CHAPITRE CCCXLIII
Comment le roi fut perplex de noyelles qu*il oyt , et comment , après plusieurs plaintes âdtes à ses nobles , loi convint prendre fuite à course de chevaux , avec sa noble rompaignie.
De ces nouvelles fut durement perplex le voy Edouard, et non merveilles, quant au vrai et à l'œil parcevoit la desloiauté de son tant fiable ami et parent , lequel venoit approchant pour le tuer ou prendre. Print toutefois sa fortune en grç , et visa à en faire son preu à l'exigent du temps ^'qui le contraignoit à le faire brief ; aussi fit-il ; et parlant àce qu'il avoit de gens emprès ly , grans barons et autres , leur dit : « Or chà , messeigneurs, or est » venu rheure de mon infortune , là où il convient » que j'abandonne et délçsse mon royaume , et » que je me voise fuitif en estrange terre, devant » mes ennemy^ , par trayson contre moi bastie » soubz bonne fiance ; et le permet Dieu aujour- » d'hui , ce me samble , ainsi , et le me fault ainsi » porter ; mes quant sa grasce se voudra retourner » envers moi par compassion en ma cause , je re- » cherrai en novelle espérance de revenir encore » au recuevre. Ce sont les tours de fortune; hui » fait-elle l'omme grand et haut eslevé, demain
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w le renverse et le fait cheoir en bas. Un temps fnt » que point je n'estoie roy d'Angleterre : or est le » temps aujourd'hui que atout couronne je n'ai ne » terre ne royaume. Si me convient aussi paciem- » ment porter et prendre en gré mon aventure » contraire , comme la gloire de mon exaltacion » m'a esté de grant joie en mon corragé ; se for- » tune n'eust eu le pooir de nie le donner , n'eust » ça le pooir ne le droit aussi de le me toUir. Ce » doncques que j'en ai eu jusques cy, ce a esté » d'emprunt , et non par condicion invariable et i) non ravissable; tesmoing ceste présente heure » qui me fait le plus confus roy qui oncques fut, et » le plus derelainqui, et abandonné de tous amys. n Ne sçay comment vous en va^ vous, seigneurs » qui cy estes , ne se vous serez du nombre des au- » très qui me lessent ou des miens; ma fortune me « semble si foible aujourd'hui et si débile , qu'à » peine ne me scai je en qui fier , ne en qui mettre » foçidement , pour ce que ceulx en qui plus me M.fioiç me tournent doS, et ne leur est honte ne » vergogne rien de nulle honnesteté ne cremeur. » Ceux à qui j'ai fait les biens de merey , me ren- » dent les paiemens.de crudélité ; et ceux à qui j'ai » conféré les bénéfices d'honneur et d'estat pro- » curent ma ruine pour récompense. Seigneurs , » aller s'en fault et quérir sauveté : icy n'a mes » nulle seure demeure ne j[eu party pour ung tel » péril attendre ; dont ce m'est regrei, le plus que » j'eus oncques, d'ici partir sans deffense.O vous ^
(«4^) DE GEORGES CHASTELLAIN. 2iy
» mes barons qui cy estes, vous condole, vous prie, » aveucques moi en mes regrets ; à vous ils tou- » chent et incombent comme à moy propre , quant » par moi abandonner vous demorrez en la persé- » cution de vos ennemis ; et par demorer emprès » moi ^ vous devenez maleureux comme moi, ri- » ches toutefois et resplendissans en honneur par » léauté monstrée , laquelle est la gloire et la co- » rone des vaillans hommes , et que Dieu regarde » du haut de son throne , et dont il n'est point de » doute qu'en fin îl ne la récompense et la rétribue M par le semblable. »
A ces paroles y eut de grans suspiremens , et de cuers esmeus envers ce doloreux roy, à qui ne besoignoit fors à s'en enfuir à force de chevaux vers la mer, où que fust, pour trouver passage. Et de fait à ce faire se disposa à toutte haste ; et en pareil les barons et tous autres, crians et disans qu'aveucques ly vivroient et morroient ; et tant et si avant qu'il plairoit à Dieu lui env§yer, fust dur, fust mol , ils y partiroient et ne le derelainquiroient ne en mort ne en vie ; entre lesquels le seigneur d'Escalles, frère à la reine^ estoit t'ungdes principaux; et estoient environ de six à huit cents hommes en tout.
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