CHAPITRE LXl
De rhorrible couspiradon et meurtre qui advint en ce temps en la vUIe
de Florence.
Deux lignages famés par le monde univers pour leur merveilleuse richesse, semblables d'estat et de vocation, mais diflfiérens de meurs et de condition , regnoient en ce temps en la très renommée et opulente cité de Florence. L'un estoit de la secte et parenté de Medicis , laquelle on disoit estre humaine , bénigne , affable , très large et agréable au peuple , dont les principaux estoient Laurens et Julien , enfans germains de Cosme de Medicis. L*aultre estoit la génération ou famille de de Pacis et de Salviatis , lesquels ensemMe estoient réputés prodigues, séditieux , rudes, ambitieux, et plains de grans présumptions , et à ceste cause estoient hays et desplaisans à aulcuns citoyens. Et pour ce que maudicte envye se conchoipt, engendre et pullule entre gens de pareille sorte , la faulse tortue serpente, ensemble havne couverte, s*estoit secrètement nourîe entre les haults cœurs élevés de ces deux bandes florentines. Tant embrasés furent d'ardant courroux, que les brandons de ire se allumèrent tellement que sept citoyens de Florence , c'est assavoir Jacques de Pacis , Jacques Salviatis, Farchevesque de Pise, Jacques son frère,
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Jacques Poge^ filz de Poge le très éloquent orateur^ Bernard et Baulduin , machinèrent, comme la voix courroit, et conspirèrent en la mort du lignaige de Medicis* Item et aulcuns estrangiers, comme Jehan Baptiste , riiessire Estienne , chapelain Jacques de Pacis , Ânthoine Volateran , Régnier et Guillaume , furent souillés et maculés de cest horrible maléfice* Pour lequel mettre à exécution, fut advisé que par un dimanche devant rAscension ^ en Tan soixante-dix-huict , ledict ,n>essire Estienne chanteroit la messe en l'église cathédrale de Florence , à laquelle se trouvoient de coustume et se trouvèrent ce jour Laurens et Julien , enfans de Medecis, ignorans toutes fois la conjuration. La pluspart des conjurateurs furent présens à divin service pour mutiler lesdicts deux frères germains; et quant le chapelain eut levé la très sainte el sacrée hostie, prolongeant son dernier mémento, pour perpétrer ce meurtre lorsque le peuple estoit e» grande dévotion , par certain signe qui fut donné , Bernard , Bauduin et François envahirent Julien , qui de rien ne se doubtoit. El de faicl ledict Bauduin tira sa dague, et le férit parmi le corps, tellement qu'il cheut quasi mort. Cela faict, François de Pacis, d'un poinchon qu'il avoit en main, luy fit plusieurs playes mortelles. Ainsi rendit son esprit à Dieu ce jouvencel , comme agnel sacrifié au ventre de sa mère. Pendant le temps que ceste prophane impiété estoit exécutée, Jehan Baptiste, Anthoine et leurs complices , esprins d'un maling
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esprit , quéroient Laurens de Medicis pour le mettre au point de son frère ; et de faict Anthoine mit l'uue main sur son espaule, et de l'autre lui vouloit coupper la gorge ; mais quant Laurens sentit le coup , sans point estre navré à mort , soubdainement dévestit son manteau y dont il couvrit son bras senestre, et du destre, comme preux et hardj, tira son espée , et fit signe de charger sur ses ennemjs. Et ceux , à demy espouvantés , prestement tournèrent en fuite ; mais Baulduin y qui luy avoit occis son frère, non saoulé de commettre sacrilège, luy vint livrer un grand assault ; et celuy avec ses amyssesaulva en la tresorye. Quant ce malheureux Bauduin se vit frustré de son exécrable attente , pour paroultrer sa rage furibonde , au rencontre qu'il fit du prévost de la famille de Medicis , luy donna tel coup et non plus qu'il le rendit mort dessus la place, et luy trespercha l'estomach. A l'heure que ce meschef advint estoient en ladicte esglise messire Raphaël , cardinal de Saint-George au voile d'or , nepveu au conte Jeromin y Tarchevesque de Pise , Jacques Poge , Jacques Salviatî , suspicionnés et notés de ceste machination , ensemble multitude de révérentes personnes ecclésiastiques de leurs familles et séquelles ; lesquels voyans ce trouble dissolu , pour éviter pestilence mortelle, se saulvèrent au palais de Florence. Une grosse compagnie de jouvenceaux embastonnés de la maisnie de Medicis firent ouvrir la trésorie , et conduirent seurement jusques à son hostel Lau-
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rens, leur bon seigneur et maistre , assez honteusenient navré. Lors fut Julien fort plouré ; lors fut Florence toute esmeute ; lors s'armèrent josnes et vieux; lors furent femmes désolées; lors firent enfans piteux cris ; et estoit chose lamentable à voir ceste horrible tempeste. Pour ce que la plupart du peuple florentin avoit trouvé la secte de Medicis humble > courtoise et liberalle , il se adhéra à sa querelle y et se tira devant son domicilie , le préservant de toute hostilité , et luy presta faveur , force et subside. Puis quant ce peuple ouyt nouvelle qae le cardinal , l'arche vesque et aultres de leur tire adverse s'estoient boutés au palais , pensans qu'ils se deffendroient , et que par l'ayde et secours de leurs fauteurs , adhérens