert et à grande compagnie jusques au bord des fossés de la ville ; lors les assiégés perdirent grande part de leur hardy courage. Environ soixante paysans se enablèrent de leur garde et vuidèrent par Tescluse, et aulcuns aultres saillirent par-dessus les fossés. Aliemans doubtoient Tassault ; madame de Gondé estoit fort espantée , qui moult craindoit à perdre ses enfans. Parquoy de légier s'enclina à faire appoinctement auroy , combien que paravant avoiten ceste affaire courage d*homme, sans monstrer signe d'espotantement , ains vocquoit chascun à deffense. Hacquebutiers pareillement furent de ceste opinion. Le seigneur deMyngoval ne s*i vouloit nullement condescendre, et leur pria beaucoup de reprendre courage y et de parbouter oultre bonnestement le pesant fardeau que vaillamment avoient soustenu. Rien n'y valut, prière ne requeste : ils lui dirent , que touchant leur part, ils a voient traicté au roy ; et touchant la sienne, bien lui en venîst. Et tantost Jehan-le-Cat commença à parlementer de la reddition ; et dévalèrent les médiateurs par la muraille, et allèrent parler au roy qui se tenoit es fossez d'emprès la porte Raimbault, accompagné du seigneur d'Angoulesmes, de Beaujeu, ou Lude, de messire Philippes de CreVecœur et aultres grans barons de France. Il fit convenir le seigneur de Myngoval en sa présence, et lui dist : « Seigneur de Myngo- » val^ il est en nous de faire de vous nostre vo-

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» luntéu — Il est en vous, chier sire , respondit le » seigneur ; mais je tiendraj tousjours léalement » mon party. » Le roy perçut qu'il n'estoit pas à corrompre par paroles. Il ploya à son aise 1er bastards de Condé et deFrasne, Ânthoine Gallet et aullres, qui luy firent serment.

Ainsi se rendit Condé par appoinctement au roy de France, le vendredi premier jour de may, an dessus dict , à quatre heures après disner^ par tel si , que le seigneur de Myngoval , la dame de Condé , ses enfans , les Allemans , et ceux qui vouloient tenir ce parly s'en iroient , saulve leurs corps et leurs biens.

Ceste nuict coucha le roy en sa tente , et François enfrèrent en Condé, qui ne firent quelque desroy ; mesmes Bourgoingnons demourèrentpai^ siblement en leurs logis, lesquels lendemain vuidèrent par saulf-conduit avec leurs bagues et tirèrent vers le duc.

Le roy fut grandemment esmerveillé ; si furent tous ceux de son ost, comment si petit nombre de gens avoient si longuement tenu et monstre si hardy courage contre si grande puissance^ et demandoient souventes foys se plus n'en y avoit , car ils esperoient trouver par milliers ce qu'ils trouvoient piar cens. Et toutesfois les Bourgoingnons n'avoient perdu pour tout le siège que dixhuit hommes de guerre et une femme.

Le roy ensuite ouyt messe au vieux Condé, où il donna mille francs pour fonder chascun jour

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de l'an une messe perpétuelle. Les chanoines de Condé en receurent le denier. Le roy entra ung jour dedans la ville par la posterne du chasteau, et sans visiter l'esglise de Nostre-Dame, s'en alla à rhoslel du plus povre pescheur de Condé , qui guères ne se doubtoit d'avoir telhoste. Mais oncques ne coucha en la ville.

François tindrent les habitans paisibles autant que le roy y séjourna , lequel y mit très grosse garnison ; et firent, à l'ayde desTournisiens, plus de réparations de bastilles et de fortifications en un mois que les Bourguignons n'en avoient faict en un an. Et jà soit que le roy à son partement eusist promis d'entretenir les habitans d'icelle qui vouloient tenir son party en paisible union, sans quelque violence , toutes fois, quant vint la nuict de Penthecouste ensuivant, environ deux heures , les capitaines d'icelle firent crier de par le roy , à son de trompe , que tous les habitans et manans, hommes , femmes et enfans, de quelque estât qu'ils fussent , sur peine de la hart, vuidassent incontinent et sans délay hors de la ville , ainsi qu'ils estoient , sans rien emporter de leurs biens. Adoncques ceux qui cuidoieiit estre lous asseurés au lieu de leur nativité et espéroient demourer en leur propre héritage, furent forment troublés et esbahis. Les uns se départirent pour éviter la peine criminelle ; les autres se appactirent et demourèrent gouvernés en tutelle.

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