‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 40 sur 68 · LE CONFESSEUR DU ROI · texte numérisé non relu

LE CONFESSEUR DU ROI

son naturel était cruel et farouche. Confît dans les maximes et dans la politique de la Société (de Jésus) autant que la dureté de son caractère s'y pouvait ployer, il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis, et quand il put se montrer et se faire craindre, exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données lorsqu'ilne lui importait plus de tenir et poursuivant avec fureur ceux qui les avait reçues. C'était un homme terrible qui n'allait à rien moins qu'à destruction, à couvert et à découvert et qui, parvenu à l'autorité, ne s'en cacha plus... Son extérieur ne promettait rien moins... il eût fait peur au coin d'un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible; les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers, on était frappé en le voyant... On ne peut être surpris qu'il fût sur tout le reste (à part ce qui regardait sa compagnie), grossier et ignorant à surprendre, insolent, impudent, impétueux, ne connaissant ni monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagements, ni qui que ce fût et à qui tous moyens étaient bons pour arriver à ses fins...» Saint-Simon, IV, 288-90, édition, en treize volumes.

(2) L'Œil de bœuf imagine, pour son dialogue, une visite que l'archevêque de Reims aurait faite au Père Tellier. Dans Saint-Simon, démarqué par VOEU de bœuf, la scène est tout autre : « La première fois qu'il vit le roi dans son cabinet, après lui avoir été présenté, il n'y avait que Bloin et Fagon dans un coin. Fagon (le médecin du roi), tout voûté et appuyé

sur son bâton, examinait l'entrevue et la physionomie du personnage, ses courbettes et ses propos. Le roi lui demanda s'il était parent de MM. Le Tellier. Le Père s'anéantit.

« — Moi ! Sire, répondit-il, parent de MM. Le Tellier, je suis bien loin de cela; je suis un paysan de basse Normandie, où mon père était fermier. « Fagon, qui l'observait jusqu'à n'en rien perdre, se tourna en dessous, à Bloin, et faisant un effort pour le regarder : « Monsieur, lui dit-il, en lui montrant le jésuite, quel sacre!... » et, haussant les épaules, se remit sur son bâton... » Saint-Simon, IV, 290.

Amours de la duchesse de Bourgogne.

Louis XIV se laisse quelquefois étourdir sur tant de malheur et de dégradation par les gentillesses poussées jusqu'à la plus entière liberté que la duchesse de Bourgogne invente et renouvelle chaque jour, Mme de Maintenon aidant, pour amuser le monarque. Cette princesse peut, à tout prendre, exercer un certain empire, grâce à sa vivacité, grâce à la gentillesse de sa figure, qui pourrait presque s'appeler de la beauté si Son Altesse n'avait pas de si grosses lèvres, et si elle n'eût pas fait évanouir par trop d'émotions puissantes la fraîcheur primitive de son teint. Mme de Bourgogne déteste les longues toilettes ; aussi le plus grand désordre règne-t-il habituellement dans la sienne, sa pétulance ne laissant jamais à

ses femmes le temps de l'achever. Ce n'est là qu'un désordre piquant dont les hommes sont assez amateurs ; mais la duchesse le porte quelquefois jusqu'à paraître dans le monde avec les marques d'une extrême malpropreté, et cela passe l'abandon d'un négligé séduisant. Dès longtemps la fille du duc de Savoie a, comme on dit, jeté son bonnet par-dessus les moulins : outre que M. de Maulevrier (1), envoyé en Espagne pour avoir voulu faire sa cour en Roland furieux, et M. de Nangis, jugé digne des invalides, ont eu des successeurs (2), la princesse a, selon la chronique scandaleuse, un sérail de jeunes dames ; et des gens bien informés, à ce qu'ils assurent, affirment qu'elle ne passe jamais de plus heureuses nuits que celles où elle partage le lit de la reine Maintenon, qu'elle dit elle-même pourvue à soixante et quinze ans des plus heureux privilèges de la nature. Que penser du bruit des courses nocturnes de Marly en l'absence du roi; bacchanales nouvelles dont les jardins de cette résidence seraient le théâtre et une foule de jeunes gens les acteurs ? L'écho de ces lieux est discret ; les initiés ne doivent pas l'être moins... Croyons donc que la renommée de ces parties scandaleuses est calomniatrice ; mais ajoutons, par respect pour la

