CHAPITRE LXXX
La ^ande famine qai fut en ce temps au pays de Hajnaalt, ensemble
aulcons incidents qui lors advindrent.
Dès l'année précédente avoit esté le temps d'iver tant aspre et angoîsseux^ que trente ans parafant n'avoit esté veu si cruel froid et horrible ; il print son commencement dès le vingt- quatrième jour de décembre , et termina le septième jour de febvrier ensuivant , sans desgeller un seul jour , car le vent estoit continuellement en bise. Petits enfans estoient trouvés mors en leurs repos et berceaulx ; plusieurs gens à cheval s'engeloient par les champs, et au descendre se mourment. Pèlerins , piétons , bosquillons et ceux qui hantoient les bois, non puissans de souffrir l'extrême froidure et intolérable , rendirent leurs esprits sur les champs, entre hayes, bois et buissons. Les oiseàulx du ciel estoient recueillis morts et trouvés par les champs, préaux et gagnières; plusieurs arbres perdant l'humidité et nourriture de la terre fort sèche , conglutinée et sans humeur , moururent gelés et stériles ; et mesme le mois d'avril et de mai furent fort estranges et de mode non accoustumée, parquoi le temps ensuivant se trouva si débile à porter fruicts, parmi tant aussi que la gendarmerie avoit mangé et endonimagé les biens
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de terre, que famine s'en engendra par tout pays deHajnault et les villes voisines, tellement que un vuitel de bled de la mesure de Vallenciennes, estoit vendu la somme de trente patars. Et parceste grande chèreté , plusieurs povres eschappés en ladite véhémente froidure et gelée en temps d' jver, ne seurent eschapper à la famine en temps d'esté , et moururent piteusement sur les fumiers et par les rues. ^
En ce temps, le quatorzième jour de février, et le vendredi ensuivant , pleut sang meslé aveCq eau en la ville de Digeon en Bourgogne, comme il apparut sur pierres, thieuUes , et aultres couvertures de maisons , linges et buées estans lors au soleil, où les emprainctes dudit sang sont demeurées, lesquelles furent lors monstrées au roi Loys de France.
En ce temps aussi advint que le seigneur do Bude , mignon du roi , chut en une maladie si horrible , qu'il ne vouloit cognoistre son créateur; et mourut en ceste erreur. Aulcuns disoient que Tacerbité ou aggravité de son mal, le privoit de salutaire cognoissance. L'opipion des aultres e&toit qu'il le faisoit par cauteleuse malice comme désespéré ; toutefois il fut enterré en quelque cha-' pelle , et ainsi que le prestre se disposoit à cliaoter messe pour son ame , l'ennemi s'apparut à lui , affirmant que ledit seigneur du Bude estoit damné et emmçné en enfer en corps et ca ame. Et pour sçavoir la vérité, son tombel fut décou-
vert; et n'y avoit ne chair, ne os, ne quelque partie de son corps ; dont le roi et aultres de la court furent gi'andeinent esmerveillés. Geste estrange besongne fut divulguée et preschée partout le royaulme de France.
En ce temps que regnoient en France morta-lité, guerre et famine, comme dit est, cheut si grande abondance de pouillons en la ville de Paris et à Tenviron , qu'ils estoient selon la rivière de Seine, plus d'un pied d'espais sur les ponts Nostre^Dame, Saint-Michel , et sur les cauchiées; et avoient iceulx pouillons courtes aeles ; aulcuns estoient mors et d'autres en vie. Dont, pour nounou velleté aulcuns escoliers les envoyèrent en leurs classes à leurs amis, après humbles recommandations*
En ce temps, le roi Loys print tellement en son amitié ung petit compagnon nommé Doyac^ qu'il fit en sa faveur, fermer la ville de Cusset dont il estoit natif, et l'environner de tours, murailles et fossés cuvés ; et en fit faire une cité , dont son fils ou son frère fut arche vesque ; et pour remplir ledit arche vesché de Cusset^ l'on emprunta partie de l'arche vesché de Lyon et partie de l'evesché de Saint-Pierre le Moustier. Et pour la grande faveur que ledit Doyac avoit du roi , il monta en tel orgueil , que les plus grands princes de France en firent leur médiateur pour avoir royalle audience; mais après le trespas du roi Loys son maistre , ledit Dpy ac se trouva fort rebouté , et
fort angoisseusement battu et persécuté du poindant fouet de fortune.