‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 72 sur 135 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

Comment madame Marye duchesse d^Âustrîce, espoase au duc Maximîlian, accpucba de son premier enfant en la ville de Brodes et du bap* tesme d'iceluy qui se feit à Saint-Donat.

Durant le temps que monseigneur le duc d'Austrice tenoit les champs en frontière d'ennemys, comme dict est , et labouroit au salut de la chose publique, madame d'Austrice, son espouse, seulle fille au duc Charles, que Dieu absolve ! se travailloit d'autre costé pour le bien des pays; et accoucha d'un beau fils en sa ville de Bruges , environ trois heures au jour, le vingt-deux de juing , l'an soixante et dix-huit.

Nouvelles espandues par le monde de la nativité de ce très noble et désiré enfant, donnèrent grande réjouissance aux bien - vueillans et vrays amy s du jeune prince , et causèrejrrf^and desplai • sir aux bataillans et ennemys de sa province.

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Sur tous aultres qui s'en esjouissoient , le povre commun et menu peuple des pays longuement oppressés de tirannie estoit tant joyeux en cœur, qu'il ne luy souvenoit de nulle tribulation précédente. Il estoit comme retiré de limbe et revenu de ténèbres à lumière^ et ne se reputoit moins heureux du peuple d'Israël , lorsqu'il issit de la misérable servitude du roy Pharaon ; sa tristesse estoit convertie en liesse , sa douleur en douceur, son hélas en soûlas, son malheur en valeur, et non sans cause. Car ainsi comme la triomphante et chevaleureuse maison de Bourgongne estoit déclinée ot tournée à ruyne par carence de preux suppôts desquels la mort avoit faict son amas^ aussy povoit elle estre haultement relevée en la bien heurée naissance d'un très noble hoir masle, précieux personnage , dont Nostre Seigneur de sa grâce l'avoit haultement pourveue, en espérant qu'en temps futur il sera le baston de nostre vieillesse , la gloire de nostre pays, le fort bras de nostre querelle, le glaive de nos ennemys, et le port de nostre salut.

Très dévotes et solemnelles processions et prédications notables furent faictes par les bonnes villes de l'obéissance de ceste excellente princesse, mère très noble de nouvelle accouchée , laquelle estoit bénie de mille bouches , et louée sur toutes dames, quant elle avoit produict le noble fruict qui refectionnoit de joie les cœurs tristes et désolés.

Grandes chères, grans festemens de feux, de danses et d'esbat s'en faisoienten plusieurs lieux,

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souverainement en Bruges, par l'espace de trois jours, en Gand , en Brabant et en Flandre.

Quant le duc sceut ceste nouvelle , il loua Dieu de toutson cœur. Tout son ost pour le conjouir demenoit feste inestimable ; chansons mélodieuses par diversescompagnies furent chantées et prononchiées de voix humaines, de clairons et d'autres divers nistruments; dont pour trouver la datte de cette nativité, quelqu'un voulut composer ce mètre : « Omnibus acceptas régnât nos^us ecce Philippus. »

Grands préparatures se firent pour le baptisement de ce nouvel seigneur ; et fut faicte une gailerie de bois , large de huict pieds , eslevée sur deux cubites , commenchant à la porte de l'hostel du duc , passant par la rue de Saint -Amant au travers du marché, et finant à l'église de Saint-Donat, dedans laquelle , au mylieu de la croisée de la nef, estoit un grand hourt, où furent assis et cloués les fons fermés à la clef, armoyés des armes de Bourgongne , et noblement parés d'un très riche pavillon ; et en une chapelle, au dextre lez du chœur, y eut un lict tout tendu de drap d'or ; pareillement la croizée de l'église et le dossal furent tendus de très riche tapisserie ; et les unes de couleur blanche , noire , et vermeille.

Ces préparations achevées, le vingt-huitième jour du mois de juing^ an susdit, l'enfant fut porté àbaptesme par la dicte gallerie, où il y avoit quatre cent torses à chascun costé du hourdage , tenues fermes en leurs estans par aulcuns gens de mestier ; et fut

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conduict à Saint-Donat en très belle procession , laquelle fut encommenchée par deux cents hommes de la loy de Bruges^ et aulcuns députés de Gand et du pays de Flandres , portans chascun une torse en leurs mains. Quatre-vingt gentils-hommes serviteurs de l'hostel, quarante à chascun costé, marchoient après eux, portans pareillement chascun sa torse ; et les suyvoient le collège de Saint-Donat ^ messeigneurs les chappellains de la chapelle domestique du duc, huict abbés, et monseigneur Févesque de Sarepte, tous revestus de riches aornemens. Et ensuivant ces notables prélats , marchoit très révérend père en Dieu , monseigneur l'évesque de Tournay, chancellier de la Thoison-d'Or. Après messeigneurs de l'église , tindrent ordre les séculiers , monseigneur le prothonotaire de Bourgongne , le jeune bastard de Bourgongne , messeigneurs de La Laing , de la Hamaide et Huges de Meleun , Et puis vindrent trompettes , roys d'armes, et héraulx. Devant ceux qui portoient aucunes riches choses servans au saint mystère de ce baptisement^ précédèrent douze nobles chevaliers ayans chascun la torse au poing. Desquelles choses l'aube aornée de riches pierreries, fut portée par monseigneur de Renty, les bachins d'or et une serviette par monseigneur de la Gruthuyse, la salière et le sel par Loys , monseigneur de Luxembourg, fils de monseigneur le connestable , et le ciron de vierge cire par le fils de messire Adolphe de Gheldre^ les huyssiers marchans en ires belle ordonnance.