AMOURS r>E LA DUCHESSE DE BOURGOGNE 305

vérité, qu'elle a mille voix. Parmi les détails qu'on publie, je dois citer une singularité qui m'a paru rare : à s'en rapporter aux dires du jour, le plus grand plaisir de Mme de Bourgogne serait de se faire traîner par les pieds ; voilà, il faut en convenir, un étrange délassement pour une princesse. Revenons aux soins que celle-ci met en usage afin de charmer la mélancolie du roi.

Plus Louis XIV se montre soucieux, plus les drôleries de la duchesse sont folles, libres, emportées. Tantôt elle saute devant lui comme un jeune faon , tantôt elle s'assied familièrement sur ses genoux, l'embrasse, puis lui tire la peau des joues, les oreilles et le nez. Dans les grandes occasions, c'est-à-dire quand le rire se montre rebelle, la princesse saisit d'un doigt délicat l'énorme perruque de Sa Majesté, s'en affuble lestement, et se met à frotter avec la main la tête cliau^ î du grand roi. « Arlequin n'est pas mort, » dit alors ce prince en riant de manière à faire bondir son ventre et Mme de Bourgogne. Quand ces arlequinades sont épuisées et qu'il reste encore une partie de temps où l'ennui pourrait renaître, Marie Adélaïde, passant à un autre genre de récréation, plaisante sur [tout ce qui lui vient à l'idée ; les personnes les plus respectables, les affaires les

plus graves, les nouvelles les plus désastreuses sont pour elle une mine de bons mots, de saillies piquantes, de réflexions bizarrement gaies. Si le courrier du roi lui est remis lorsqu'il se trouve avec sa petite-fille, elle décacheté sans façon ses dépêches, les lui lit, en altère le sens pour égayer le grand-papa, et finit toujours par l'amuser, en substituant des nouvelles baroques ou extravagantes aux avis quelquefois affligeants que les lettres renferment (3).

On doit penser que la duchesse de Bourgogne qui vit dans une telle familiarité avec le roi, ne se pique pas de réserve .envers les autres personnes de la cour. Il y en a dans le nombre qui lui rendent, non pas liberté pour liberté, mais franchise extrême pour licence : telle est la princesse d'Harcourt, vieille femme qui par son âge et s n rang a conquis cet affranchissement de contrainte auquel peu de courtisans oseraient aspirer. Le mois passé, à l'une des soirées de la duchesse de Bourgogne, tous les assistants étant disposés à rire, Son Altesse proposa d'attacher adroitement des pétards sous la jupe de Mme d'Harcourt, de coudre une de ses manches à celle du duc de Berry, et de fixer sa robe à son tabouret. Tout cela ayant été fait avec dextérité, un page mit le feu à l'ar-

tifice, qui heureusement n'était pas assez fort pour ajouter aux ruines des lieux près desquels il éclata. La douairière, cependant fort effrayée, se lève, et voulant s'élancer hors de l'appartement, entraîne avec elle un prince et un tabouret, tandis que le feu de sa jupe est encore excité par le mouvement du foyer qui le porte. Enfin, la princesse enflammée parvient dans la salle des gardes, où des mains empressées éteignent l'incendie de ses habits, pendant qu'elle crie à s'égosiller : Sire, vos enfants ne sont que des polissons ! C'était une vérité un peu dure ; mais les princes firent la sourde oreille : ils pensèrent avec raison qu'ils devaient passer quelque chose à une vénérable dame de soixante et dix ans, qui brûlait subitement d'une flamme aussi vive que désagréable (4).

