‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 48 sur 68 · MARIAGE AVEC SA BLANCHISSEUSE · texte numérisé non relu

MARIAGE AVEC SA BLANCHISSEUSE

frotté, comme tu dis, très fructueusement! Et qui épouses-tu ?

— Un honnête Normand, cocher de son métier, et qui m'a promis de conduire notre ménage aussi sagement qu'il mène la voiture de son maître.

— Un cocher, fi donc! une fille d'ordre, une fille intelligente comme toi... cela ne te convient nullement, tu peux trouver beaucoup mieux.

— Qui voulez -vous que j'épouse, un duc et pair?

— Il y en a qui ne te valent pas, et qui ne gagneraient pas dans un siècle les deux cents ducats que tu as déjà su amasser toute jeune que tu es... Tiens, Jeannette, veux-tu de moi pour mari?... Je suis valet de chambre du rri et contrôleur de ses jardins.

— Qu'est-ce que vous me dites donc là, monsieur Dufresny, vous épouseriez une blanchisseuse ?

— Pourquoi pas, ma bisaïeule était bien jardinière !

— Dame! je ne dis pas que je vous refuse, répondit en baissant les yeux la pauvre Jeannette, qui venait d'être saisie d'un accès de cette fièvre qu'on appelle vanité... vous êtes valet de chambre du roi et contrôleur de ses jardins ?

— Oui, mon enfant.

— En cas de malheur, pourriez-vous devenir

valet de chambre d'un autre ou bien jardinier ?

— Je ne te promets pas cela ; mais je suis poète.

— Oh! pour ça, je sais que le métier n'en vaut rien, je blanchis vingt poètes et pas un seul ne me paye... Cependant...

— Tes réflexions sont-elles faites? Tiens, me voilà tout habillé ; tu me donneras le bras, et nous irons faire afficher nos bans.

— Va, comme il est dit, répondit la blanchisseuse en engageant son bras droit dans l'anse que le poète ferma avec le sien.

, A quinze jours de là, notre blanchisseuse, devenue petite-fille de Henri IV, frottait plus fort que jamais pour regagner ses deux cents pistoles que son mari avait vues s'engloutir dans un coupe-gorge qu'il avait subi à l'hôtel de Nesle. Mais une semaine plus tard Dufresny rentra avec mille pistoles ; Louis XIV venait de les lui donner malgré sa propre misère, en disant : « qu'il ne « fallait pas que Jeannette, sa parente, mourût « de faim, pour avoir épousé l'arrière-petit-fils « bâtard d'un grand roi. » Ajoutons que Sa Majesté était ce jour-là de fort bonne humeur : ses vaisseaux venant de la mer du Sud apportaient une cargaison d'or, et cette ressource ne pouvait, comme on sait, arriver plus à propos.

NOTES

Ce mariage de Dufresny, avec sa blanchisseuse, fit assez grand tapage à l'époque ; d'autant plus de tapage que Dufresny, — un descendant authentique de Henri IV — avait déjà la réputation d'être, et de pouvoir rester l'un de nos meilleurs auteurs comiques. Et en effet, dans ces « comiques » dits de « second ordre » — le premier ayant été pris pour lui tout seul par Molière — Dufresny arrive immédiatement après Regnard ; ce qui certainement est une fort belle place dans notre si riche histoire littéraire. L'aventure de ce mariage est, tout naturellement, fort enjolivé dans ses détails par Y Œil de bœuf^ Mais Arsène Houssaye ne l'a-t-il pas enjolivée davantage encore, dans ses Galeries du dix-huitième siècle : La Régence, 277-278? Il semble que le canevas de toutes ces broderies se trouve, à son origine, dans le Diable boiteux de Lesage. « Je veux envoyer aux petites maisons un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plutôt un ducat qu'il le dépense et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable

de tout pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander en lui disant qu'elle en avait besoin pour se marier à son valet de chambre qui la recherchait : — Tu as donc d'autre argent, lui dit-il, car où est le « valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour « trente pistoles? — Hé! mais, répondit-elle, j'ai « encore, outre cela, deux cents ducats. — Deux cents « ducats, répliqua-t-il avec émotion, malepeste! tu « n'as qu'à me les donner à moi, je t'épouse, et nous •(voilà quitte-à-q^itte. » Et la blanchisseuse est devenue sa femme. Le bluble boiteux. »

