L ORDRE DE LA MOUCHE
Mme du Maine, on peut présumer que M. du Maine n'aurait pas été en état de faire une telle acquisition sans les bontés ordinaires du roi pour lui ». Quelques-uns de ces chiffres sont mis au point par M. de Bo'slisle (il ne nous intéresse en rien de les préciser) qui, pour cette propriété de Sceaux renvoie, notamment à Lettres de Mme Palatine, décembre 1700 et 26 octobre 1704. Desnoireterres, Les Cours galantes, IV, 36-37 — Papiers de la famille Colbert, T. 532 2-H. 32io2 aux archives. Journal de Dangeau, VII, 4ob-432. Saint-Simon, IV, 82... « La description de cette résidence, dit M. de Boislisle, se trouve dans les livres du temps consacrés à Paris et à ses environs. L'histoire en a été écrite en i883 par M. Advielle. C'était une Ghâtellenie possédée à la fin du quinzième siècle par les présidents Baillet, au seizième par les Potier de Tresmes. Colbert l'ayant acheté de ceux-ci en 1670, et fait ériger en Baronnie, trois années plus tard, en avait beaucoup augmenté l'importance en y transportant le marché aux Bestiaux de Bourg la-Reine et Longjumeau, puis en achetant une partie des seigneuries environnantes. »
Réception de l'ambassadeur d'Orient.
Des réceptions à la cour de généraux des ordres religieux sont usées ; Louis XIV, après avoir reçu solennellement tous ces princes tondus et barbus, manque depuis quelque temps de récréations, l'ennui revient sur l'eau. Pour l'éloigner au moins un moment, Mme de Maintenon, à force de chercher dans le répertoire à peu près épuisé de ses expédients, a trouvé enfin qu'une audience donnée à l'ambassadeur d'un grand prince de l'Orient pourrait encore amuser le roi ; et comme la Providence aide toujours ceux qui commencent par s'aider eux-mêmes, il se trouva que le mois dernier un envoyé du roi de Perse était débarqué à Marseille et s'acheminait vers Paris.
Le roi ayant été informé de l'arrivée de cet
ambassadeur, qui, si je puis me servir de cette locution vulgaire, venait comme Mars en carême i envoya M. le baron de Breteuil au-devant de lui jusqu'à Charenton. Ce gentilhomme trouva ce mahométan, appelé Méhémët Rizabeg^ couché auprès du feu, sur les tapis de Perse recouvrant une espèce de matelas ; il avait les jambes croisées à la manière des Orientaux : M. de Breteuil a dit depuis qu'il lui avait fait l'effet d'un gros singe pelotonné près de la cheminée. En voyant l'officier du roi, Méhémet lui montra un siège et s'appuya sur le coude pour écouter le discours, imitant l'emphase orientale, que le baron lui débita. Après ce premier compliment, auquel le Persan fit répondre par son interprète, il déclara qu'il entendait que le vizir des affaires étrangères vînt le prendre lui-même pour se rendre à Paris dans un carrosse du roi; mais qu'il y monterait seul, ne voulant pas se renfermer dans une boîte avec des chrétiens ; qu'au surplus il ferait son entrée à cheval, et ne la ferait qu'après la lune de février, pour éviter les jours malheureux.
La recherche du jour heureux ne fut pas l'affaire d'un instant : Méhémet dit qu'il feuilleterait sa loi à tête reposée, et ferait connaître plus tard sa détermination. Pressé de fixer très prochaine-
ment le jour qu'il aurait choisi, l'ambassadeur, qui avait longuement consulté ses lunes, finit par trouver que le 7 février pourrait bien être exempt d'influences funestes. M. de Breteuil se rendit donc auprès de lui à cette date, accompagné du maréchal de Matignon. Méhémet commença par signifier à ces messieurs, avec une franchise plus orientale que diplomatique, que, ne pouvant se lever de son matelas devant des chrétiens, il les invitait à passer dans la pièce voisine^ afin qu'il se disposât à partir. Le maréchal grommelait entre ses dents qu'il se sentait une vive démangeaison d'appliquer le plat de son épée sur le visage de Son Éminence Persane : M. de Breteuil le calma en l'entraînant, après avoir dit toutefois à Méhémet que s'il ne devenait plus poli, il ne ferait point d'entrée à Paris, et serait renvoyé sans avoir eu d'audience du roi.