Les libertés de la duchesse de Bourgogne avec le roi auraient-elles réveillé en lui des passions que l'on croyait anéanties depuis longtemps? C'est ce que l'on doit présumer, s'il est vrai, comme le bruit s'en répandit gé/ alement au commencement de cette année, qiu; Sa Majesté ait éprouvé une velléité amoureuse pour la duchesse de Noailles, nièce de Mme de Maintenon. En admettant l'exactitude de ce fait, il faudrait en con-

308 CHRONIQUES DE ï/OEIL DE BŒUF

dure, non pas que Louis XIV risque de retomber sous la griffe du péché, mais que la duchesse songe à mériter pour son mari le bâton de maréchal de feu son beau-père, mort en 1708; et, dans tous les temps, les yeux d'une jolie femme réussiront mieux à conquérir les dignités militaires, que la direction d'un plan de campagne ou le gain d'une bataille rangée.

KÔTES

(1) « Maulévrier, qui avait épousé une fille du maréchal de Tessé, n'avait point un visage agréable. Sa figure était, d'ailleurs, très commune. Il avait de l'esprit, mais un esprit fertile en intrigues sourdes, une ambition démesurée et rien qui la pût retenir, laquelle allait jusqu'à la folie; sa femme était jolie avec fort peu d'esprit, et, sous un extérieur de vierge, méchante au dernier point. Peu à peu elle fut admise, comme fille de Tessé, à monter dans les carrosses, à manger, à aller à Marly et à être de tout chez Mme la princesse de Bourgogne, qui se piquait de reconnaissance pour Tessé qui avait négocié la paix de Savoie et son mariage, dont le roi lui savait fort bon gré. Maulévrier se fit donner des privances chez Mme la duchesse de Bourgogne par son beau-père, il s'y rendit assidu: enfin, excité par l'exemple, il osa soupirer. Lassé de n'être point entendu, il hasarda d'écrire. On prétendit que Mme Cantin, amie intime de Tessé, trompée par le gendre, crut recevoir de sa main des billets du beau-

père et que, les regardant comme sans conséquence, ' elle les rendait. Maulévrier, sous le nom de sol beaupère, recevait, croit-on, la réponse aux b'ilets par la même main qui les avait remis. Je n'ajouterai pas ce qu'on crut au delà...»

Puis Maulévrier se fait malade imaginaire, et laisse croire qu'il a perdu la voix, « se mettant ainsi dans la nécessité de ne jamais parler à personne qu'à l'oreille. Il se donnait la liberté de parler de même à la duchesse de Bourgogne, devant toute la cour, sans indécence, sans soupçon que ce fût un secret. De cette sorte, il lui disait tout ce qu'il voulait tous les jours... et parmi les choses communes dont les réponses se faisaient tout haut, il en mêlait d'autres dont les réponses courtes se mélangeaient de façon qu'elles ne pouvaient être entendues que de lui. Tellement il avait accoutumé le monde à ce manège, qu'on n'y prenait plus garde sinon de le plaindre d'un si fâcheux état; mais il arrivait pourtant que ce qui approchait le plus de Mme la duchesse de Bourgogne en savait assez pour ne pas s'empresser autour d'elle quand Maulévrier s'approchait d'elle pour lui parler... » Puis voilà qu'à propos de Nangis une scène éclate — « ... Ce jour-là il chanta pouille sur Nangis à la princesse, l'appela par toutes sortes de noms, la menaça de tout faire savoir au roi, a Mme de Maintenon, au prince son mari, lui serra les doigts à les lui écraser, en furieux, et la conduisit de la sorte jusque chez elle. En arrivant, tremblante et prête à s'évanouir, elle entra tout de suite dans sa

garde-robe, et y appela Mme de Nogaret, à qui elle allait volontiers au conseil, quand elle ne savait plus où elle en était. Là, elle lui raconta ce qui venait de lui ai river, et lui dit qu'elle ne savait comment elle n'était pas rentrée sous les parquets, comment elle n'en était pas morte, comment elle avait pu arriver jusque chez elle. Jamais elle ne fut si éperdue... » — Naturellement, Nangis connut la dispute. « Il était brave de reste, pour ne craindre personne et prêter le collet à quiconque ; mais le prêter sur un pareil sujet, il en pâmait d'effroi. Il voyait sa fortune et des suites affreuses entre les mains d'un fou furieux. Il prit le parti de l'éviter avec le plus grand soin qu'il put, de paraître peu et de se taire. Mme la duchesse de Bourgogne vivait dans des mesures et des transes mortelles ; et cela dura plus de six semaines de la sorte, sans que pouriant elle en ait eu autre chose que l'extrême peur. Je n'ai point su ce qui arriva, ni qui avertit Tessé; mais il le fut et fit un trait d'habile homme. Il persuada son gendre de le suivre en Espagne... » — Revenu d'Espagne il fit encore mille folies, continuant à toujours écrire à la princesse de Bourgogne — « ... Le monde cependant, et jusqu'à ses plus proches, se persuadèrent que tout cela n'était qu'un jeu; et dans l'espérance d'y mettre fin ils lui déclarèrent qu'il passait pour fou... Ce fut le dernier coup qui l'accabla. Outré de fureur de sentir que cette opinion ruinait sans ressources tous les desseins de son ambition, sa passion dominante, il se