Les pièces de Dufresny n'ont pas trop subi les atteintes : elles restent encore de nos jours aimables et spirituelles. Notamment : L'esprit de contradiction, Le double veuvage. La réconciliation normande de Dufresny : Les amusements sérieux et comiques, qu'imitait Montesquieu dans ses Lettres persanes.

Belles paroles du chancelier^ Voisin,

Les satires contre le gouvernement seraient moins recherchées si les hommes d'Etat, moins courtisans et plus pénétrés de leurs devoirs, imitaient la noble contenance du chancelier de Pontchartrain dans l'affaire des princes légitimés ou la sublime fermeté déployée par M. Voisin, son successeur, dans le trait que je vais rapporter.

Le chancelier ayant appris il y a quelques jours qu'un scélérat condamné à la peine capitale avait eu assez de protections pour obtenir des lettres de grâce, courut ehez le roi dans le dessein de faire à cet égard des représentations à Sa Majesté.

« Sire, dit Voisin, la religion de Votre Majesté a été surprise; rien au monde ne recommande le

coupable que vous songez à sauver, et le souverain ne peut accorder de lettres de grâce pour un cas pareil.

— J'ai donné ma parole ! répondit le roi qui n'aime pas à être contredit.

— Votre Majesté peut, elle doit même, la retirer quand elle a été trompée.

— Je ne le ferai point, allez me chercher les sceaux.

— Mais, sire...

— Faites ce que je veux, monsieur.

— Vous êtes obéi, sire! dit froidement le chancelier après avoir été quérir les sceaux.

— Gela suffit! continua le roi qui avait scellé lui-même les lettres de grâce et rendait les sceaux à Voisin.

— Ils sont pollués, reprit le loyal ministre en les repoussant, je ne les reprends plus.

— Quel homme! s'écria Louis XIV... Et il jeta au feu les lettres de grâce.

— Sire, dit vivement le chancelier, je reprends les sceaux, le feu purifie tout. »

Les rois seraient presque toujours justes si les ministres voulaient avec plus de constance, de bonne foi ou de fermeté éclairer leur justice et éloigner d'eux les intrigants qui régarent.

NOTES

C'est dans les Annales françaises que VŒU de bœuj a trouvé cette anecdote, mais plus simplement racontée. D'ailleurs la voici : « Le chancelier Voisin est pressé par Louis XIV de sceller les lettres de grâce d'un scélérat protégé. Le magistrat refuse. Le roi prend lui-même les sceaux, fait la fonction de chancelier et les rend à Voisin. — « Je ne les re- « prends pas; ils sont pollués. — Quel homme! dit le monarque, qui jette les lettres au feu. « Je reprends « les sceaux, dit alors Voisin, le feu purifie tout. »

Nous n'avons pas à discuter l'authenticité de l'anecdote ; nous n'avions qu'à en indiquer la source.

Susceptibilité de Lesage.

Nous avons à Paris une nouveauté littéraire qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, même avant d'être publique : c'est la comédie de Turcaret par Lesage. Cette pièce, tissue d'un bout à l'autre de satires sanglantes contre les financiers, a éprouvé les plus grands obstacles, suscités par la classe qu'elle attaque. Une cabale de riches est toujours redoutable ; Turcaret courait le risque de ne pas être représenté, lorsque Mme la duchesse de Bouillon, présidente inamovible du bureau des beaux esprits parisiens, offrit sa protection à Lesage et lui demanda lecture de son ouvrage. Le jour pris, notre poète comique supplia sa protectrice future de vouloir bien l'entendre avant midi, ne pouvant pas lire après dîner. La nièce de

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