CATINAT REFUSE LE CORDON
Sens, Fortin de la Hoguette, et toute la Cour, qui sut le jour même ce refus, y applaudit. Au sortir du cabinet du roi, il s'en alla à Paris et s'y déroba modestement à toutes les louanges. Ce fut donc le troisième, et tous trois du règne du roi, qui refusa l'ordre, faute de pouvoir faire ses preuves. Combien d'autres en auraient dû faire de même!... » Saint- Simon, III, î^i, édition en treize volumes.
Catinat, ce grand capitaine
Renonce au rang de chevalier;
De noblesse parisienne
Il lui faudrait encor quelque quartier.
Bon, dit quelqu'un, on en voit sur la Seine, Moins scrupuleux à se faire écuyer ; Chez l'écrivain on s'illustre sans peine Et ce pays fournit à la douzaine Plume habile dans l'art d'ennoblir le papier; — S'élève qui voudra par ce lâche métier ! Mais, est-il d'un héros, d'une vertu romaine D'en imposer par un titre étranger ?
Sans doute non : sa noblesse est certaine Qui l'a mis dans le rang du plus fameux guerrier.
Mort de Ninon de Lenclos.
Mlle de Lenclos, si longtemps fameuse par sa beauté, sa galanterie et son esprit, mourut le 17 octobre, à cinq heures du soir, dans sa maison de larue des Tournelles ; elle touchait au complément de sa quatre-vingt-dixième année. Se sentant fort mal au moment où le soleil couchant dardait sur elle son dernier rayon, Ninon pria sa femme de chambre d'ouvrir la croisée : « Je veux, ditelle, voir cette lueur d'un jour qui s'éteint comme moi... Que l'éclat de ce rayon est doux! Je regrette qu'il n'emporte pas ma vie avec lui. » Elle parlait encore quand on lui annonça le curé de sa paroisse, qui, guidé par un zèle pieux, venait chez cette vieille pécheresse essayer de sauver une âme de plus. « Je vous sais gré, monsieur, lui
« dit Mlle de Lenclos, de votre démarche auprès « de moi... Je crois à l'excellence de votre mis- « sion; je crois à l'efficacité de la pénitence; je « serais même disposée à me confesser... mais, « ajouta-t-elle avec un sourire imperceptible, il « me reste trop peu de temps pour un tel ouvrage... « Bénissez-moi, et que Dieu me pardonne... » Un instant après, Ninon n'était plus.
On ferait un livre bien amusant des archives de Ninon ; il y a là de l'esprit et du sentiment de toute nature. On a trouvé chez elle des déclarations d'amour, des madrigaux, des acrostiches, des romances, des bouts-rimés dans tous les meubles. Il y avait des billets doux dont l'écriture révélait des passions contemporaines de Louis XIII. Au fond du tiroir parfumé d'une toilette a été découvert un double quatrain, gage de la tendresse malheureuse que le grand prieur de Vendôme éprouva jadis pour Ninon. Voici les vers de cet amant éconduit ; il les avait laissés un matin sur cette même toilette qui les recela lontemps :
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas ;
(1) Rappelons l'Historiette que nous avions signalée déjà, de Tallemant ses Réaux, pour les « amusantes reparties » de Ninon.
262 CHRONIQUES DE i/OEIL DE BOEUF
Mon amour te prêtait des charmes, Ingrate, que tu n'avais pas.
Mlle de Lenclos avait minuté au-dessous cette plaisante parodie :
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas; Mais si l'amour prête des charmes, Pourquoi n'en empruntais-tu pas?
Environ un mois avant la mort de Mlle de Lenclos, l'abbé de Ghâteauneuf, son ami, lui présenta un jeune garçon d'environ douze ans, nommé Arouet, dont on parlait beaucoup dans les salons, à cause d'une pièce de vers qu'il avait composée. Ninon, qui s'était fait lire ces vers, avait prédit que l'auteur serait un homme de génie ; elle voulut le voir. La moderne Lais, après avoir entretenu cet enfant, charmée de sa conversation, éblouie des éclairs qui partaient de ses yeux, déclara de nouveau qu'il lui paraissait appelé aux plus grandes destinées ; et, comme elle put juger que la fortune de son père était bornée, elle lui légua une somme de deux mille francs pour acheter des livres. Ge legs a été fidèlement acquitté.
