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Le général de Vendôme, s'il fut un des plus illustres hommes de guerre du dix-septième siècle, fut également — nous n'avons pas, hélas! à le voir autrement ici, à propos du quatrain que cite VŒU de bœuj, — fut également célèbre par des mœurs sodomistes.
De Vendôme nous est laissé par Saint-Simon un portrait terrible d'une inouïe puissance de couleurs. « ... Beaucoup d'esprit naturel qu'il n'avait jamais cultivé, une énonciation facile, soutenue d'une hardiesse naturelle, qui se tourna «depuis en audace la plus effrénée; beaucoup de connaissance du monde de la cour, des personnages successifs et sous une apparente incurie un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout genre ; surtout admirable courtisan et qui sut tirer avantage de ses plus grands vices ; à l'abri du faible du roi par sa naissance, poli par art mais avec un choix et une mesure avare ; insolent à l'excès dès qu'il crut le pouvoir oser impunément; et, en même temps fami-
lier el populaire avec le commun, par une affectation qui voilait sa vanité et le faisait aimer du vulgaire ; au fond, l'orgueil même, et un orgueil qui voulait tout, qui dévorait tout. A mesure que son rang s'éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu'à l'entêtement, tout cela crût à proportion... La louange, puis l'admiration, enfin l'adoration, furent le canal unique par lequel on put approcher ce demidieu qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver... Ce qui est prodigieux à qui a connu le roi galant aux dames, une si grande partie de sa vie, dévot l'autre, souvent avec importunité pour autrui et dans toutes ces deux parties de sa vie plein d'une juste, mais d'une singulière horreur pour tous les habitants de Sodome, et jusqu'au moindre soupçon de ce vice, M. de Vendôme y fut plus salement plongé toute sa vie que personne, et si publiquement que lui-même n'en faisait pas plus de façon que de la plus légère et de la plus ordinaire galanlerie, sans que le roi qui l'avait toujours su, l'eût jamais trouvé mauvais, ni qu'il en eût été moins bien avec lui. Co scandale le suivit toute sa vie à la cour, à Am-t, aux armées. Ses valets et des officiers subalternes satisfirent toujours cet horrible goût, étaient conr.u* pour tels, et comme tels étaient courtisés iU-à îauiiliers de M. de Vendôme et de ceux qui voulaieal s'avancer auprès de lui. On a vu avec quelle audacieuse effronterie il fit deux fois le grand remède,
par deux fois prit congé pour l'aller faire, qu'il fut le premier qui l'eût osé et que sa santé devint la nouvelle de toute la cour, et avec quelle bassesse elle y entra à l'exemple du roi, qui n'eût point pardonné à un fils de France ce qu'il ménagea avec une faiblesse si étrange et si marquée pour Vendôme... » Saint-Simon.
D'où toutes ces nombreuses épigrammes, tous ces nombreux couplets. Nous en rappellerons deux, pour l'exemple, et choisis parmi les plus avouables.
Vendôme animé par son frère Par Chemeraut, par Barbezière, Devient d'un commerce fâcheux, Sans raison, il s'emporte, il gronde, Mais, quand il n'agit plus pour eux C'est le meilleur bougre du monde.
Et Maurepas qui nous a conservé cette épigramme la commente comme voici :
« Ce vers signifie deux choses : la première que le duc de Vendôme était le meilleur homme du monde, ce qui est bien vrai ; la deuxième qu'il était sodomiste. Il serait à souhaiter qu'au lieu de bougre l'auteur eût pu mettre bardache, car le plaisir de ce duc était de se faire e...,et il se servait pour cela de valets et de paysans, faute de plus gentils ouvriers. On dit même que des paysans de sa belle maison d'Anet se tenaient avec soin sur son chemin lorsqu'il
y allait à la chasse, parce qu'il les écartait souvent dans le bois pour se faire f. .., et leur donnait à chacun une pistole pour le prix de leur travail. Cela leur aidait à payer la taille... »
Je porte au doigt
L'anneau que le vieux Vendôme
Rapporta jadis de Sodome ; >
Comme chacun croit
Qu'il est joli
C'était la récompense
D'un bougre accompli.
C'est pour Lully.
Et pouvait-on en France
Mieux choisir que lui ?
