‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 26 sur 69 · LA MORT DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

LA MORT DE MONSIEUR

une tache sur la noble tige du grand Béarnais. A part l'unique action qui honora le duc d'Orléans, la victoire de Gassel, ses jours s'écoulèrent dans une mollesse, un oubli de dignité, une faiblesse conjugale et une suite de vices déshonorants qui ne justifient point, mais qui autorisent l'indifférenoe avec laquelle sa famille le voit mourir (5). Affligé d'un esprit étroit, tracas sier, soupçonneux, défiant, indiscret, le frère du roi vit toute sa cour, ses favoris eux-mêmes, s'affranchir du respect qu'on lui devait comme prince du sang. On ne se bornait pas à mépriser Monsieur ; on le redoutait, non à cause de sa puissance, que Louis XIV et Madame avaient rendue nulle, mais parce qu'il allait toujours caquetant, semant des noises à la cour, soit pour brouiller, soit pour apprendre, quelquefois dans le seul but de s'amuser. Je voudrais de bon cœur trouver dans le caractère de ce prince un contre-poids à de si mauvaises qualités ; il n'en existait point : Monsieur n'eut aucune vertu réelle, et tout ce qu'on peut dire à son avantage, c'est qu'il ne fit de mal à personne, ayant eu trop peu de fermeté pour exercer une vengeance ou consommer une noirceur.

NOTES

(1) Voir au premier volume l'anecdote : Le Roi, Monsieur, Madame, où nous avons déjà raconté la mort de Monsieur et retracé son portrait, d'après Saint-Simon, et Madame Palatine, sa seconde femme. On apprit au roi que « Monsieur avait eii litiê grande faiblesse en soupant; qu'il avait été soigné, qu'il était mieux, mais qu'on lui avait donne de l'émétique. » Le fait était qu'il soupa à son ordinaire avec les dames qui étaient à Saint-Cloud. Vers l'entremets, comme il versait un vin de liqueur à Mme de Bouillon, on s'aperçut qu'il balbutiait, et qu'il montrait quelque chose dé la main. Comme il leur arrivait, quelquefois, de lui parler espagnol, quelques dames lui demandèrent ce qu'il disait, d'autres s'écrièrent : tout cela en un instant et il tomba en apoplexie sur M. le duc de Chartres, qui le retint. On l'emporta dans le fond de son appartement. On le secoua, on le promena, on le saigna beaucoup, on lui donna force émétique sans en tirer presque aucun signe de vie... » Saint-Simon, VIII,

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p. 321 de Védition Boislisle. Sur le récit de celte mort — Saint-Simon a suivi la « relation » de Dangeau — on peut lire aussi : Lettre de Madame, t. I, p. 52 de ï édition Brunet — Mémoires de Soiirches, VII, 74 — Autre Lettre de Madame, recueil Jokglé, I, 270. Dans les détails il y a naturellement quelques variantes ; mais, dans l'ensemble, le récit est identique.

(2) c( On peut juger quelle rumeur et quel désordre cette nuit, à Marly {oà était le roi; Monsieur moiirat à Saint-Cloud], et quelle horreur à Saint-Cloud, ce pays de délices... Le roi arrive à Saint-CIoud avant trois heures du matin. Monsieur n'avait pas eu un moment de connaissance depuis qu'il s'était trouvé mal. Le Père du Trévou criait à Monsieur : « Monsieur, ne connaissez- vous pas votre confesseur? « Ne connaissez-vous pas le bon petit Père du Trévou « qui vous parle ? » ce qui fit rire assez indécemment les moins affligés... En arrivant à Marly, le roi entra avec Mme la duchesse de Bourgogne chez Mme de Mâinlenon. Trois heures après M. Fagon à qui le roi avait ordonné de ne point quitter Monsieur qu'il ne fût mort ou mieux, lui dit dès qu'il l'aperçut : « Eh « bien, monsieur Fagon, mou frère est mort? — Oui, sire, répondit-il, nul remède n'a pu agir. » Le roi pleurabeaucoup. Onle pressa démanger un morceau avec Mme de Maintenon ; mais il voulut dîner à l'ordinaire avec les dames et les larmes lui coulèrent souvent pendant le repas qui fut court, après lequel il s'enferma chez Mme de Maintenon... Il n'avait

jamais eu lieu que d'aimer Monsieur tendrement. Quoique mal ensemble depuis deux mois, ces tristes moments rappelèrent toute sa tendresse... » Saint- Simon, VIII, 325 — « Malgjé sa douleur le roi eut la force sur lui de dîner en public, mais ne mangea point et ne fit que pleurer pendant le dîner. . . Le soir, le roi se promena un moment dans le jardin pour prendre l'air ; mais pendant toute sa promenade, et même pendant son souper, on lui vit toujours couler les larmes des yeux. » — Mémoires de Sourches. (3) UCEil de bœuf, ici, copie presque textuellement Saint-Simon. « Après un aussi affreux spectacle, tant de larmes et tant de tendresse, personne ne douta que les trois jours qui restaient du voyage à Marly ne fussent extrêmement tristes, lorsque ce même lendemain de la mort de Monsieur, les dames du palais, entrant chez Mme de Maintenon, où était le roi avec elle et Mme la duchesse de Bourgogne, elles l'entendirent de la pièce où elles se tenaient joignant la sienne, chantant des prologues d'opéra... Un peu après, le roi voyant Mme la duchesse de Bourgogne fort triste en un coin de la chambre, demanda avec surprise à Mme de Maintenon ce qu'elle avait pour être si mélancolique, et se mita la réveiller, puis à jouer avec elles et quelques dames du palais, qu'il fit entrer pour les amuser tous deux. Ce ne fut pas tout que ce particulier. Au sortir du dîner ordinaire, vingt-six heures après la mort de Monsieur, Mgr le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s'il voulait jouer au brelan. « Au brelan I

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