A peine les officiers de Sa Majesté étaient-ils hors de la chambre, que le Persan la quitta luimême brusquement et courut dans la cour se saisir de la bride d'un cheval pour monter dessus et entrer seul dans la capitale. MM. de Matignon et de Breteuil, voyant qu'il allait falloir décidément emporter le cérémonial d'assaut, firent fermer la porte cochère. S 'adressant ensuite au diplomate
mutin, ils lui dirent qu'ils le forceraient bien de descendre de cheval. Furieux, il parla de son sabre, mit la main sur la poignée et talonna sa monture. Le maréchal fit entendre à Méhémet qu'il fallait bien qu'il se gardât de faire briller son damas, que les têtes étaient beaucoup plus chères en France qu'en Perse et que bien que lui ambassadeur fût l'envoyé d'un cousin germain du soleil, il ne laisserait pas d'être pendu s'il faisait une égratignure à un sujet de Sa Majesté Très-Chrétienne. Ce discours énergique, clairement traduit par un interprète français, calma un peu l'effervescence de notre Oriental : il descendit assez paisiblement de cheval; mais il alla se remettre sur son matelas, jurant qu'il ne le quitterait plus. Il fallait cependant en finir : Matignon appela six grenadiers... Méhémet ne bougea pas. L'étiquette, il faut en convenir, commençait à prendre une singulière direction. « Ma foi, dit Breteuil, le « vin est tiré, soldats, faites lever de force ce <c Persan intraitable... » Et les militaires avec la crosse de leurs fusils stimulèrent l'ambassadeur à peu près comme un chien couché à qui l'on veut faire quitter la place. Le moyen réussit : l'envoyé se leva, traversa rapidement l'appartement, où il renversa deux gentilshommes qui obstruaient son
passage, et courut se placer dans le carrosse qui l'attendait. Matignon, Breteuil et un introducteur y montèrent : la marche commença. Méhémet se mit à bouder comme un enfant : il ne dit pas un mot pendant toute la route, et, s'appliquant le nez contre les parois de la voiture, il tourna le dos aux trois gentilhommes qui l'accompagnaient.
La vue des dames parisiennes dérida tout à coup le front du boudeur; le sourire reparut sur ses lèvres ; il fut très poli avec M. de Torcy, qu'on lui dit être le ministre des Affaires étrangères; enfin, par la médiation de celui-ci, l'ambassadeur tendit la main au maréchal de Matignon et au baron de Breteuil. Une nouvelle computation des lunes eut lieu pour le jour de la présentation au roi. Sa Majesté daigna accepter le jour que le Persan avait choisi.
En attendant l'audience de réception, Méhémet Rizabeg parcourait la ville à cheval avec son étendard déployé et suivi de quatre cavaliers équipés comme lui à la persane. C'était un spectacle nouveau : les Parisiens se foulaient, s'écrasaient pour en jouir. Les dames, même celles de la première qualité, se portaient avec une telle affluence chez l'ambassadeur, qu'il s'en trouvait souvent quarante dans sa chambre et autant dans la pièce
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voisine attendant leur tour d'admission. Mais pour être reçues auprès de ce Persan, il fallait que les femmes priassent les cavaliers qui les avaient accompagnées de les attendre à la porte, Son Excellence ne recevant pas les deux sexes ensemble. D'après un ordre que Méhémet avait établi, les hommes entraient chez lui le matin et les dames le soir. Il traitait tout le monde poliment, faisait servir du thé, du cafc, des sorbets, mais sans se lever, sans quitter sa pipe, à moins que ce ne fût pour examiner les femmes. Il en passait alors une sorte de revue en se tenant très près d'elles : il lui arriva même de se rendre compte de certaines consistances par le toucher; ce qui ne diminua nullement le nombre des jolies visitantes, tant on a le caractère bien fait à Paris. La complaisance des curieuses fut telle, que bon nombre d'entre elles se prêtèrent à danser devant l'ambassadeur ; on va jusqu'à dire que la condescendance de plusieurs alla beaucoup plus loin encore et qu'elles ne s'en repentiront point... Tout cela se passait au son d'une musique placée dans la pièce voisine de celle où se faisaient les réflexions. Cette musique était entretenue aux dépens du roi... Mais il y a gros à parier que quelques honnêtes maris en payèrent aussi les violons.
Méhémet Rizabeg prenait ses repas sur une nappe en brocart d'or qu'on étendait sur le tapis de sa chambre. Son Excellence persane mangeait avec une grande malpropreté : elle saisissait avec les doigts le riz, qui était son principal aliment, le pétrissait dans sa main d'une manière fort dégoûtante et le portait à sa bouche à deux ou trois reprises. L'ambassadeur couchait ordinairement sur son matelas en s 'enveloppant d'étoffes de Perse ; mais la bonté du lit qu'on lui avait donné dans son hôtel l'invita un soir à en faire l'essai, et il continua de s'en servir jusqu'à son départ.