Ce couplet se chantait sur l'air du « premier Rigaudon )>, d'Acis et de Galathée, opéra de Lully, et que Lully lui-même, — nous avons vu qu'il le faut compter parmi les sodomistes notoires, — « avait fait représenter à Anet où le duc de Vendôme donna une fête, l'an 1686, à Louis, Dauphin de France, pendant huit jours ; fête qui fut d'une grande magnificence. » Maurepas, Commentaires aux chansons qu'il a recueillies.
Un dernier emprunt au portrait que nous a fait Saint-Simon. « Il se levait assez tard à l'armée ; se
mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres, et y donnait ses ordres du matin. C'était le temps de lui parler, il avait accoutumé l'armée à ces infamies. Là il déjeunait à fond ; et souvent avec deux ou trois familiers, rendait d'autant soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il rendait beaucoup ; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie, et souvent plus d'une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager servait à lui faire la barbe. C'était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des temps antiques et qui condamnait tout le faste, tout le superflu des autres... Le duc de Parme eut à traiter avec M. de Vendôme ; il lui envoya l'évêque de Parme qui se trouva bien surpris d'être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de Je voir se lever au milieu de la conférence et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné que, toutefois sans mot dire, il s'en retourna à Parme sans finir ce qui l'avait amené, et déclara à son maître qu'il n'y retournerait de sa vie après ce qui lui était arrivé... » C'est alors que le duc de Parme envoyait 1411 petit prêtre insignifiant, mais spirituel, fils d'un jardinier, le « chargeant d'aller continuer et finir ce que l'évêque de Parme avait laissé à achever. Albéroni qui n'avait point de morgue à garder et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut de lui plaire à quelque prix que ce fût, pour venir à bout de sa commissioij
au gré de son maître et de s'avancer par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries qui firent d'autant mieux rire le général qu'il l'avait préparé par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l'évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue, Alberoni s'écrie : 0 culo di Angelo et courut le baiser. Rien n'avança plus ses affaires que cette bouffonnerie. » Saint-Simon, III, pp. 25o-252 de Vçditionen treize volumes .
Lorsque Vendôme se maria, Mme la duchesse fit cette épigramme :
Préparons dessus nos musetTes Pour Vendôme nos chansonnettes.
Il donne dans le sacrement !
L'épouse sera bien baisée S'il est sur elle aussi longtemps Que sur sa chaise percée.
M. de Boislile dans sa magistrale édition de Saîwt- Simon, dit — t. XIII, p. 279 — : ? Ce portrait de Saint- Simon est l'élément principal ^es jugements portés sur Vendôme. On en doit rapproef — la rédaction primitive de la notice du duché de Vendôme imprimé dans le t. V des Écrits inédits, p. 468-470, et une page du parallèle. Dans un chapitre de Saint- Simon, considéré comme historien, Chéruel n'entendit réfuter que les criiiques du rôle militaire de Vendôme et de ses opérations en Italie, Quant au
portrait même, tout est exact et authentique. Le texte le plus important à mettre en regard, à raison de son étonnante conformité, est celui des Loisirs ou Essais dans le goût de Montaigne, par le marquis d'Argenson. Voir aussi le Manuscrit de l'Arsenal, 2738, p. 37-93. Gustave Desnoireterues consacra plus de cent pages, dans ses Cours Galantes, I, 177- 254, et III, 173-208, au duc de Vendôme. »
Pour Thabitude qu'avaient les rois, les princes, les seigneurs, les. grands personnages, de recevoir, de donner audience sur la Chaise percée, voir cette même édition, Boislisle,VIII, p. 3i8, et XIII, p. 285 notamment.