NOTES
« Ninon, courtisane fameuse et depuis que l'âge lui eut fait quitter le métier (elle mourait entre 85 et 90 ans environ, — les dates né sont pas précises — en il 05), connue sous le nom de Mlle de l'Enclos, fut un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit et réparé de quelque vertu. Le bruit qu'elle fit, et plus encore le désordre qu'elle causa parmi la plus haute et la plus brillante jeunesse força l'extrême indulgence que, non sans cause, la Reinemère [Anne d'Autriche) avait pour les personnes galantes et plus que galantes, de lui envoyer un ordre de se retirer dans un couvent (Aux Madelonnettes, d'abord, puis au couvent de Lagny). Un de ses exempts de Paris lui porta la lettre de cachet; elle la lut, et remarquant qu'il n'y avait point de couvent désigné en particulier: « Monsieur, dit-elle à l'exempt, sans se déconcerter, puisque la reine a tant de bonté pour moi que de me laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je vous prie de lui dire que j'ai choisi celui des Grands-cordeliers de
Paris. (Ces cordeliers ne devaient vivre que d'aumônes mais le peuple leur avait fait une grande réputation d'indiscipline, d'ignorance et de débauche.) Puis, elle lui rendit la lettre de cachet avec une belle révérence. L'exempt, stupéfait de cette effronterie sans pareille, n'eut pas un mot à répliquer, et la Reine la trouva si plaisante qu'elle la laissait en repos. Jamais Ninon n'avait qu'un amant à la fois, mais des adorateurs en foule, et quand elle se lassait du tenant elle le lui disait franchement et en prenait un autre. Le délaissé avait beau gémir et parler, c'était un arrêt; et cette créature avait usurpé un tel empire qu'il n'eût osé se plaindre à celui qui le supplantait, ,trop heureux d'être admis encore sur le pied d'ami de la maison. Elle a quelquefois gardé à son tenant, quand il lui plaisait fort, fidélité entière pendant toute une campagne. La Chastre, sur le point de partir, prétendit être de ces heureux distingués. Apparemment que Ninon ne lui promit pas bien nettement. Il fut assez sot, et il l'était beaucoup, et présomptueux à l'avenant, pour lui en demander un billet : elle le lui fit. Il l'emporta et s'en vanta fort. Le billet fut mal tenu et chaque fois qu'elle y manquait: « Oh, le bon billet, s'écria-t-elle, qu'a La Chastre. » Son fortuné, à la fin, lui demanda ce qu'elle voulait dire. Elle le lui expliqua. Il le conta et accabla La Chastre d'un ridicule qui gagna jusqu'à l'armée où il était. Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes et eut tant d'esprit qu'elle se les conserva tous et qu'elle les tint unis entre eux. Tout
se passait chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avait de plus trayé et de plus élevé à la Cour ; tellement qu'il devint à la mode d'être reçu chez elle, et qu'on avait raison de le désirer par les liaisons qui s'y formaient. Jamais ni jeu, ni ris élevé, ni disputes, ni propos de religion ou de gouvernement ; beaucoup d'esprit et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanterie et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance ; tout y était délicat, léger, mesuré et formait les conversations qu'elle sut soutenir par son esprit et par tout ce qu'elle savait de faits de tout âge, la considération — chose étrange ! — qu'elle s'était acquise, la distinction de ses amis et de ses connaissances quand les charmes cessèrent de lui attirer du monde, quand la mode et la bienséance lui défendit de ne plus mêler le corps avec l'esprit. Elle savait toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle Cour, sérieuses et autres. Sa conversation était charmante, désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point et, à la faiblesse près, on pouvait dire qu'elle était vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, a gardé très fidèlement des dépôts d'argent et des secrets qui lui étaient confiés. Tout cela lui acquit une réputation et une considération tout à fait singulières. Elle avait été amie intime de Mme de Main-
tenon tout le temps que celle-ci demeura à Paris. Mme de Maintenon n'aimait pas qu'on lui parlât d'elle, mais n'osait pas la désavouer. Elle lui a écrit de temps en temps jusqu'à sa mort avec amitié. L'Enclos, car Ninon avait pris ce nom, depuis qu'elle eut quitté le métier de sa jeunesse longtemps continuée, n'y était pas si réservée avec ses amis intimes, et quand il lui est arrivée de s'intéresser fortement pour quelqu'un ou pour quelque chose, ce qu'elle savait rendre rare et bien ménager, elle en écrivait à Mme de Maintenon qui la servait efficacement et avec promptitude ; mais depuis sa grandeur elles ne se sont vues que deux ou trois fois bien en secret... L'Enclos passa de beaucoup quatre-vingts ans, toujours saine, visitée, considérée. Elle donnait à Dieu ses dernières années et sa mort fit une nouvelle. La singularité unique de ce personnage m'a fait étendre sur elle. » Saint-Simon, t. XIII, pp. 142-146 de Y édition Boislisle, Hachette, 1897.