Le 19 février, jour fixé pour la réception de Méhémet Rizabeg, le roi, enchanté d'avoir à déployer sa magnificence devant l'envoyé d'un monarque opulent et de lui prouver ainsi que sa cour ne le cédait point sous ce rapport à celles de l'Orient, se leva de très bonne humeur. Il ordonna que sa garde fût doublée. La veille on avait dit à l'ordre que messieurs de la maison du roi seraient revêtus de leurs plus beaux habits, la même recommandation avait été faite aux princes et princesses du sang ainsi qu'à tous les officiers de la cour ; de plus des courtisans empressés s'étaient chargés pendant les trois ou quatre jours précédents de déterminer le plus grand nombre pos-
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sible de dames à se rendre extrêmement parées dans la grande galerie le jour de la réception qu'on y devait faire. En un mot rien ne fut négligé pour que la pompe de cette cérémonie étonnât l'étranger qui en était l'objet... La royauté a ses jeux et la vieillesse son enfance.
Le roi parut au grand lever avec une étoffe mêlée d'or et de moire, brodée de diamants... Il y en avait pour douze millions cinq cent mille livres ; ce qui rendait cet habit si pesant, que Sa Majesté fut obligée de le quitter immédiatement après la cérémonie. L'habit de M. le duc du Maine était orné aussi d'une broderie de brillants ; celui de M. le comte de Toulouse Tétait d'une garniture de pierres de couleur. Mais aucun costume ne parut aussi galant que celui de M. le duc d'Orléans : il était de velours bleu avec broderie en mosaïque de perles et de diamants. Cet élégant habit fut admiré... beaucoup plus que le roi n'eût voulu.
A onze heures et demie l'ambassadeur de Perse, qui était descendu de carrosse au bout de l'avenue de Paris pour faire son entrée à cheval dans la cour du château, en fit le tour avec sa suite aussi à cheval, ainsi que le cortège français qui l'accompagnait. Louis XIV et les princes le virent arri-
ver du balcon de la chambre de Sa Majesté ; et au moment où cet étranger mit pied à terre vis-à-vis de l'appartement de M- de Guiche, le roi et sa cour passèrent dans la grande galerie, au bout de laquelle le trône était élevé. Quatre cents femmes magnifiquement parées étaient assises sur un gradin à quatre rangs qui régnait tout le long de cette vaste pièce du côté opposé aux croisées. Sa Majesté, après avoir salué les dames et passant très près du gradin, monta sur son trône aux cris unanimes de Vive le roi! A la droite du monarque était le Dauphin, que Mme de Ventadour tenait par la lisière. L'habit et le bonnet de Sou Altesse Royale resplendissaient de diamants. M. le duc d'Orléans prit place à la gauche du roi, des deux côtés les autres princes du sang se groupèrent selon leur rang; derrière eux se tenaient les quatre premiers gentilshommes de la chambre, le grand chambellan et le grand maître de la garderobe. On voyait dans le milieu de la galerie une foule de seigneurs français et étrangers habillés avec une recherche extrême : on distinguait parmi eux l'électeur de Bavière... Le roi seul était couvert. Au bas du trône, Coypel, le crayon à la main, jetait les premiers traits du tableau de cette superbe solennité; M. de Rose, secrétaire de
l'Académie des inscriptions, placé près du peintre, se disposait à décrire la cérémonie que cet artiste devait peindre.
Enfin cette foule brillante, qui réalisait les fictions prodigues de richesses qu'on admire dans les Mille et une Nuits, étant placée entièrement, l'ambassadeur de Perse parut au bout de la galerie et vit Louis XIV à l'autre extrémité. Du point où cet étranger aperçut le roi, ce prince semblait être le centre d'une auréole étincelante de pierreries. Méhémet s'arrêta, frappé d'une magnificence devant laquelle eût pâli le luxe même de l'Orient. Jusqu'à ce moment les seigneurs français qui accompagnaient l'ambassadeur n'avaient pas été sans crainte de quelques nouvelles extravagances de sa part, mais ils se rassurèrent lorqu'ils le virent commencer ses salutations, qui ne finirent qu'à son arrivée au pied du trône. Le roi s'était levé et avait ôté son chapeau : il resta debout et découvert tant que l'Oriental s'avança vers lui, Méhémet s'étant arrêté au bas de l'estrade, le duc de Noailles lui présenta la main pour monter à la plate-forme, de laquelle il tendit au roi sa lettre de créance et ses présents. Il prononça ensuite un discours en langue persane, que traduisit phrase par phrase un interprète de Sa Majesté.