A signaler cinq « Portraits » du duc de Vendôme, Lettre de Fénelonau duc de Ghevreuse « ... M. de Vendôme est paresseux, inappliqué à tous les détails, croyant toujours tout possible sans discuter les moyens et consultant peu... » — Portraits et caractères de 1103. « Il fut bien heureux de n'avoir affaire qu'à des Espagnols et très peu d'Allemands. Il serait à plaindre dans le poste où il est s'il n'avait pas plus de troupes que son antagoniste... » — Nouveaux portraits de la Cour de France: « ...ayant assez de vanité pour vouloir aimer beaucoup les gens d'esprit et trop peu de bon sens pour les connaître. La bienséance ne permet pas qu'on parle de sa manière de vivre que lorsqu'il ne vivra plus... » Essais du marquis d'Argenson: « ...Il portait, surtout à la fin de ses jours, le libertinage, la malpropreté, la paresse à un excès s prodigieux qu'i est inconcevable que ces
défauts ne lui aient pas fait plus de tort. Au milieu de la cour de Louis XIV, tantôt dévote, tantôt galante, il ne se cachait pas de se livrer aux plaisirs les plus sales et les plus coupables; et Louis XIV n'osait pas lui reprocher un genre de débauches qui dans tous les temps de son règne aurait perdu tout autre. On bravait hautement dans la petite cour d'Anet ce dont tout le monde eût rougi à Versailles. Ceux qui ont servi sous lui dans les campagnes d'Italie m'ont assuré qu'il avait manqué plus de vingt fois les plus belles occasions de battre l'ennemi, par pure paresse... » — Du Siècle de Louis XIV, édition Bourgeois : « ...Il laissait périr la discipline militaire ; la table et le sommeil lui dérobaient trop de lemps. Cette mollesse le mit plus d'une fois en danger d'être enlevé... Ce désordre et cette négligence qu'il portait dans les armées, il l'avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne ; à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n'y a point d'exemple... » Addition de Saint-Simon au journal de Dangeau, en ce qui concerne « la scène » avec Alberoni «... Ses audiences, ses signatures se passaient sur cette chaise percée et l'évêque de Parme l'essuya comme les autres. Ce fut bien pire le lendemain, qu'étant arrivé plus tard que la veille dans l'espérance de trouver l'opération faite, non seulement il l'y trouva encore, mais, comme il voulai s'habiller, il se torcha le cul devant lui qu'il lui présenta dans toute sa dimension. L'archevêque outré partit le jour même
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protestant qu'il ne reverrait de sa vie un homme qui lui avait fait une telle insulte et jamais M. de Parme ne put l'apaiser. Cela le réduisit â lui substituer Alberoni qui n'en était pas â ces bagatelles près. C'était un drôle qui avait tout l'esprit et toute la ruse et toute la délicatesse possible, qui connaissait son monde, par ses informations, avant que de l'avoir VU et qui n'aborda M. de Vendôme que l'encensoir à la main et par le nez. Il lui parla d'ordures et le mit si à son aise qu'il en obtint tout, et se mit dans sa familiarité. Dès la première fois s'élant trouvé â la cérémonie du torche-cul fort peu modeste : Oh Culo del AngeloJ s'écria-t-il, et fit sa cour à merveilles... *
Mme la duchesse de Bourgogne.
La duchesse de Lude, bru de Celle dont j'ai etl plusieurs fois occasion de parler, avait été choisie pour aller au-devant de là princesse de Savoie (1) au delà de Mohtargis ; le roi, Monseigneur et Monsieur l'attendirent dans cette ville, et M. le duc de Bourgogne s'arrêta à Nemours. Les princesses et les dames de la cour s'établirent, toutes parées, dans l'appartement que Marie-Adélaïde devait avoir à Fontainebleau, ie môme qu'occupa eu la Dauphine. Mlle de SaVoie étant arrivée à Montargis le 4 novembre vers cinq heures du soir, le roi la prit dans ses bras, la porta dans une église, et l'offrit à Dieu. De retour au château. Sa Majesté caressa beaucoup la princesse, la (2) fit
causer, examina avec attention sa taille, sa gorge, ses mains et dit : « Je ne voudrais pas l'échanger en quoi que ce soit au monde pour personne. » Avant le souper, Louis XIV fit jouer l'enfant aux jonchets, se tenant à côté d'elle sur un petit siège, et ne pouvant se lasser d'admirer son adresse. Au couvert, le roi fit placer Marie- Adélaïde à sa droite ; il lui adressa pendant le repas une infinité de paroles obligeantes sur sa noblesse, ses grâces et la manière dont elle mangeait. Au coucher de la princesse, le roi se rendit dans sa chambre avec Monseigneur; ils la virent déshabiller : Sa Majesté profita môme de l'occasion pour achever, dans les détails les plus minutieux, l'examen commencé quelques heures plus tôt. « Je « l'ai bien examinée, dit ensuite le roi à ses gen- « tilshommes, mais je ne lui ai rien vu faire et n'ai « rien trouvé en elle dont je ne sois content au « dernier point. » Avant de se mettre au lit, ce prince voulut mander à Mme de Maintenon, qui était restée à Fontainebleau, le résultat de ses premières remarques ; et le soir même, M. le marquis d'Épinay, l'un des écuyers de Sa Majesté, partit pour porter (3) la dépêche.
