‹ Chroniques de Jean Molinet (volume 2)Chapitre 78 sur 135 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

Comment François mirent grande peine d'embler la ville de Doaajr.

Sur toutes aultres villes en l'obéissance de monseigneur le duc d'Austrice, François cueillirent en haine la bonne ville de Douay ; et ravoient en telle despection qu'ils ne la daignoient nommer son nom propre, ains Tappeloient la Rouge- faille. Et n'est pas merveil se ceulx de ladite ville estoient fort ennuyés de leurs ennemis , veu que toujours firent forte guerre et leur monstrèrent bon visaige; et aussi , avec leur garnison qui estoit assez felle et fière, Us avoient baults et puissans seigneurs, monseigneur le comte de Romont , le seigneur de Fiennes , le seigneur de Chanteraine , Salezar et aultres, lesquels les induirent à ce faire, et lesquels

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par grant labeur , advis et subtilité fortifièrent eurs villes en divers quartiers de bastillons , boluverts , trenchis , moisnets et faulses braies.

Plusieurs attemptats cauteleux quirent François journellement pour les avoir en leurs attrapes, par promesses , par fallaces , par menaces , par sommations , par aguets, par cspouvenlement de famine, en faulchant et ardant les bleds, par courses et diverses rencontres , par engiens tirés en leur ville , par faicts d'armes et singulier champraige de hommes contre hommes, et finablement par emblée. Advint,leseizièmejour de juin, an soixante-dixneuf, que plusieurs compagnies françaises, environ trois ou quatre mille,s'assemblèrent dedans Arras, lesquels cautelleusement conclurent d'embler la ville de Douay . Pont, pour achever leur emprinse , ils chevauchèrent cautelleusement toute la nuict, et amenèrent avec eux pieds de chièvres garnis de fer, gros baulz et certains instrumens, sut intention de saisir la porte d' Arras, et la tenir ouverte jusques à ce d'avoir tué et occis les portiers, et que leurs gens se feroient les maistres ; et de faict firent quatre embusches. Les uns se couvrirent des bleds et avoines ; aultres se habillèrent en manière de paysans et hostiers , portans pain et vivres pour |J)user les guides de ladicte porte et ville ; mais un bon Bourguignon en coraige manda leur cavillation secrètement par une femme à un sien ami à Douay , lequel en advertit messeigneurs de la justice, emsemble ceux lesquels regard y debvoient

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avoir. Lesquels à bon compte advenir tindrent ce jour la porte close du matin assez; longuement. Et pour taster s'il y avoit couleur de vérité en ce qui leur estoit donné à entendre, aflPutèrent une serpentine,et tirèrent au quartier où ils espéroienl que la plus grosse embusche povoit estre logiée. Du cop de ceste serpentine ftiren t François descouverts , tous lesquels assez confus s'en allèrent frustrés de leur folle prétente. Apres ceste retraite, es lieux visités où ils se tapissoient furent trouves les baulx et les ferrailles servans à leur cauteleux larchin ; et de ce jour en avant furent Douay et les villes sur frontières merveilleusement sur leurs gardes, tant pour résister à leur malicieux aguet que pour les trêves , lesquelles brief se décUnoient.

Monseigneur de Boussu print ep garde la cité de Cambray que les François menaçoient souvent; et avoit en sa compagnie cent lances , deux cents archers et quatre cents piétons , lesquels furent payés et livrés par la ville de Vallenchiehnes. Le roy d'autre costé ne se confioit guères à son peuple de la ville d'Arras, nouvellement converti à sa loi, et doubtoit beaucoup d'eslre mesuré de pareille mesure dont il voloit mesurer les aultres. Se fit bouter et chasser hors tous les manans et bahitans, tant delà ville que de la cité, gens d'église, femmes et enfants ; si les envoya demeurer à Paris, à Tours el à Jlouen ; et ceux desdites villes de France , boui> gecMîï , marchands et gens connus , délaissèrent leurs maisons et vindrent résider , demeurer et

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habiter en ladite ville et cité d' Arras , laquelle fut de ce jour en avant par eux nommée Franclie- Ville ; et l'official de Tevesque s'escrivoit en latin, OJficialis Ubertinensis. Pensez quel doeil au cœur debvoient avoir autant les uns que les aultres, à Tangoisseux département du lieu de leur nativité , et délaissant leurs héritages , maisons , gardins et lieux plaisaos , et quérant estrange patrie différente à leur nation.

L'église de Sainct-Vaast d' Arras , la plus seignourieuse et notable abbaye de toutes les marches voisines, et laquelle par avant avoit esté servie, décorée et furnie de vénérables personnages et honnestes et en grand nombre, fut pour un temps tant mise au bas qu 'il n'y avoit religieux qui cfaantast une seule messe ; ains estoient tant prieurs et profïes dispers , fugitifs , vacabonds et mendians par le& pays. Et estoient leurs cloistres, dortoirs et dévotes chapelles pleines des religieux de Mars , de gendarmes et compaignons de guerre, lesquels, en lieux de plains chants notables et à Dieu adreschans, chantoient chansons infâmes et deshonestes et à lui desplaisans, jouoient à dez , à tables, canes et aultres jeux méchants , et en lieux de saincte lecture, disoient à Dieu injure.

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