livra au désespoir. Quoique veillé avec un extrême soin par sa femme, par quelques amis très particuliers et par ses domestiques, il fit si bien que le vendredi saint de Tannée 1706, il se déroba un moment d'eux tous sur les huit heures du matin, entra dans un passage derrière son appartement, ouvrit une fenêtre, se jeta dans la cour et s'y écrasa la tête contre le pavé... Mme la duchesse de Bourgogne apprit la nouvelle le même jour, à ténèbres, avec le roi et toute la cour. En public, elle ne témoigna pas s'en soucier; en particulier elle donna (]< «Ique cours aux larmes. Ces larmes pouvaient être j pitié, mais ne furent pas si charitablement int<« orétées... » Saint-Simon, III, 117-119, 262-263 d Védition en treize volumes.

(2) « Nangis, que nous voyons aujourd'hui en fort plat maréchal de France, était alors la fleur des pois : un visage gracieux sans rien de rare, bien fait sans rien de merveilleux, élevé dans l'intrigue et la galanterie... Il n'avait d'esprit que celui de plaire aux dames, de parler leur langage, de s'assurer les plus désirables par une discrétion qui n'était pas de son âge et qui n'était plus de son siècle. Personne que lui n'était alors plus à la mode : il avait eu un régiment tout enfant; il avait montré de la volonté, de l'application, et une valeur brillante à la guerre, que les dames avaient fort relevée et qui suffisait à son âge. Il était fort de la cour de Monseigneur de Bourgogne et à peu près de son âge; et il en était fort bien traité. Ce prince, passionnément amoureux

de son épouse, n'était pas fait comme Nangis; mais la princesse répondait si parfaitement à ses empressements; qu'il est mort sans jamais soupçonner qu'elle eut des regards pour un autre que pour lui. Il en tomba pourtant sur Nangis, et bientôt ils redoublèrent. Nangis ne fut pas ingrat ; mais il craignit la foudre et son cœur était pris. Mme de la Vrillère qui, sans beauté, était jolie comme les amours, et en avait toutes les grâces, en avait fait la conquête. Elle était fille de Mme de Mailly, dame d'atours de Mme la duchesse de Bourgogne; elle était de tout dans sa cour : la jalousie l'éclaira bientôt. Bien loin de céder à la princesse, elle se piqua d'honneur de conserver sa conquête, de la lui disputer, de l'emporter. Cette lutte mit Nangis dans un étrange embarras... toute la cour s'aperçut de ce qui avait été d'abord caché avec tant de soin. Mais soit crainte, soit amour de cette princesse toute cette même cour se tut, voyant tout, se parla entre elle et garda le secret de ce qui ne lui était pas même confié. Soit que Nangis, trop fidèle à son premier amour, eût besoin de quelques grains de jalousie, soit que la chose se fît naturellement, il arriva qu'il trouva un concurrent en Maulévrier. » Saint- Simon, III, 116-117.

