FUMEUSES DE PIPES
Puis, encore, ces couplets de Périgny :
Pourquoi refusez vous Vhommage glorieux D'un roi quivous attend ?...
...L'hymen à Maroc vous appelle.
Partez, c'est peut-être en ces lieux Qu'il vous garde un amant fidèle.
« Louis XIV avait trois filles qui faisaient l'ornement de sa cour mais qui n'étaient pas toujours des modèles de prudence et de discrétion. Nées de mères différentes, il y avait souvent entre elles des picoteries... — D'où l'allusion du couplet : « Votre humeur devient aigre. » — ... Pendant un dîner, le roi s'amusa à badiner avec la duchesse de Bourbon; et, au grand étonnement de tout le monde, sortit de la gravité qui ne l'abandonnait point, pour jouer avec elle aux olives. Gela fit boire quelques coups de plus à la duchesse, et le roi fit semblant d'en boire un ou deux. La princesse de Conti, jalouse de ce badinage, ne le regardait pas de bon œil. A la sortie de table, le roi passant devant elle, choqué du sérieux qu'il lui remarqua lui dit : « Votre gravité ne s'accommode pas de notre ivrognerie. » Quand il fut sorti la princesse de Conti s'expliquait assez haut d'une manière désobligeante pour ses sœurs au sujet de quelques repas allongés qu'elles avaient faits depuis peu ensemble. Elle dit qu'elle préférait être grave que sac à vin. Mlle de Blois, qui était déjà duchesse de Chartres (le duc de Chartres Jut plus
tard le régent) répondit, assez haut, de sa voix tremblante et traînante, qu'elle aimait mieux être sac à vin que sac à guenilles; par où elle entendait Glermont et différents officiers des gardes du corps éloignés à cause de la princesse de Conti ; Mme la duchesse, qui avait l'art des chansons piquantes, s'en servit en cette occasion. Elle en fit qui désolèrent la princesse et, par surcroît de chagrin, le roi blâma celle-ci plus que sa sœur. Les repas allongés dont il est ici question étaient des espèces d'orgies que les deux sœurs cadettes, qu'ennuyait la gravité des salons de Marly,se permettaientaprès le souper, dans les appartements. Monseigneur se retirant un peu tard après le jeu, entendit du bruit chez les princesses, y monta, les trouva fumant avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde des Suisses. Le prince leur fit quitter cet exercice, d'autant plus indécent que le roi détestait le tabac. Il le sut et fit le lendemain à ses filles une correction dont la princesse de Conti triompha. Louis XIV fatigué de ces tracasseries intérieures qui lui ôtaient tout l'agrément de sa cour, menaça les princesses de les éloigner toutes, indistinctement... Elles eurent peur : le calme et la bienséance revinrent, suppléant à l'amitié. » Le Nouveau Siècle de Louis XIV, IV, pp. i43-i48, Paris, 1804. Comparer avec le dialogue fantaisiste et toute ïa mise en scène imaginés par VOEU de bœuf.
L'ordre de la Mouche.
Pendant que l'Europe est en feu Mme la duchesse du Maine, qui ne connaît en fait de guerres que celles de l'esprit, a créé le 14 juin V ordre de la Mouche, dont elle s'est nommée grande maitresse, à l'exemple de tous les fondateurs d'ordres et en vertu du primo mihi. Cette association, où la fondatrice se propose d'admettre les personnes le plus célèbres par leur critique savante, mais surtout fine et spirituelle, est le but vers lequel tendent tous les amours-propres du bon ton; les insignes de l'ordre de la Mouche sont une marque que nos beaux esprits seraient presque honteux de ne pas avoir. La décoration est une médaille d'or offrant sur une face la tête de la duchesse du Maine entourée de cette légende : « Anne-Marie-
« Louise, baronne de Sceaux, directrice perpé- « tuelle de l'ordre de la Mouche. » Au revers et dans le champ, une abeille paraît voler vers une ruche ; au-dessous on lit cette devise italienne : « Piccola si, fa ma pur gravi le ferite (Je suis pe- « tite, il est vrai, mais je fais de profondes bles- « sures) . » Voici le serment des chevaliers de la Mouche : « Je jure par les abeilles du Mont « Hymette fidélité et obéissance à la directrice « perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie « la médaille de la Mouche, d'accomplir tant que « je vivrai les statuts de l'ordre; et si je fausse « mon serment, je consens que le miel se change « pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en « orties, et que les guêpes et les frelons me percent g. de leurs aiguillons vengeurs. »
NOTES
Cetordre de la Mouche à miel fut créé le njuin 1700, pour rendre hommage à la souveraine en miniature qui trônait bruyamment, somptueusement au château de Sceaux. Devenue duchesse du Maine à l'âge de seize ans, en 1692, Louise-Benedicte de Bourbon, petite-fille du grand Gondé, asservissait bien vite à toutes ses fantaisies, à toutes ses hardiesses, son époux, le duc du Maine, un des fils légitimés que Louis XIV avait eus de la Montespan. Du château de Sceaux qu'il avait, à grand prix, acheté pour elle, la duchesse avait fait son Marly, son Chantilly, son Versailles. Très petite de taille, mais jolie, piquante, elle avait été surnommée, par Mlle de Nantes, fille légitimée de Louis XIV, la poupée de sang. Pour la venger de cette appellation, ses courtisans et ses admirateurs lui décernaient, comme emblème et comme devise, une mouche à miel avec ces paroles tirées de VAminte du Tasse : Piccola si, ma fa pur gravi le ferite : « Je suis petite, mais je fais pourtant de graves blessures. » A la représentation
d'une comédie où la duchesse avait joué le rôle de Fine-Mouche, cette devise avait été tournée en couplets malins.