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Très baulle et très noble princesse , madame Marguerite d'Yorcq, duçesse de Bonrgoingne, vestue d'une robe de velours noir , àdextrée de très faault et puissant prince, Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestain, etsenestrée de haut et puissant seigneur monseigneur Pierre de Luxembourg, comte de Saint-Pol, de Brienne et de Marie , portoit Tenfant entre ses bras , dessus lequel estoit une très riche couverture de drap d'or cramojsi, fourrée d'armines à longue queue , laquelle portoit madame AdrianedeBourgongne,espeuse à monseigneur de Ravestain ;et estoit la dicte dame vestue d'orfabverie la plus riche de jamais; et estoient auprès de la dicte duchesse Marguerite, pour la servir et assister, messire Guillaume de Baulme , seigneur d'Erlan , son chevalier d'honneur, et messire Josse de Lalaing , seigneur de Montigny^ chevalier d'honneur de madame la duchesse d^Austrice ; après lesquels marchoient, mademoiselle de Gheldres, et madame Agnès de Bourbon, cousine germaine à ma dicte dame, accompagnées de messire Phelippes de Bornes , seigneur de Gasbecque et Baussignies ; et avoit suy te, de madame Jehanne de Bourgogne, fiUedemonseigneurlebastard, damede Culembourg, de madame de la Gruthuse et aultres plusieurs grandes dames et damoiselles de la court; et madame de Hallevyn, dame d'honneur de madame d'Austrice, denfoura auprès de la dicte dame, pour raccompagner.

La procession passée en très grand bruict et no-

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table ordonnance , estoient expectants reofant auprès des fons à Saint -Donat, très révérend père en Dieu monseigneur l'évesque deTournaj; présens et assistans ^ monseigneur de la Grut- Huyse, comte de Wincestre, chevalier d'honneur, le seigneur de Molembaix, premier maistre d'hostel de madame d'Austrice , le doyen de Sainct-Donat , maistre Philippe Gron , premier chapellain de la chapelle ordinaire de monseigneur le duc , maistre Jehan Parmentier confesseur de madame d'Austrice , maistre Dominique et Jehan de Lannoy , médecins. Et pour appeller la grâce du Sainct-Esprit , et affin que Nostre Seigneur eusist agréable le sainct mistère du divin sacrement qui se préparoit à faire , mon devant dit très révérend père en Dieu , monseigneur de Tournay , commencha à chanter le p^eni Creator; puis baptisa l'enfant qui fut appelé Philippe, et tenu sur fonds par madame Marguerite, ducesse de Bourgongne, qui luy donna un très riche fremail, vallisant la somme de vingt mille escus, par monseigneur de Ravestein qui luy donna nne très riche espée , et par monseigneur de Saint-Pol qui luy donna un riche et bel armet et une fleur de lis d'or.

Item avec ce, ceux de Bruges lui donnèrent quatre flacons et une couppe et quatre grans pots d'argent.

Le baptesme accompli, on chanta le Te Deum laudamiis. L'enfant fut monstre à tout le peuple qui fondoit en larmes de joie ; et quanj; il fut

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fascbié et adminitré par les sages dames et la nourice qui moult bien en soignoit , ma dessusdicle dame Marguerite, sa très noble marine ^ le rapporta moult honorablement et à grand triumphe, à rhostel de monseigneur le duc son père, par ces mesmes galleries. Et furent apportés les dons des parins et marine , par Charles de Croy, seigneur de Renty , par le seigneur de Quieurain et par Hughe de Melleun , fils de moriseigneur le vicomte de Gand. Et ce jour , monseigneur de Molembaix semoit or et argent avant les rues et au travers du marché en très grande abondance. Pourquoj les trompettes démenant grand resjoujssement , ensemble les héraults cryoient haultement : Largesse ! L'enfan t saul vement rapporté, sans quelque destourbier, à l'hostel dessudict, madame de Bourgoingnesa marine, entra en une chambre tendue de très riche tapisserie d'or, où estoit un dressoir richement garni, un lictde parement, et un aultre où madame couchoit , avironnée de dames et damoiselles à grand planté , et gardée par messire Robert de Menneville, son maistre d'hostel , et monseigneur de Mousqueron , niaistre d'hostel de madame Marguerite de Bourgogne ; et là fut ce nouvel chrétien appelle Philippe , présenté à sa très redoubtée mère , madame d'Auslrice , qui le receut à très grand joje ; puis on donna vin et espices.

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