(3) Voir l'anecdote : la Duchesse de Bourgogne où, nous avons, en appendice, donné tous les détails sur la familiarité de la duchesse de Bourgogne avec le roi et Mme de Maintenon, familiarité qui, parfois, allait jusqu'à la gaminerie et même jusqu'à

l'inconcevable imagination de prendre un lavement en plein bal. Une fois, cependant, à propos de ses amours avec Nangis, elle fut prise au piège. « Étant chez Mme de Maintenon, le roi n'y étant pas, elle se mit à paperasser sur un bureau, tout debout, à quelques pas d'où Mme de Maintenon était assise, qui lui cria plus sérieusement qu'à l'ordinaire de laisser là ses papiers. Cela même aiguisa la curiosité de la princesse qui, toujours bouffonnant, mais allant son train, trouva une lettre ouverte, mais ployée entre les papiers, où elle vit son nom. Surprise, elle lut une demi-ligne, tourna le feuillet et vit la signature de Mme d'Épinoy. A celte demi-ligne, et plus encore à la signature, elle rougit et devint interdite. Mme de Maintenon qui la voyait faire et qui apparemment ne l'en empêchait pas, comme elle l'aurait pu, si absolument elle l'avait voulu, ne fut pas apparemment fâchée de la découverte. « Qu'avez-vous donc, mignonne, lui dit-elle, et comme vous voilà ! Qu'avez-vous donc vu? » Voilà une princesse encore plus embarrassée ; et comme elle ne répondait pas, Mme de Maintenon se leva, s'approcha d'elle comme pour voir ce qu'elle avait trouvé. Alors la princesse lui montra la signature. Mme de Maintenon lui dit : « Eh bien! c'est une lettre que Mme d'Épinoy m'écrit. Voilà ce que c'est que d'être si curieuse ; on trouve quelquefois ce qu'on ne voudrait pas. » Puis, prenant un autre ton :« Puisque vous l'avez vue, madame, ajouta-t-elle, voyez-la tout entière, et si vous êtes sage profitez-

en », et la força de la lire d'un bout à l'autre. C'était un compte que Mme d'Épinoy rendait à Mme de Maintenon des quatre ou cinq dernières journées de la duchesse de Bourgogne, mot à mot, lieu par lieu, heure par heure, aussi exact que si elle, qui n'en approchait guère, ne l'eût pas quittée de vue ; dans lequel il était fort question de Nangis et de beaucoup de manèges et d'imprudences... La pauvre princesse pensa s'évanouir et devint de toutes les couleurs. Mme de Maintenon lui fit une forte vespérie, lui fit voir que ce qu'elle croyait cacher était vu de toute la cour et lui en fit sentir les conséquences... » Saint- Simon, III, 43i.

(4) « Cette Mme d'Harcourt avait été fort belle et galante. Ses grâces et sa beauté s'étaient tournées en gratte-culs. C'était alors une grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, des cheveux de filasse toujours sortants et traînants, comme son habillement, sale, malpropre, toujours intrigant, toujours querellant ; c'était une furie blonde et de plus une harpie ; elle en avait la méchanceté, l'effronterie, la fourbe et la violence ; elle en avait l'avarice et l'avidité ; elle en avait encore la gourmandise et la promptitude à s'en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner, parce qu'elle ne se faisait faute de ses commodités au sortir de la table, qu'assez souvent elle n'avait pas loisir de gagner et salissait le chemin d'une effroyable traînée... Mgr le duc et Mme la duchesse de Bour-

316 CHRONIQUES DE l'oEIL DE BŒUF

gogne lui faisaient des espiègleries continuelles. Ils firent mettre un jour, des pétards tout du long de l'allée qui du château de Marly va à la Perspective où elle logeait. Elle craignait horriblement tout. On attira deux porteurs pour se présenter à sa portée lorsqu'elle voulut s'en aller. Gomme elle fut vers lev milieu de l'allée, tout le salon à la porte, pour voir le spectacle, les pétards commencèrent à jouer, elle à crier miséricorde, les porteurs à la mettre à terre et à s'enfuir. Elle se débattait dans cette chaise, de rage, à la renverser, et criait comme un démon. La compagnie accourut pour s'en donner le plaisir de plus près et l'entendre chanter pouille à tout ce qui s'en approchait, à commencer par Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne. Une autre fois ce prince lui accommoda un pétard sous son siège, dans le salon où elle jouait du piquet. Gomme il y allait mettre le feu, quelque âme charitable l'avisa que ce pétard l'estropierait et l'empêcha. » Saint-Simon, I,4i5-4i6.

Page 1