A propos des rapports de Mme de Maintenon avec Ninon, M. de Boislisle dit: « Rien ne confirme ces détails ; mais, quant au fond, les relations avec Mme de Maintenon, ou plutôt Mme Scarron, puisqu'elles remontent aux temps du cul-de-jatte, ne sont point douteuses et paraissent d'ailleurs peu étonnantes lorsqu'on se rappelle quelle situation l'auteur du Roman comique avait faite à sa jeune femme. Les ennemis et les pamphlétaires ne pouvaient manquer d'y chercher des arguments contre celle-ci. Sachons gré à Saint-Simon de n'avoir pas
emprunté ce passage à La Fare : « Comme elle savait bien qu'il n'est point d'amours éternelles, elle pardonna à Mme Scarron de lui avoir enlevé Villarceaux, et fut de ses meilleurs amis ; jusque-là, elles n'ont eu qu'un même lit pendant des mois entiers... »
La fameuse anecdote du « bon billet qu'a La Châtre » — l'exclamation est devenue proverbe — est aussi racontée par Bussy-Rabutin dans son Discours à ses enfants et dans ses Mémoires et encore par Voltaire qui déclare « que ni les Thaïs, ni les Laïs, ne firent rien de plus plaisant ». Pour les... amis de Ninon de l'Enclos, leurs noms et leur nombre, nous ne pouvons que renvoyer, plus1 particulièrement à Tallemant de Réaux ; Saint-Évremond: élégie ; Mémoires sur Mme de Sévigné, t. 1, et dans la Correspondance littéraire, t. I, p. 149, un article de Guessard, qui mentionne un fils qu'elle aurait eu de Villarceaux — à moins que ce ne fût de d'Estrées — Louis de Mornay, né vers i652 et qui fut, dans la marine royale, le chevalier de la Boissière ; il mourut en 1730 capitaine de vaisseau. On présume encore que Ninon aurait eu aussi, du comte de Moret, un fils, nommé Antoine, qui serait mort en 1667 au. siège de Lille ; et encore de Jarzé, un fils, le chevalier de Villiers, qui « se serait tué d'amour pour sa mère », nous le raconte, du moins, le duc de Luynes.
Un des plus ingénieux — un brin flatté sans doute — portraits de Ninon est celui certainement qu'a fait Mlle de Scudéry, sous le nom de Clarisse, dans sa
délie : — « Elle est sans contredit une des personnes du monde la plus charmante et de qui l'esprit et l'humeur ont un caractère le plus particulier. Mais, avant que de m'engager à vous les dépeindre, il faut vous dire quelque chose de sa personne. Clarisse est donc de fort belle taille et d'une grandeur agréable, capable de plaire à tout le monde par un certain air libre et naturel qui lui donne bonne grâce. Elle a les cheveux du plus beau châtain qu'on ait jamais vu, le visage rond, le teint vif, la bouche agréable, les lèvres fort incarnates, une petite fosse au menton qui lui sied fort bien, les yeux noirs, brillants, pleins de feu, souriants et la physionomie fine, enjouée, spirituelle. Pour de l'esprit, darisse en a sans doute beaucoup et elle en a même d'une certaine manière dont il y a peu de personnes qui soient capables, car elle Ta enjoué, divertissant et commode pour toutes sortes de gens, principalement pour gens du monde. Elle parle volontiers, elle rit aisément, elle se fait un grand plaisir d'une bagatelle ; elle aime à faire une guerre innocente à ses amis... Mais, parmi toute cette disposition qu'elle à pour la joie on peut dire que cette aimable enjouée a toutes les bonnes qualités des mélancoliques qui ont l'esprit bien fait, car elle a le cœur tendre et sensible ; elle sait pleurer avec ses amis affligés ; elle sait rompre avec les plaisirs quand l'amitié le demande ; elle est fidèle à ses amis ; elle est capable de secret et de discrétion ; elle ne fait jamais de brouillerie avec qui que ce soit ; elle est généreuse
et constante dans ses sentiments ; elle est enfin si aimable qu'elle est aimée des plus honnêtes personnes de la cour, de l'un et de l'autre sexe... »
(2) Voltaire a, lui-même, raconté cette anecdote: « L'abbé de Ghâteauneuf me mena, dans ma plus plus tendre enfance, chez Ninon ; j'étais âgé d'environ treize ans. J'avais fait quelques vers qui ne valaient rien, mais qui paraissaient fort bons pour mon âge. Mlle de Lenclos avait autrefois connu ma mère qui était fort amie de l'abbé de Ghâteauneul. Enfin on trouva fort plaisant de me mener chez elle. L'abbé était lô maître de la maison, c'était lui qui avait fini l'histoire amoureuse de cette singulière personne. C'était un de ces hommes qui n'ont pas besoin de l'attrait de la jeunesse pour avoir des désirs, et les charmes de la société de Mlle de Lenclos avaient fait sur lui l'effet de la beauté. Elle ne poussa guère plus loin cette plaisanterie et l'abbé de Châteauneuf resta son ami intime. Pour moi.- je lui fus présenté un peu plus tard ï elle avait quatre^ vingt-cinq ans. Il lui plut de me mettre sur son tes^ tament ; elle me légua deux mille francs pour aches ter des livres. Sa mort suivit <de près ma visite et son testament. »
Voir Magne: Scarron et son milieu ; a propos des relations qu'auraient eues la future Mme de Maintenon, éd. du Mercure de France, Paris, igo5. '
Un mot heureux de Louis XIV.
Honteux, désespéré, inquiet sur ce crédit qui lui tenait lieu de gloire, il n'osait envoyer à Louis XIV (1) le funeste rapport des événements de Ramillies ; ce ne fut qu'au bout de cinq jours que le courrier partit. Mais la renommée vole dans le malheur comme dans la prospérité : Paris, Versailles, presque toute la France retentissaient déjà de cris d'alarme ou de douleur, qu'accompagnaient de virulentes imprécations contre Villeroi. Déjà le cocher de M. Verthamont inondait les carrefours de ce couplet :
C'est bien dommage, sur ma foi, Que monseigneur de Villeroi Soit déjà maréchal de France ; Car, dans cette grande action,