SUSCEPTIBILITE DE LESAGE
Mazarin accéda à cette prière. Les, poètes sont distraits : l'auteur de Turcaret avait oublié que, le jour même du rendez-vous, on devait juger un procès duquel dépendait presque tout son avoir, et qu'il eut même le malheur de perdre. Il ne se rappela cette circonstance qu'au moment d'aller à Paudience ; il n'était plus temps de contremander la lecture. Presque aussi troublé par l'attente d'une heure au moins qu'il avait fait subir involontairement à une grande dame que par l'idée de sa ruine prononcée au palais, Lesage, débouté et condamné, court à l'hôtel de Bouillon et trouve la duchesse ainsi que sa compagnie de fort mauvaise humeur. Il est vrai que voler aux plus grands seigneurs de la cour quelques-uns de ces précieux instants dont ils ne savent que faire, quand par hasard ils ne les emploient pas mal, c'était un crime capital de la part d'un misérable vilain.
« Pardon, madame la duchesse, mille fois pardon, s'écria Lesage en essuyant la sueur qui dégouttait de son visage. J'étais devant les juges qui viennent de me ruiner... Jusqu'au dernier moment, mon avocat a eu besoin de renseignements, et je pouvais seul les lui donner... Moi-même je n'ai pu m'interdire la satisfaction, que je croyais moins triste, d'entendre prononcer l'arrêt... Voilà,
madame la duchesse, la cause d'un retard que je vous supplie de me pardonner.
— Rien ne peut, monsieur, vous justifier d'avoir fait attendre une compagnie illustre.
— Je ne demande point, madame, qu'on reçoive mes raisons à titre de justification, mais à titre d'excuse.
— Gela n'est pas possible, reprit sèchement la fière dame, après nous avoir fait perdre impertinemment plus d'une heure.
— Je vais, madame, vous la faire gagner d'une manière très pertinente en ne vous lisant point ma pièce. » A ces mots, Lesage remit son manuscrit dans sa poche et disparut.
Presque toute la société courut après le poète fugitif; ce fut en vain, il ne voulut point revenir : « Non, non, répondit-il aux instances qu'on lui « faisait; dites à Mme la duchesse que je suis son « très humble serviteur, mais qu'elle vend sa « protection trop cher. Tur caret tâchera de faire « son chemin sans elle. »
NOTES
Cette anecdote fut très racontée lorsque parut Turcaret, cette comédie qui fouaille avec un esprit si cruel les financiers véreux de cette époque ; Turcaret, le chef-d'œuvre de Lesage, mais de beaucoup après Gil-BlaSy naturellement. Nous allons voir, par comparaison, comment VŒU de bœuf a. brodé.
« Les financiers tentèrent toutes sortes de moyens pour empêcher la représentation de Turcaret. Mme la princesse de Bouillon, qui avait chez elle bureau d'esprit, fit offrir à Lesage sa protection contre la cabale et lui fit demander lecture de sa pièce. L'auteur alla prendre son jour et la supplia de bien vouloir lui faire la grâce de rassembler son monde avant midi, attendu qu'il ne lui était pas possible de lire après dîner. La demande était trop juste pour être refusée, mais un accident imprévu empêcha l'auteur d'être exact. Il ne put arriver qu'une heure plus tard. Un procès fort important pour lui se jugeait ce jour-là même et il eut le malheur de le perdre. En arrivant chez la princesse
il raconta sa disgrâce et se confondit en excuses. On le reçut avec hauteur, on lui dit qu'aucune raison ne pouvait justifier l'indécence de faire attendre si longtemps. Lesage interrompit cette leçon en disant à la princesse : « Madame, je vous ai fait perdre une « heure, je vais vous la faire regagner, car je vous « jure, avec tout le respect que je vous dois, que je « n'aurai pas l'honneur de vous lire ma pièce. » Il lui fit une profonde révérence et se retira. On courut après lui, mais il ne voulut jamais rentrer. » Mémoires anecdotiques de Louis XIV et de Louis XV.
Cabinet des Estampes