Le lendemain, en abordant Mme de Maintenon, Mlle de Savoie commença à se conformer aux
instructions de sa mère, qui lui avait recommandé beaucoup de respect, de confiance, de docilité et d'égards envers la marquise. Cette demi-reine, charmée de tant de prévenances, prodigua ses caresses à l'aimable enfant. Dois-je dessiner (4) le portrait de la princesse ? Aucun de ses traits ne me semble formé; quelques années compléteront peut-être sa beauté, que je trouve maintenant irrégulière en plusieurs points. Marie- Adélaïde a le front trop large, la bouche trop grande ; son visage fort petit manque de proportion avec ses grands traits. Mais de beaux yeux noirs, un nez aquilîn, une physionomie mêlée de vivacité et de cette piquante finesse italienne qu'on admire, rendent sur cette figure les perfections supérieures aux défauts : le tout est embelli par un teint où fleurissent les couleurs les plus heureusement distribuées. La taille de l'enfant doit se former encore, mais dès ce moment elle est bien prise ; la poitrine promet un joli sein ; le pied est charmant; enfin les grâces occupent déjà toutes les parties de ce petit corps. Que pourrais-je dire (5) de l'esprit d'une Altesse de onze ans ! rien, si ce n'est qu'à travers une grande naïveté, il laisse entrevoir des éclairs qui en font pressentir l'adresse et peut-être la subtilité. Dès ses pre-
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mières entrevues avec Mme de Maintenon, Marié- Adélaïde lui donna le doux nom de teinté; on éroit que ce fut par les insinuations de Mlle d'Àubigné, véritable nièce de la marquise, et qui sans doute n'eut pas la première idée de cette parenté de Convention (6).
Que faisait dans tout ceci le jeune duc de Boùr gogne ? Ce que peut faire un prétendu de quatorze ans : il jouait avec sa fiancée, courait après elle dans les appartements de Fontainebleau, et la chatouillait pendant que ses femmes la Coiffaient. Plus tard lé prince fera apparemment sa cour d'une tout autre manière. En attendant on parle à la cour de fixer l'époque dû mariage de Ces deux enfants, et l'on songe à former la maison (7) de Mme la duchesse de Bourgogne future, Le choix des dames est un sujet d'intrigues fort actives : Mriies de Béauvilliers, de Créqui, de Ventadour et de Lude briguent la charge de dame d'iioiineui*. Mme de Beauviiliers ne l'aura point, parce qu'elle est quiétiste ; Mme de Gréqui sera exclue par le même motif ; Mme de Ventadour pourra bien l'être à cause de quelques peccadilles de famille ; toutes les probabilités se réunissent donc eh faveur de Mme de Lude (8). Sans Une certaine suspicion de jansénisme, Mme de Caylus eût été
dame d'atour nonobstant ses petits soupers avec les convives du Temple ; on lui préférera, dit-on, Mme de Mailly, qui ne soupe jamais et ne se confesse qu'à des Jésuites.
NOTES
(1) Marie-Adélaïde de Savoie, qui sera la femme du duc de Bourgogne, fils aîné de Monseigneur le Dauphin — Dauphin à son tour — et père de Louis XV. Pour cette arrivée à Montargis, VŒU de bœuj s'est inspiré de Saint-Simon, de Dangeau que copie Saint- Simon; mais surtout du Mercure, année i696,semblet-il. Voir notamment Appendice, t. III, pp. 497"5io de Saint-Simon, édition Boislisle, la Correspondance relative à V arrivée de la princesse de Savoie en France.
(2) Le roi lui nomma les premiers d'entre les princes et les princesses du sang; puis, en s'en allant, dit à Monsieur de demeurer à lui nommer tout le monde et à prendre garde à la faire saluer, c'est-à-dire baiser par tous ceux et celles qui en ont le droit. La foule fut telle que chacun approcha comme il put, et à mesure que chacun se baissait pour baiser le bas de la robe, Monsieur nommait; et si c'était un duc ou un prince ayant ce rang, un maréchal de France, ou leurs femmes, Monsieur la poussait et ajoutait : « Baisez. » Elle était debout et
ne sortit point de sa place que tous n'eussent élé ainsi présentés un à un par Monsieur. Voir Journal de Dangeau.
