‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 12 sur 69 · ESTHER » A SAINT-CYR T · texte numérisé non relu

ESTHER » A SAINT-CYR T

effrayé que Racine d'un refus qui risquait fort de déplaire, Boileau estima que Racine devait refuser, dût-il très mal « faire sa cour ». Racine ayant réfléchi, ne voulut point suivre ce conseil ; plus timide en face de la puissance, outre qu'il avait, ce que n'avait pas Boileau, un tout autre coup d'œil de grand poète poui' découvrir dans « un travail en apparence peu digne de lui », tout ce que le génie pouvait y mettre; et ce génie y mettait un chefd'œuvre, aujourd'hui resté aussi jeune, aussi vivant, aussi beau qu'au temps de son apparition.

(2) La première, ou plutôt les six premières d'Esther, devant une assemblée de rois et de reines, de princes, de seigneurs, de grandes dames, de prélats, devant toute l'élite de la Cour la plus brillante que l'histoire ait jamais connue ! A moins qtie l'on ne songe au « parterre de rois » que Napoléon I^'"" réunissait à Erfurt. Et quels reporters pour les (( comptes rendus » de ces représentations sensationnelles : Saint-Simon, Dangeau, Mme de Caylus, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné. A quelle pièce de théâtre est arrivé pareil honneur? Consulter, notamment, Théophile Lavallée : Mme de Maintenon et la maison royale de Saiiit-Cyr. — La Baumelle : Mémoires pour servir à l'histoire de Mme de Maintenon, liv. VIII, chap. xv de l'édition d'Amsterdam. — Les Mémoires de Louis Racine. — La Correspondance générale de Mme de Maintenon.

Cette oeuvre, où Racine avait porté son style et sa puissance créatrice à la perfection, fut rapidement

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conçue, puis écrite. Les chœurs furent rais en musique par Moreau, l'organiste de Saint-Cyr. « Ces airs touchants, disait Racine, sont l'un des plus grands agréments de ma pièce. » Aujourd'hui nous trouvons que la flatterie est exagérée. Mais en son temps l'éloge qu'en faisait Racine fut tenu pour très juste ; tellement que le roi donnait à Moreau deux cents pistoles d'argent comptant et deux cents écus de pension.

C'est le 26 janvier 1689 qn'Esther fut jouée pour la première fois; trois heures de l'après-midi, exactement. « Toutes lec petites filles, devant le roi et Monseigneur, jouèrent et chantèrent très bien. Mme de Maintenon avait disposé de toutes les places et il n'y eut aucun embarras. L,e roi, les dames 'et les courtisans qui eurent permission d"y aller en revinrent charmés. MM. de Recuivillien, de Noailles, La Rochefoucauld, de Brionne, de la Salle, de Tilladet dans le second carrosse du roi ; dans le troisième, MM. de Louvois, de Chevreuse, les évêques de Beauvais, de Meaux, de Chalon-sur- Saône, MM. de Montchevreil, d'Aubigné et moi. Mme de Caylus disait le prologue mieux que n'aurait pu le faire la Champmeslé.., Journal de Dangeau. »

M. de Lavallée, dans son Histoire de Saint-Cyr, complète ces premiers détails. Ayant indiqué de quelle façon étaient disposées la scène et les places, il ajoute : « Mme de Maintenon n'avait rien négligé pour donner de léclat au spectacle. La salle était éclairée par des lustres de cristal les décors avaient

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été peints par Borin, décorateur des spectacles de la Cour; raccompagnement des chœurs avait été confié aux musiciens du roi et à Nivert, organiste de la maison, qui tenait le clavecin. Les habits des actrices étaient magnifiques. Ils avaient coûté plus de quatorze mille livres; c'étaient des robes à la persane ornées de perles et de diamants, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Lorsque Louis XIV fut monté dans le vestibule du théâtre, il regarda avec satisfaction les demoiselles qui étaient rangées sur leurs bancs, et, s'étant mis à sa place avec Mme de Mainlenon, qui avait un fauteuil un peu en arrière, pour être à portée de répondre à ses questions, le spectacle commençait. Lorsque les jeunes filles eurent surmonté un moment de timidité, bien naturel surtout en présence d'un tel auditoire, « Texécution, grâce au charme de leur âge et aux leçons du poète, dit Mme de Caylus, sembla ravissante ».

Puis l'appréciation de la « Critique ». Mme de Caylus, dans le prologue, est « touchante, parlante; jamais visage si spirituel, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâce, ni plus d'esprit... Elle surpassait les plus fameuses actrices à jouer les comédies... Saint-Simon ». — !Mlle de Veillanne, Esther (elle n'avait que quinze ans) : « figure douce et modeste, convenant parfaitement à ce rôle » ; — Mlle de Lastic, Assuérus : « belle comme le jour », dit Mme de Maintenon; — Mlle de Glapion (quinze ans), Mardochée : « j'ai trouvé un !\Iardochée dont la voix va jusqu'au cœur », disait Racine; — Élise

était Mlle de la Maisonfort. A Tune 'des représentations elle manqua de mémoire : « Ah! mademoiselle, s'écria Racine, quel tort vous faites à ma pièce! » La jeune fille pleura. Touché de sa douleur, Racine courut à elle, essuya ses larmes avec son mouchoir et « avec elle pleura » !

Le succès de la « première » enchanta le roi, et cinq ou six fois il revint voir jouer Esther, avec Monseigneur, Madame, « toute la maison royale » ; puis la reine et le roi d'Angleterre, Mme la Dauphine. A celte représentation Mme de Caylus avait pris le rôle d'Esther et « jamais la pièce n'avait mieux réussi ». Ce jour-là le roi avait donné quelques-unes de ses musiciennes, des plus sages et des plus habiles, pour les mêler avec les demoiselles afin de fortifier le chœur des Israélites. On les habilla, comme elles, à la persane, ce qui aurait dû les confondre avec les autres; mais ceux qui ne les connaissaient pas pour être de la musique du roi les distinguaient fort bien pour n'être pas de nos Demoiselles, en ce qu'on remarquait une certaine modestie et une noble simplicité bien plus aimables que les airs affectés que se donnent les filles de cette sorte... D'un côté, on voyait sur le théâtre déjeunes demoiselles bien faites, fort jolies, qui représentaient parfaitement bien... Si l'on tournait la tète de l'autre côté, on voyait cette multitude de demoiselles, rangées pour ainsi dire en pyramide, très proprement mises dans leurs habits de Saint- Cyr, i{m faisaient une diversité agréable avec les rubans

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