‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 11 sur 69 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Croire une femme en fait de politiqne, C'est s'attirer du monde la critique :

Elle n'en a que pour son intérêt :

Tout autre objet la choque et lui déplaît. C'est le seul but oii son esprit s'applique.

Dans tous les temps, la chose est authentique, En cent façons l'histoire nous l'explique : De tous les maux le plus dangereux est Croire une femme.

Pour bien régler la sûreté publique Comme l'on fait dans une République Et conserver l'abondance à jamais, En temps de guerre, ainsi qu'en temps de paix, On ne doit point, dans l'état monarchique Croire une femme.

La malveillance publique afittribuait la plus grande partie des maux qui s'abattirent sur le règne finissant, aux mauvais conseils trop suivis — toujours d'après cette malveillance, — de la marquise de Main tenon.

<( Esther » à Saint- Cyr.

Les demoiselles nobles élevées à Saint-Cyr répondent complètement au vœu de leur bienfaitrice : ce sont de petits prodiges de piété, de douceur et d'intelligence, Mme de Maintenon en est enchantée. L'année dernière, il prit fantaisie à la marquise d'éprouver comment ses élèves sentiraient et débiteraient les beaux vers de Racine : un petit théâtre fut élevé dans le couvent, et les plus grandes pensionnaires ionèrent Andromaque. On connaît l'effet des eaux que le fontainier comprime dans des tubes de fer; qu'il leur ménage une issue, soudain elles se pressent, s'élancent, s'échappent : tel est le naturel d'une fille de quinze à seize ans. Le lendemain de la représentation, Mme de Maintenon écrivit à Racine : « Nos

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petites filles viennent de jouer Anclvomaque si bien qu'elles ne le joueront plus ni même aucune de vos pièces (1). Si vos occupations comme historien et vos devoirs religieux, ajoutait la dévote marquise, vous laissent des loisirs, veuillez, Monsieur, composer quelque poème'moral ou historique dont l'amour soit entièrement banni, et que nous puissions l'aire représenter sur notre petit théâtre de Saint-Cyr. » Le poète courtisan mit sur-le-champ la mainà l'œuvre, après avoir fait agréer à Mme de Maintenon le sujet A'EsLÎier. Ce choix, médité par Racine, de concert, dit-on, avec Boileau, ouvrait la carrière des allusions; le tragique, sans en avertir ouvertement la fondatrice de Saint-Cyr, le lui fit entendre, et quand il lui eut soumis le plan de sa pièce elle lui laissa deviner ce qu'il pouvait se permettre de rapprochements entre les personnages de l 'histoire sainte et certains personnages vivants. Enfin, après beaucoup d'additions, de suppressions, d'adoucissements, après quelques lectures dans les salons privilégiés, après deux répétitions à Versailles, auxquelles le roi a présidé, Esther fut jouée à Saint-Cyr il y a huit jours. J'étais à la deuxième représentation : il avait été au-dessus de mon crédit d'être admise à la première. Deux mille aspirants se présentaient, et la salle ae pou-

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vait contenir que deux cents persônûes. Le« princes et les princesses du sang, le roi et la reine d'Angleterre, les grands officiers de la couronne et quelques privilégiés suffirent pour remplir toutes les places à l'apparition de l'ouvrage. Jamais affaire d'État n'occupa plus sérieusement les ministres et le roi lui-même que cette tragédie ; des courtisans disgraciés sont rentrés en grâce pour l'avoir louée ; des hommes jouissant d'une grande faveur sont tombés en disgrâce pour en avoir critiqué quelques vers ; le maréchal d'Estrées, seulement pour s'être tu sur le mérite de eet ouvrage, a dû justifier son silence comme un crime. Louis XIV dressait de sa main lès listes d'admission dans la salle ; il s'y rendait le premier, afin de veiller à ce que tout se passât dans l'ordre : je l'ai vu à la porte, la feuille en main, appelant luimême les invités, en barrant l'entrée avec sa canne quand un certain nombre de personnes était introduit. Sa Majesté n'a quitté ce poste qu'au moment où tout le monde a été placé.

Tandis que les élus prenaient leurs places dans la salle, les actrices s'habillaient derrière le théâtre en appelant, par uîi Vèni Creator i'éôité à haute voix, le Seigûeur âtt sêeôUfs de leur tenta' tive hardie. Racine, admis en faviUf de sa piété

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solide dans le salon où l'on achevait de costumer les élèves, se glissait, le manuscrit au poing, entre une coiffeuse qui frisait et une dame de Saint-Cyr qui exhortait, pour s'assurer si tous les rôles étaient bien sus; si l'on était bien fixé sur les gestes, les intonations, les répliques, les entrées. L'attente des spectateurs fut longue, au moment de lever le rideau mille choses avaient été oubliées ; et quand le spectacle commença, chaque actrice parut encore préoccupée quelques instants de la crainte d'être arrêtée par une importante omission. Il n'en fut rien; Esther offrit un ensemble très satisfaisant. Mlle de Veillane joue Esther avec une candeur, une naïveté, un ton d'innocence dont le type, heureusement pour le rôle, se trouve dans le naturel de cette jeune et jolie personne. Mlle d'Ablancourt se montre un peu timide dans le rôle de l'audacieux Aman ; mais il faut bien qu'un ministre emprunté à notre sexe reste femme en quelque chose. La brune Mlle de Lastic porte avec plus d'aplomb la barbe d'Assuérus, la première sans doute qu'elle ait sentie aussi près de son joli menton. Sous la figure de Mardochée, Mlle de Glapion(l) vieillit avec peine ses