(3) Voici la lettre de Louis XIV à Mme de Maintenon :
« Montargis, ce dimanche soir à six heures et demie, 4 novembre 1696. — Je suis arrivé ici devant cinq heures, la princesse n'est venue qu'à près de six. Je l'ai été recevoir en carrosse. Elle m'a laissé parlé le premier, et après m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras qui vous auroit plu. Je l'ai menée dans sa chambre au travers de la foule, la faisant voir de temps en temps en approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et modestie. Nous sommes enfin arrivés dans sa chambre où il y avoit une foule et une chaleur qui faisoient crever. Je l'ai montrée de temps en temps à ceux qui s'approchoient, et je l'ai considérée de toutes manières pour vous mander ce qu'il me semble.
« Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'ai jamais vue, habillée à peindre, et coiffée de même, des yeux vifs et très beaux, des paupières noires et admirables; le teint fort uni, blanc et rouge, comme on le peut désirer; les plus beaux cheveux blonds que l'on puisse voir, et'en grande quantité. Elle est maigre, comme il convient à son âge ; la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et très mal rangées, les mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle
parle peu, au moins & ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air peu italien ; elle a quelque chose d'une Italienne dans le visage, mais elle plaît ; et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait content.
« Elle ressemble fort à son premier portrait et point du tout à l'autre. Pour vous parler comme je fais toujours, je la trouve à souhait et serois fâché qu'elle fût plus belle. Je le dirai encore : tout plaît, hormis la révérence.
« Je vous en dirai davantage après souper; car je remarquerai bien des choses que je n'ai pas pu voir encore. J'oubliois de vous dire qu'elle est plutôt plus petite que grande pour son âge. « Jusqu'à cette heure j'ai fait merveilles ; j'espère que je soutiendrai un certain air aisé que j'ai pris, jusqu'à Fontainebleau où j'ai grande envie de me retrouver » a-t-elle dit.
« A dix heures. — Plus je vois la princesse, plus je suis satisfait. Nous avons été dans une conversation publique où elle n'a rien dit; c'est tout dire. Je l'ai vu déshabiller; elle a la taille très belle, on peut dire parfaite, et une modestie qui vous plaira. Tout s'est bien passé à l'égard de mon frère. Jl est fort chagrin ; il dit qu'il est malade. Nous partirons demain à dix heures et demie ou onze heures; nous arriverons à cinq heures au plus tard.
« Je suis tout à fait content. [Rien] que de bien à propos en répondant aux questions qu'on lui faisait
Elle a peu parlé, et la duchesse du Lude m'a ditqu'elle l'avoit avertie que le premier jour elle feroit bien d'avoir une grande retenue. Nous avons soupe; elle n'a manqué à rien et est d'une politesse surprenante à toutes choses; mais à moi et à mon fils, elle n'a manqué à rien et s'est conduite comme vous pourriez faire. J'espère que vous la serez aussi. Elle a été regardée et observée, et tout le monde paraît satisfait de bonne foi. L'air est noble; les manières polies et agréables. J'ai plaisir à vous en dire du bien, car je trouve que, sans préoccupation et sans flatterie, je le peux faire et que tout m'y oblige. Ne voulant dire tout ce que je pense, je vous donne mille bons... [Ici deux lignes effacées). J'oubliais de vous dire que je l'ai vue jouer aux jonchets avec une adresse charmante. Quand il faudra, un jour, qu'elle représente, elle sera d'un air et d'une grâce à charmer; et avec une grande dignité et un grand sérieux. Lettre de Louis XIV. »
Pour remercier de la si gracieuse et empressée réception faite à sa fille, la duchesse de Savoie écrivait à Louis XIY, de « Turin, le 2 novembre » ;
« Monseigneur, toutes les expressions sont audessous de celle dont je me pourès servir pour témoigner à Vostre Majesté la parfaite reconnoissance que j'ai des nouvelle marque quelle a bien voulu nous donner de sa royal bontés en donnans à la Princesse ma fillle le rang de duchesse de Bourgognes dès son entrée dans le Royaume. Vostre Majesté ne pouvois rien faire de plus glorieux pour elle
ni qui peut rendre ma ioie plus parfaite, ocmentans d'une manière si distinguée les obligation infinie dont ie luy suis redevable; lesquelle mangageront à estre toute ma vie plus que personne du monde — Monseigneur — de Votre Majesté — très humble et très obbeissante — servante et niesse — Anne. » C'est une Marie d'Orléans, fille de Monsieur, mariée le 10 avril 1864 à Victor-Amédée de Savoie.
