ESTHER » A SAINT-CYR
de chaque couleur qu'elles porlaicnt : la classe rouge, onze ans; les vertes, quatorze ans; les jaunes, de quatorze à dix-sept ; les bleues, à partir de dix-sept ans. Pour ce qui erit de la place du milieu, on y voyait les rois et tout ce qu'il y avait de plus grand à la Cour. » Mme de Sévigné ne pouvait aller qu'à la sixième, qui fut, je crois, la dernière. Sa lettre est restée .célèbre : «... Je ne puis vous dire l'excès et l'agrément de cette pièce. C'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport de la musique, des vers, des chant?, des personnes si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce... Le roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit : « Madame, je suis assuré que vous avez été contente. » — Moi sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée, ce que je sensicst au-dessus des paroles . » — Le roi me dit : « Piacine a bien de l'esprit. » — Je dis : « Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi. » — Il me dit : «Ahl pour cela, il est vrai! » Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie... M. le Prince, Mme la Princesse me vinrent dire un mot; Mme de Maintenon, un éclair, elle s'en allait avec le roi. Je répondis à tout, car j'étais en fortune... Je vous plaignis de ne point être là... Lettre — du 19 février — à Mme de Grignan. »
(3 et 4)
Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De Valtière Vasthi dont j'occupe la place.
« La tragédie représentait en quelque sorte la chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon... L'application qu'on faisait du caractère d'Esther et de celui de Vasthi à Mme de Montespan fit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté et pour quelques amis. Le roi en revint charmé... Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées... Tout le monde crut toujours que cette comédie était allégorique, qu'Assuérus était le roi; que Vasthi. qui était la concubine détrônée, paraissait pour être Mme de Montespan. Esther tombait sur Mme de Maintenon. Aman représentait M. de Louvois, mais il n'y était pas bien peint et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer. Mme de La Fayette, Mémoires de la Coar de France Dour les années 1688 et 1689. »
Mme de La Fayette se trompe comme s'y trompèrent ses contemporains, comme de nos jours se trompent encore ceux qui font de l'Histoire d'après la méthode fantaisiste de l'Œil de bœuf. Le récit du Livre d'Esther nous apprend que Vasthi fut disgraciée pour avoir refusé de venir devant le roi faire voir au milieu d'un festin sa beauté à tous les peuples, à tous
« ÉSTHER » A SAINT-CYR 79
les g^rands de sa cour, et plusieufs interprètes de la Bible, comme Saci le remarque, ont approuvé son refus. Racine a-t-il donc, dans le seul intérêt d'une allusion qui devait plaire, donné à la conduite de Vasthi une interprétation qu'on ne saurait admettre ? D'autant plus qu'il n'a pas inventé cette interprétation. Dans VEsther de du Ryer, Mardochée dit à Esther, en lui rappelant la disgrâce de Vasthi :
Si Vofgueil la Jil choir d'une place adorée.
Et dans VEsther de Desmarets, poème héroïque :
De la Jière Vasthi l'image éblouissante...
Mais l'orgueil de Vasthi ne peut plaire à mes dieux.
Et pourtant, ni du Ryer ni Desmarets ne songeaient à Mme de Montespan, nous fait justement remarquer Mesnard, Racine, t. III, pp. 420-4B7 qui ajoute : « Racine devait beaucoup à Mme de Montespan. Il se fût fait peu d'honneur en lui reprochant dans sa disgrâce, alors supportée avec dignité, les fautes de son ancien orgueil et Ton admettra difficilement que par cette indiscrète allusion au règne de la favorite, il eût espéré être agréable à Louis XIV, ou même à Mme de Maintenon qui ne croyait pas, apparemment, occuper la place de Mme de Montespan. »
Est donc toute d'imagination cette phrase de l'Œil de bœuf : t Pendant que cette allusion si claire, si directe, faisait couhr un torrent de fiel dans le
j(0 CHRONIQUES DE L CEIL DE BCEUF
cœur de Mme de Montespan, son heureuse rivale assise aupiVîS du roi... » Nous le répétons : Mme de Mainlenon n'était pas rivale. Elle était la femme légitime ; elle n'avait jamais été adultère. Et d'ailleurs, Mme de Montespan assista-t-elle jamais à la représentation d'Esther qu'avait organisée Mme de Maintenon ?
Quant au vers :
Et le roi trop crédule a signé cet édit,
il ne s'applique pas plus à l'édit de Nantes révoqué que Vaslhi ne s'applique à Mme de Montespan — en voir les raisons dans Mesnard, pp. /',2i-'',2.3 — malgré !\Ime de La Fayette et malgré ce couplet d'une chanson du temps.
La perséculion des Jaifs
De nos huguenots fugitifs
Est une vive ressemblance ;
Et VEsther qui règne aujourdlvu
Descend des rois dont la puissance
F'ut leur asile et leur appui.