( 1) Elle lut. par la suite, supérieure de la maison de Saint- Cvr.

traits délicats ; elle se surprend quelquefois à redresser sa taille élancée, et son accent conserve, quoique un peu grossis, ces sons plus propres ù séduire qu'à imposer. Dans un prologue où tout est disposé pour faire ressortir le talent très remarquable de Mme de Caylus, beauté mondaine égarée parmi les brebis saintes de Saint-Cyr, cette nièce de j\Ime de jMaintenon représente à ravir le personnage de la Piété... On ne peut pas mieux jouer la comédie. Toutes ces actrices, habillées avec recherche, couvertes de pierreries, environnées d'une décoration charmante imaginée par Berrin, douées d'une mémoire qui n'a pas bronché un instant à la représentation que j'ai vue, familiarisées enfin avec leurs rôles par Racine, toutes ces actrices, dis-je, ont fait preuve d'une intelligence soutenue; la prévention favorable qu'elles devaient exciter fait le reste... (2). Parlons de la pièce.

Il n'était pas facile de faire une tragédie pour un couvent, avec des passions dont on limitait le choix, la portée et l'expression. C'est dans ce cercle rétréci qu'il faut examiner Esther; tout alors y paraîtra beau. La composition est ce qu'elle doit être, remplie de récits touchants,, de déclamations pieuses, d'invocations fervenlos ; le tout exprimé

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en vers admirables et mélangé de chants que les voix douces, pures, virginales des actrices font ressembler aux concerts célestes. « Racine, disait Mme de Sévigné, qui se trouvait placée près de moi, aime Dieu comme il aimait autrefois ses maitresses ; il est pour les choses saintes comme il était pour les choses profanes. »

Mais je n'ai pas encore parlé de ce qui a produit le plus de sensation aux représentations d'Esther, c'est-à-dire des allusions que cette tragédie offre à chaque scène. Parmi les spectateurs qui remplissaient la salle le jour où je m'y trouvais étaient ]Mrae de Montespan et le marquis de Louvois; confondus dans la foule, ils correspondaient ensemble par des regards; ils s'étaient reconnus sur la scène sous les noms, de Vasthi et d'Aman; et comment la favorite disgraciée eût-elle laissé échapper l'intention de ces vers débités par par Esther Maintenon (3) :

Sans doute on ta conté la fameuse disgrâce De Valiière Vasthi dont j'occupe la place ; Comment le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit : Mais il n'en put sitôt effacer la pensée, Vasthi régna longtemps sur son âme offensée !

Pendant que cette allusion si claire, si directe,

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faisait couler un torrent de fiel dans le cœur de Mme de Montespan, son heureuse rivale, assise près du roi, jouissant d'un triomphe éclatant aux yeux de toute la cour, recueillait le sens de ces vers tendrement exprimes par les yeux de Sa Majesté :

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

Mais Mme de Maintenoa, qui s'était fait peindre sous la figure candide d'Esther, subit elle-même un trait de critique au moment où l'on blâme la faiblesse de cette Juive qui aimant ses anciens frères eu croyance, n'ose les protéger. Le roi fronça à son tour le sourcil lorsque presque toute la salle applaudit ce vers rappelant un trop fameux édit de proscription :

Et le roi trop crédule a signé cet édit.

(4) Il est probable que Racine, foncièrement généreux quoique courtisan, a glissé ces passages dans sa pièce après les lectures qu'il en a faites à la cour, ou qu'il les a esquivés en lisant. Quoi qu'il en soit, ni Mme de Maintenon ni le roi ne lui en ont parlé depuis.

Mais qui pourra peindre la fureur que Louvois

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a fait éclater en voyant le ministre Aman condamné au supplice le plus ignominieux. . . Se levant avec un mouvement de colère marqué, il est sorti précipitamment de la salle, coudoyant, heurtant, foulant tout ce qui s'opposait à son passage... Au moment où il avait quitté sa place, ses yeux courroucés s'étaient portés sur Mme de Maintenon, sur le roi, et on l'entendit s'écrier assez près de Sa Majesté : « Pour traiter ainsi un homme d'Etat, il faudrait être bien sûr de n'avoir plus besoin de lui (p) ! »

Je demandai, en sortant de voir Esther^ l'avis de M. de la Feuillade sur le naérite de cette tragédie : « Attendons l'impression, répondit-il; pour les pièces de théâtre, c'est souvent une requête civile contre le jugement du public. »

NOTES

(1) Lorsque Racine composa la tragédie d'Eslher il se tenait, depuis douze ans, éloigné du théâtre Mme de Maintcnon lui avait écrit : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque — (nos petites filles de ce Saint-Gyr qu'elle avait fondé) et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront plus ni aucune de vos pièces. » Et dans la même lettre, elle lui demandait de composer pour les jeunes enfants une tragédie propre à inspirer les sentiments dont on voulait nourrir leur cœur et qui n'étant destinée d'ailleurs, à n'être qu'un « amusement de classe », n'intéresserait pas sa réputation. — Voir Racine, t. II, p. 4o4» édition Mesnard dans la Collection des grands écrivains de la France. Paris. Hachette. — Racine hésita : non sans doute qu'un théâtre « comme celui des Comédiens », lui donnât des scrupules; mais peut-être ne croyait-il pas, comme le croyait Mme de Maintenon, que ce fût l'engager dans une bagatelle tout à fait sans conséquence pour sa gloire dont il gardait encore souci. Il consulta Boileau. Moins

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