et complices , ils pourroient piller la ville et la livrer aux sacquemans^ ils se tirèrent celle part et par force entrèrent léans. Le cardinal fut de bien près gardé ; Tarchevesque fut tenu prisonnier , et les aultres si rudement traictés , que oncques depuis ils n'eurent joye au cœur. Jacques de Pacis, chef principal de la conjuration 9 ayant perdu l'espérance de mutiler son ennemy , cuida faire une grosse armée de citadins sur le marché, et se travailla moult de les alier et convertir à son party ; mais ils avoient son détestable cas en telle abomination que nul ne voulut s'adjoindre à sa querelle. Ceux mesmes qui estoient en la souveraine arche du palais le bersauldèrent de dards , de llesches et de pierres , et fut très durement navré. Quant il se trouva destitué
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d'honneur, d'amys et de sânté de corps, il cuyda vuider hors des portes. Se fut suivy à grant effort , et fut appréhendé par un rude vilain, auquel il donna sept ducas, priant qu'il le voulsist occir ; mais le vilain ne s'i voelt consentir , et refusa or , argent et prières. Ainsi qu'ils estrivoient ensemble et marchandoient de sa dolente mort , le frère de ce mesme vilain, rude et robuste^ appelle Scipion, accompagné de huit aultres rustins, le prindrent à force de bras, et le menèrent bon gré maugré , au plus bel bourg de la cité , où sans endurer quelque torture, confessa son cas plainement , et puis fut pendu par le col. Jehan Baptiste, persécuteur de Laurens de Medicis, Anthoine et sire Estienne , prestre , qui la grande messe avoit chantée , se tappirent en une abbaye ; mais ils furent tirés hors , menés au dernier supplice , et estranglés d'un bout de corde. Tous aultres qui lurent vaincus et attaincts de ce faict énorme furent prins , proscripts ou tués. Pendant le temps que ceste zizanie , fureur maudite et oultrageuse rage^ brusloit les cœurs [des mutins allumés de rechef , vindrent au palais sergeans, souldars, satellites, sattrapes et sacquemains furibondeux, lesquels par aspre violence brisèrent huis et fermetures; et sans crainte du perdurable juge ne des censures de l'église , mirent la main sur ledict cardinal et le tindrent prisonnier bien estroict, et comme loups rabis et foursenés devourèrent les simples ouailles. Ils occirent et de faict suffoquèrent sa très vene-
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rable famille , ensemble tous ceux de Perouse , lesquels accompagnoient ledict archevesque ; et qui plus est y en détestant les supposts catholiques, ils pendirent Francisque de Pacis à une fenestre du palais de Florence ; et à celle mesme fenestre , et en commun spectacle , s'il faut que je le dise , ils pendirent Tarchevesque de Pise. 0 terrible commotion de peuple , dérision desordonnuée , proterve génération , et tyrannie insatiable ! Pensestu point que Dieu se vengera de l'opprobre faict à son serviteur ? Penses-tu point que le saint apostol te maudira pour ta griefve insolence? Sciez certains, peuple desraisonnable, que le ciel, le monde et les quatre élémens te feront grosse guerre ouverte jusques à ce que tu auras reparée ceste grande esclandre. Encoires ne suffisoit-il aux misérables ruraux d'avoir patibulé Jacques de Pacis en son vivant , se de rechef n'estoil perçu après sa mort ; car il advint peu de jours après, que les pluyes et terribles lavaches furent si grandes aval les champs , que laboureurs furent constraincts de retourner en la cité ; et pour ce que le corps dudict Jacques estoit bouté en terre saincte , ils imaginèrent que c'estoit contre droict et raison , car il avoit polu le temple de Noslre Seigneur ; se n'y debvoit reposer un seul jour , mais en debvoit estre expnlsé du tout; et à ceste cause, par l'indignation que Dieu en avoit prins , il envoyoit ce pluvieux déluge qui destruisoit les bleds croissans en terres. Ghascun crut ceste opinion ; dont à coups
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plus drus que fremions arrivèrent au sepulchre de Jacques , et desfouyrent sa charongne puante , et Tenterrèrent arrière en un jardin. Trois jours après, multitude d'enfans le desfouyrent, et puis en dérision le trainèrent parmi la cité avec le licol dont on Tavoit pendu. Lors fut gabé des habitans, pilé aux piedz , retourné en la fourche , servy d^ordures et batu de ramons ; et quant le jour fut couvert de ténèbres, il fut conduict de faJoz et lanternes , et de plain vol rué en la rivière. Ce zizanieux litige et impétueux opprobre, venu à la coignoissance de la court romaine , despleul grandement à nostre saint père , tant pour Temprisonnement de son cardinal que pour la très honteuse mort de son révérend archevesque , si inhumainement traicté. Parquoy il destina son légat en la cité de Florence, requérant aux facteurs et parlicipans du mesus , qu'ils restituassent ledict cardinal en sa francise et liberté : ceulx rendirent plainement de vive voix que rien ils n'en feroient. Dont nostre saint père , non content de ceste ruse , Comme hommicides, infâmes, sacrilèges et coupables de crime de leze majesté, les dénonça pour excomuniés.
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