L'abeille, petit animal, Fait de grandes blessures.
Craignez son aiguillon fatal, Évitez ses piqûres.
Fuyez, si vous pouvez, les traits Qui partent de sa bouche, Elle pique et s'envole après, C'est une fine-mouche 1
Un jour qu'une grande compagnie s'était trouvée réunie auprès de la duchesse à Sceaux, on avait parlé de cette devise ; on lavait trouvée heureuse et quelqu'un s'avisa de dire qu'il faudrait former une société des personnes qui avaient le plus souvent l'honneur de venir à Sceaux, et qu'on appellerait cette société l'Ordre de la Mouche à miel Le divertissement passa jusqu'à former des règlements, à dresser des statuts, nommer des officiers, donner divers noms aux dames et aux cavaliers qui furent admis. Une médaille était frappée. Tous ceux de l'Ordre la devaient porter, avec un ruban citron, lorsqu'ils seraient à Sceaux. Cette marque de distinction fut briguée. Trente-neuf personnes furent nommées et firent serment. Puis on jurait « par le mont Hymette », poétique allusion à l'abeille. Voici quels furent les statuts.
Article premier. — Vous jurez et promettez une
L ORDRE DE LA MOUCHfi 831
fidélité inviolable, une aveugle obéissance à la grande Ludivise Louise, directrice perpétuelle de l'ordre incomparable de la Mouche à miel.
Art. 2. — Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux chef-lieu de Tordre de la Mouche à miel, toutes les fois qu'il sera question d'y tenir chapitre, et cela toutes affaires cessantes sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelqueincommoditélégère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.
Art. 3. — Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toutes contre-danses, comme Purstenberg, Pistolet, Derviche, Pet-en-cul et autres ; de les danser, encore plus volontiers, s'il le faut, pendant la canicule que dans les autres temps et de ne point quitter la danse, si cela vous est ainsi ordonné, que vos habits ne soient percés de sueur et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.
Art. 4- — Vousjurezet promettezd'escalader généreusement toutes les meules de foin, de quelque hauteur qu'elles puisent être sans que la crainte des culbutes les plus affreuses puisse vous arrêter.
Art. 5. — Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les espèces de mouches à miel ; de ne faire jamais mal à aucune ; de vous en laisser piquer généreusement sans les chasser, quelque endroit de votre personne qu'elles puissent attaquer soit joues, jambes, ou fesses, dussent-elles en devenir plus grosses et plus enflées que celles de votre majordome.
Art. 6. — Vous jurez et promettez de respecter le précieux ouvrage des mouches à miel et, à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de réplétion.
Art. 7. — Vous jurez et promettez de conserver soigneusement la glorieuse marque de votre dignité ; et de ne jamais paraître devant votre dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous honorer.
Au récipiendaire est alors donnée la médaille tandis que le chœur chante :
Viva sempre, viva cd in honore presca Il novo cavalier délia mosca.
La médaille de l'ordre représentait à l'envers le portrait de la duchesse du Maine avec la légende, en lettres initiales : Anne-Marie-Louise, baronne de Sceaux, directrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche. — Dans le champ du revers, une abeille paraît voler vers une ruche, avec la devise que nous venons d'indiquer : Piccola si, ma ja pur gravi le ferite.
Le serment était celui-ci : « Je jure par les abeilles du mont Hymette, obéissance et fidélité à la dictatrice perpétuelle de l'Ordre, de porter toute ma vie la médaille de la Mouche, d'accomplir tant que je vivrai les statuts de l'Ordre; et si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties et que les fre-