FUMEUSES DE PIPES
Royale, j'avais craint que cet appartement ne fût le théâtre d'un affreux incendie ; mais je vois que, loin de là, on s'y livre au plaisir, le plaisir le plus vif... le moins ordinaire.
— Libre à vous de le partager, répondit Mme la duchesse en repoussant de sa jolie bouche un gros nuage de fumée.
— Je vous rends grâce, princesse, reprit le Dauphin d'un ton moitié ironique, moitié sérieux, mais ne craignez-vous pas que cette récréation peu familière à votre sexe...
— Ne nous enivre ? interrompit la duchesse de Chartres d'un accent embarrassé. Oh! nous commençons à nous former. Et le prince jugea qu'à l'égard de cette princesse le vin laissait peu de chose à faire au tabac pour justifier les craintes qu'il exprimait.
— Je dois vous prévenir au moins, poursuivit Monseigneur, que le roi éprouve la plus grande aversion pour la pipe; c'est pour cela qu'il fit éloigner, ce printemps, le corps de garde qui touchait à ce château, et, certes ! il ne peut s'attendre à le retrouver dans les appartements des princesses.
— Un monarque guerrier doit se former tôt ou tard à cette habitude militaire ! dit Mme La Du-
ix. 21
chesse en sablant une rasade de Champagne, qui, à huit ou dix près, n'était pas la première.
— Je vous laisse le soin, madame, de proposer à Sa Majesté ce complément d'éducation, répliqua sèchement le Dauphin outré de tant de licence. Puis se tournant vers l'officier suisse, qui ne savait quelle contenance tenir : — Monsieur, lui dit-il, qui vous a mandé ici?
— Les princesses, répondit le militaire en tremblant.
— Sans doute, ajouta la Duchesse; pour nous initier à une science nouvelle , il fallait un professeur.
— Monsieur, dit sévèrement l'héritier du trône, rappelez-vous qu'un soldat ne doit obéir que par devoir, et que la galanterie n'entre pour rien dans son devoir lorsqu'il est de service... Allez, je vous promets le secret. »
L'officier ne se le fit pas dire deux fois, et Monseigneur s'éloigna sans ajouter un mot.
NOTES
A LA PRINCESSE DE CONTI Air : de Joconde.
Princesse, en perdant vos appas Votre humeur devient aigre, Est-ce que l'on fait peu de cas De votre gorge maigre ?
Prenez un esprit plus soumis, Car de Clermont les restes Et de Comminges les mépris Doivent être modestes.
Vous mettez donc votre vertu, \otre esprit et votre sagesse A qui s'enivrera le plus :
Mais, croyi?z,-moi, duchesse, La femme qui se prend de vin Ne peut être modeste.
Elle est des laquais le butin, Et des soldats, le reste.
Marie-Anne, dite Mile de Blois, née en 1666 de Louis XIV et de Mlle de La Vallière ; mariée en 1679 à Louis- Armand prince de Conti : elle avait treize ans et ce fut le premier exemple d'une bâtarde qui se mariait à un prince du sang. Elle était merveilleusement belle. La posséder un quart d'heure, seulement, et mourir après, disaient de nombreux amoureux, tous grands seigneurs, pourtant à bonnes fortunes. Sur la réputation de sa beauté le roi de Maroc en voulut faire sa femme.
Votre beauté, grande princesse, Porte les traits dont elle blesse Jusqu'aux plus sauvages lieux.
L'Afrique avec vous capitule, Et les conquêtes de vos yeux, Vont plus loin que celles d'Hercule.
A ces couplets le duc de Nevers répondit par une longue épître : Le Roi de Maroc à la princesse de Conti.
Hâtez votre départ, ne faites point d'apprêts,
Pour vous prendre, un vaisseau va mouiller au rivage.
Partez sans hardes, sans bagages, Vous aurez tout au gré de vos souhaits.
Il ne faut rien pour ce voyage, Une suite d'appas, un cortège d'attraits
Feront votre seul équipage.