(4) « La princesse n'est pas très grande pour son âge (elle n'avait pas encore accompli sa onzième année) ; mais elle a une jolie taille, fine comme une vraie poupée : Correspondance de Madame. » D'elle, lorsqu'étant plus âgée, elle sera duchesse de Bourgogne, Saint-Simon fera ce portrait : « Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable; le cou long, avec un soupçon de goitre qui ne lui seyait point mal; un port de tête galant, gracieux, majestueux et le regard de même; le sourire le plus expressif, une taille ronde, longue, menue; aisée, parfaitement coupée; une marche de déesse sur les nuées : elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d'elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières et de tous ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours,
naïf assez souvent, mais assaisonné d'esprit, charmait avec cette aisance qui était en elle, jusqu'à la communiquer atout ce qui rapprochait. Elle voulait plaire, même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaîté jeune, vive, active animait tout et sa légèreté de nymphe la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles, était l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals et y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amusait. Elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde et, en un instant, faisait le jeu de chacun; également gaie et amusée à faire, les après-midi, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses ; elle appelait ainsi ses dames du palais les plus âgées... En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le roi et en timide bienséance avec Mme de Maintenon qu'elle n'appelait jamais que ma tante pour confondre joliement le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt penchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables et ». H
leurs papiers, leurs lettres, les décachetait et les lisait quelquefois malgré eux suivant qu'elle les voyait en humeur d'en rire et parlant quelquefois dessus. Admise à tout, entrant chez le roi à toute heure, même, des moments, pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un. » Saint-Simon, VI, pp. 23i-232 de Yédition en treize volumes.
(5) « Le roi, dit Saint-Simon, régla qu'on la nommerait tout court la Princesse » — alors qu'elle était encore à Montargis — et « Monsieur, ajoute Dangeau, insista sans succès pour qu'on l'appelât immédiatement la duchesse de Bourgogne. »
(6) « Le roi et Mme de Maintenon firent leur poupée de la princesse dont l'esprit flatteur, insinuant, attentif, leur plut infiniment et qui, peu à peu, usurpa une liberté que n'avait jamais osé tenter pas un des enfants du roi et qui les charma. Il paraît que M. de Savoie était bien informé à fond de notre Cour et qu'il avait bien instruit sa fille; mais ce qui fut vraiment étonnant, c'est combien elle sut en profiter et avec quelle grâce elle sut tout faire; rien n'est pareil aux cajoleries dont elle sut, bientôt, ensorceler Mme de Maintenon, qu'elle n'appela jamais que ma tante et avec qui elle en usa avec plus de dépendance et de respect qu'elle n'eût pu faire pour une reine; et cela avec une familiarité et une liberté apparente, qui la ravissait et le roi avec elle. Com-
mentant ce passage de Saint-Simon, M. de Boislisle, III, 277, cite ce passage des Souvenirs de Mme de Caylus : « On a mieux aimé croire que Mme la Dauphine ressemblait à Monsieur son père et qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et aussi politique que lui, affectant pour le roi et pour Mme de Maintenon une tendresse qu'elle n'avait pas. Pour moi, qui eus l'honneur de la voir de près, j'en juge autrement et je l'ai vue pleurer de si bonne foi sur le grand âge de ces deux personnes, qu'elle croyait, avec raison, devoir mourir devant elle, que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi... » Voir aussi Lavallée, Histoire de la maison royale de Saint-Cyr. Mme de Lude avait annoncé, dès les premiers jours, que la princesse se montrait fort gracieuse, aussi agréable qu'il était possible, sans beauté et avait très bon air : Lettres de Mme de Sêvigné, X, p. 422 de Yédition Monmerqué. « Elle est très sérieuse pour un enfant de son âge et terriblement politique. Elle fait peu de cas de son beau-père et nous regarde à peine; mais, dès qu'elle aperçoit Mme de Maintenon, elle lui sourit et va se jeter dans ses bras. Elle en fait autant lorsqu'elle aperçoit la princesse de Conti. Vous voyez par là combien elle est politique. Ceux qui lui parlent disent qu'elle a beaucoup d'es" prit : Lettre de Madame, p. 171 dans le Recueil de Rolland. » Enfin, pour en terminer avec cette diplomatie féminine ou, si mieux Ton préfère, ce « sentiment » tout spontané d'abord et qui se développa si utilement dans la suite, pour Mme de Maintenon, ce der-