(5) A laquelle des six représentations d'Esther Louvois faisait-il cette algarade? 11 n'est pas probable qu'il se la soit permise sans doute en ce moment les relations de Louvois avec Mme de Maintenon étaient devenues « froides, gênées, difficiles », mais de là à « sortir en faisant claquer les portes » !... Un
« ESTHER » K SAINT-CYft 81
autre couplet de la môme chanson citée tout ù l'heure, dit, il est vrai :
Sous le nom d'Aman le cruel Loavois est peint au naturel Et de Vasthi, la décadence Nous retrace un portrait vivant De ce qua vu la cour de France A la chute de Montespan.
Et une tradition, recueillie par Racine le fils — qui d'ailleurs ne la garantit nullement — laisse supposer que Louvois aurait dit quelque chose de semblable à ces vers d'Esther :
Il sait qu'il me doit tout et que pour sa grandeur J'ai Joule sous les pieds remords, crainte, pudeur.
Il ne nous en faut pas moins revenir, avec prudence à ce qu'écrivait Mme de La Fayette : « Aman représentait M. de Louvois, mais il n'y était pas bien peint, el ap,)aremment Kaciue n'avait pas voulu le marquer. »
vn
Un souhait... odorant.
Il serait difficile de concilier tout ce (juè jê viens de dire du caractère, des penchants et de la conduite de Mme la duchesse avec un goût bien vif pour son mari. Il est vrai que si elle eût voulu être fidèle à M. lé duc, il lui eût fallu plus que du respect pour les devoirs du mariage, et l'aimer eût été un véritable héroïsme conjugal. Le plus petit de tous les hommes paraîtrait un géant auprès de cette Altesse naine ; avec le corps le plus court, le plus gras, le plus informe, ce prince possède une tête d'une monstrueuse grosseur, et son visage ferait honneur à un Cent-Suisse, en admettant que le volume des traits puisse en faire excuser la laideur. Sur cette masse de chair d'un jaune livide qu'on est convenu d'appeler la figure de M. le duc, saillent deux gros yeux toujours occu-
UN i*OUH\IT... ODORA^t 8S
pés à exprimer la fierté ou l'audace, si ce ii'efet la colère et la fureur. En un mot, rien de moins attrayant que J/. le duc au physique, et son moral répond par malheur à cet ensemble disgracieux. Il faut avouer cependant que Son Altesse a de l'esprit, de l'instruction, une espèce de politesse; mais tout cela se présente de si mauvaise grâce, qu'à peine peut-on y reconnaître de belles qualités. Le petit-fils du grand Gondé tient de ce héros la valeur et l'intelligence guerrières : sur un champ de bataille il eut plus d'une fois les inspirations do son aïeul, et racheta le défaut d'aptitude de ^I. le prince. M. le duc est doué de la finesse, de la subtilité intrigantes de l'un et de l'autre; elles se montrent cependant en lui moins injustes, moins avares, moins petites. Le fond du caractère de ce prince est la férocité : on pourrait prendre sa vie pour une longue colère ; la haine est l'aliment habituel de son âme, et jamais ou ne lui connut un ami. Amoureux avec rage, jaloux jusqu'à la fureur, il ressent les diverses impressions comme des accès de fièvre chaude ; mais de qui pourrait se faire aimer un monstre dont les traits ne sont presque pas humains ? de qui peut se fàif e redouter un rival haut de trois pieds ? Il ne trouve donc chez les femmes que de l'éloignement pour lui, et
si l'or qu'il répand à leurs pieds leur fait surmonter le dégoût qu'il leur inspire, il ne trouve en lui-même que de l'impuissance pour jouir des faveurs qu'elles lui vendent.
On conçoit d'après ce portrait combien la mutine duchesse doit haïr un tel mari. « Non, jamais, disait-elle dernièrement, je ne pourrai laver par assez d'infidélités la souillure des caresses d'un tel magot. » Dans ses débauches il est le sujet le plus ordinaire des bons mots qu'elle se plaît à débiter le verre à la main. La semaine passée, ^ après un souper que cette princesse avait donné à de jeunes femmes dans son appartement deMarly, repas durant lequel les vins délicieux avaient troublé légèrement sa raison, elle déclara qu elle voulait faire un quatrain impromptu en l'honneur de M. le duc^ et se fit apporter tout ce qu'il fallait pour écrire. Munie d'une plume, Louise-Françoise, l'œil étincelant, le sein agité, jette loin d'elle le nœud de rubans qui dérobait sa gorge, et passant ses jolis doigts dans les boucles de sa chevelure, elle écrit ces vers en éclatant de rire :
0 doux soupirs qui partez de mes f.... Volez, volez au nez de mon mari, Exprimez-lui l'excès de mes tendresses, Et dites-moi ce qu'il aura senti.