‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 29 sur 68 · UN MOT HEUREUX DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

UN MOT HEUREUX DE LOUIS XIV

On peut dire sans complaisance Qu'il a mérité le bâton !

Jamais, à coup sûr, critique ne fut plus méritée, néanmoins le roi le souffrait impatiemment ; la perte d'une armée de quatre-vingt mille hommes n'avait pas suffi pour enlever l'affection de ce prince au maréchal défait en Flandre (2), et Sa Majesté blâmait fort ce qu'on disait à la cour contre cet officier. Louis XIV écrivit à Villeroi de sa main pour le consoler plutôt que pour lui annoncer son remplacement ; il lui laissait, d'ailleurs, l'initiative de sa démission. Le courtisan gâté ne la donna point, le roi fut obligé de le rappeler ; et Sa Majesté ne laissa pas de dire qu'elle n'avait accordé le retour du maréchal qu'à ses instances réitérées. Plutôt que d'avouer la maladresse d'un homme qu'il chérissait, le monarque accusait la Providence : « Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui ! » s'était-il écrié en apprenant la défaite de Ramillies... Les rois aussi serviraient-ils l'Eternel par intérêt ?

Enfin, Villeroi reparut à la cour : « A notre âge on n'est pas heureux (3), monsieur le maréchal » , lui dit Louis XIV avec douceur, et ce fut le seul reproche qu'il reçut de son maître.

NOTES

(i) La bataille de Ramillies fut perdue le 23 mai 1706, par le maréchal de Villeroy qui, pour adversaire redoutable, avait le fameux Marlborough. « Jamais de bataille où la perte eût été plus légère; jamais aucune dont les rapides suites aient été plus prodigieuses. Le roi n'apprit ce désastre que le mercredi 26 mai à son réveil. On admira la platitude du maréchal de Villeroy qui, par le même courrier, écrivit à Dangeau merveilles de son fils, et que sa blessure à la tête, d'un coup de sabre, ne serait rien; il oublia tout le reste. J'étais à Versailles. Jamais je ne vis un tel trouble ni une pareille consternation. Ce qui y mit le comble, fut que, ne sachant rien qu'en gros, on fut six jours sans courrier. Les jours semblaient des années dans l'ignorance du détail et des suites d'une si malheureuse bataille, et dans l'inquiétude de chacun pour ses proches et ses amis. Le roi fut réduit à demander des nouvelles aux uns et aux autres, sans que personne pût lui en apprendre. Poussé à bout d'un silence si opiniâtre, il

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