nier extrait de Saint-Simon : « Beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l'ambition . Elle avait su travailler à s'y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa tant qu'elle vécut de continuer un travail si profitable et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, très capable de vues et de suites de la plus longue haleine... »
(7) « Le roi a réglé que le duc de Bourgogne n'irait voir la princesse que tous les quinze jours et Messeigneurs ses frères n'iront que tous les mois. Elle mangera toujours seule et la duchesse de Lude la servira... Le roi a réglé que la princesse verrait deux fois la semaine du monde à sa toiiette, les mardis et les vendredis... Le roi a réglé que l'on donnerait à la princesse cinq cents écus par mois pour ses menus plaisirs jusqu'à ce qu'elle soit mariée... » VI, pp. 26, 28, 3i, Journal de Dangeau.
(3) « La duchesse de Lude, sœur du duc de Sully, avait épousé en premières noces le galant comte de Guiche, qui a fait dans son temps si grand bruit dans le monde et qui fit fort peu cas d'elle, et n'en eut point d'enfants. (Disons cependant que Guiche ne s'illustra pas moins par sa valeur militaire, — il mourut au fameux passage du Rhin, — que par ses galanteries : Voir dans l'Histoire amoureuse des Gaules, Histoire de M. le comte de Guiche et de Madame.) Elle était encore fort belle et toujours fort sage, sans autre esprit que
celui que donne l'usage du grand monde et le désir de plaire à tout le monde, d'avoir des amis, des places, de la considération, et avait été Dame du palais de la Reine. Elle eut de tout cela parce que c'était la meilleure femme du monde, riche, et qui, dans tous les temps de sa vie, tint une bonne table et une bonne maison partout, et basse et rampante sous la moindre faveur de toutes les sortes. Elle se remaria au duc de Lude, par inclination réciproque, qui était grand maître de l'artillerie, extrêmement bien avec le roi et d'ailleurs fort à la mode et qui tenait un grand état. Ils vécurent très bien ensemble et elle le perdit sans avcir eu beaucoup d'enfants. Elle demeura toujours attachée à la Cour où sa bonne maison, sa politesse et sa bonté lui acquirent beaucoup d'amis et où, sans aucun besoin, elle faisait par nature sa cour aux ministres et à tout ce qui était en crédit, jusqu'aux valets. Le roi n'avait aucun goût pour elle, ni Mme de Mainteuon; elle n'était presque jamais de Marly et ne participait à aucune des distinctions que le roi donnait souvent à un petit nombre de dames. Telle était sa situation à la Cour lorsqu'il fut question d'une dame d'honneur sur qui roulât toute la confiance de l'éducation et de la conduite de la princesse que Mme de Maintenon avait résolu de tenir immédiatement sous sa main pour en faire l'amusement intérieur du roi. » Saint-Simon, III, pp. 160-164 de Yédition Boislisle.
Un magistrat scrupuleux.
Ghamillart était conseiller au parlement lorsque sa haute réputation comme joueur de billard le fit appeler à la cour. Il avait été jusqu'alors magistrat appliqué; mais, devenu courtisan, les devoirs de sa charge l'occupèrent moins que les plaisirs du roi , et un jour, à défaut d'aptitude dans l'examen des pièces d'un procès où il avait été rapporteur, Ghamillart fit succomber la partie qui devait triompher; elle le lui fit remarquer après l'arrêt, en lui montrant une pièce décisive qu'il avait omis de mentionner : « Vous avez rai- « son, répondit-il, et vos intérêts ne doivent pas « souffrir de mon étourderie. Attendez-moi dece main à neuf heures. » Le lendemain, ce conseiller consciencieux porta au plaideur vingt mille