Les présents du roi de Perse sont tels qu'un fermier général n'oserait pas les offrir à la femme d'un premier commis des finances : ils se composent de quatre cents perles fort médiocres, deux cents turquoises très laides et deux petites boîtes d'or remplies d'un baume que les Orientaux disent merveilleux pour la guérison subite des blessures. Ge remède, ajoutent-ils, sort goutte à goutte d'un rocher renfermé dans un autre : il est d'un très grand prix, je veux bien le croire. Quoi qu'il en soit, quand Louis XIV eut remis ces objets entre les mains de M. de Torcy, ce ministre put les garder jusqu'à la fin de l'audience sans être chargé ni embarrassé...
Méhémet Rizabeg, ambassadeur de Perse, est parti la semaine passée, après avoir pris congé solennellement de Sa Majesté. Il emporte un traité d'alliance entre le roi de France et le cousin du soleil : traité que Louis XIV regrette d'avoir signé, à cause de certains bruits, assez fortement appuyés, qui se répandent depuis le départ du Persan. On dit à peu près généralement que cet envoyé de l'Orient n'est autre qu'un jésuite portugais, qui, après avoir parcouru la Perse, a été emprisonné à Gonstantinople, et que sa compagnie a fait remettre en liberté par le crédit de
l'ambassadeur français en Turquie pour venir donner la comédie à Louis XIV. On ajoute que les présents de cet imposteur ont été achetés à Marseille en beaux écus de France, que Mme de Maintenon avait envoyés. S'il en est ainsi, rien de plus sensé que l'économie apportée dans un hommage offert à Sa Majesté au moyen de l'argent sorti de son propre trésor. Il est malheureux que la même réserve n'ait pas présidé aux dépenses faites à Paris pour la réception du jésuite comédien, si ce n'est en effet que cela ; il y a du reste dans les comptes auxquels son séjour a donné lieu des articles passablement scandaleux. Par exemple, ce sont d'étranges frais d'ambassade que les émoluments des femmes ayant servi aux plaisirs de Son Excellence réelle ou prétendue. L'ambassadeur en a cependant exigé le payement, Sa Majesté s'étant engagée, disait-il, à le défrayer complètement. En vertu de la même promesse, il a fallu payer aussi dix mille livres pour une salle de bains construite à l'usage de Méhémet, mille livres par jour de dépense courante, cinq cents livres encore par jour pour frais de représentation, enfin vingt-quatre mille livres empruntées à des juifs de Marseille : emprunt qui prouve que le grand roi de Perse s'était montré bien parcimonieux envers son mi-
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nistre. Toutes ces sommes, additionnées au terme de la station de l'envoyé oriental, ont formé un total d'environ cent mille écus, non compris les prodigalités qui ont précédé l'audience royale... Si, comme tout porte à le croire, l'ambassade persane n'est qu'une comédie de la façon du comité Maintenon, il faut convenir que cette farce coûte un peu cher.
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KOÏES
Mehemet-Riza-Bey envoyé comme ambassade à la cour de Versailles, en 1714, signait en i7i5 avec Louis XIV, au nom du shah Hussein, un traité d'alliance. Pendant son séjour en France, il se livrait à de folles extravagances et dépensait sans compter. Après l'audience solennelle que Louis XIV eut le courage de lui donner, presque mourant, Mehemet s'embarquait au Havre pour aller, de là, visiter les principales villes d'Europe où, fastueusement, il continua ses prodigalités. Obligé de vendre une partie des présents qu'il rapportait au shah, présents que surtout lui donnait Louis XIV, il s'empoisonnait pour éviter d'être pendu, aussitôt son retour en Perse.
L'OEil de bœuf, qui raconte cette ambassade, prenait maints détails de son récit — presque textuellement parfois — dans Saint-Simon et peut-être aussi dans le Journal du baron de Breteuil, en imaginait, selon son habitude, beaucoup d'autres, et conclut comme Saint-Simon. Personne, si ce n'est Louis XIV,
ne fut (( la dupe de cet ambassadeur... Le marai 1.3 août 1715, le roi fit son dernier effort pour donner, en revenant de la messe, où il se fit porter, l'audience de congé debout et sans appui à ce prétendu ambassadeur de Perse. Sa santé ne lui permit pas les magnificences qu'il s'était proposé, comme à sa première audience. Il se contenta de le recevoir dans la salle du trône, et il n'y eut rien de remarquable. Ce fut la dernière action publique du roi où Pontchartrain trompait si grossièrement sa vanité pour lui faire sa cour. Il n'eut pas honte de terminer cette comédie par la signature d'un traité dont les suites montrèrent le faux de cette ambassade. Cette audience qui fut assez longue fatigua le roi... » Saint- Simon, VIII, 3o.