‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 4 sur 69 · MADAME SCARRON · texte numérisé non relu

MADAME SCARRON

Que dirait le pauvre bossu

S'il vivait, se voyant cocu

Par le plus grand roi de la terre?

Il dirait que ce conquérant

N'est jamais content

S'il ne prend

Les restes de la terre.

Louis XIV se marie avec Mme de Maintenon.

Un jour que Mme de Maintenon était seule avec Louis XIV, elle lui demanda brusquement la permission de se retirer de la cour...

— Que dites-vous là, Madame ! s'écria le roi plein de surprise et d'effroi.

— Sire, reprit-elle en pleurant, de grâce, ne repoussez pas ma prière ; ma tâche auprès de Votre Majesté est, je crois, remplie. Elle a la main dans les trésors de la grâce... Mais moi, me voilà chargée de toutes les impuretés du péché... J'en suis toute souillée.

— Ma chère marquise, vous êtes trop sévère pour vous-même; je suis libre, vous l'êtes; nous avons vécu l'un et l'autre... Prétendre, à nos âges,

au retour d'une chasteté absolue serait outrer les pratiques pieuses.

— C'est ainsi que l'on compose avec le malin et qu'on reste avec un pied en enfer... Pour moi, sire, je veux sortir de l'abîme où je suis descendue pour vous en tirer... Je ne puis plus tenir aux avertissements secrets que je reçois chaque nuit. ..

— Bon ! pouvez-vous croire à des avis que vous recevez en songe ?

— Oui, sire, j'y crois, parce que ces avis sont toujours les mêmes... Je supplie Votre Majesté de me permettre de me retirer ou de s'en tenir avec moi dans les bornes de l'amitié... Vous ne voudriez pas me voir succomber à la honte, au remords.

Le roi ne répondit rien en ce moment, ne voulant point combattre des scrupules qu'il regardait comme une de ces bouffées de piété mystique auxquelles les femmes sont sujettes et qui n'ont pas sur elles un empire constant. Mais à l'heure où Louis XIV avait coutume de franchir avec Mme de Maintenon les bornes de Vamitié, il retrouva le rempart de difficultés qu'il croyait à jamais aplani. . . Le roi, pour la première fois de sa vie, obligé d'annuler des dispositions préparatoires qui n'avaient jamais été vaines, à moins que ce n'eût été par sa faute, se retira fort contrarié. La favo-

U CHRONIQUES DE l'oEIL DE BŒUF

rite, connaissant toute la portée de son pouvoir, et sachant qu'elle n'avait rien à craindre d'un tel dépit, attenditl'ef f et de la privation qu'elle venait d'imposer, sans négliger toutefois les moyens propres à préparer le résultat qu'elle se proposait d'atteindre. Le Père de la Chaise, Bossuet et Gobelin s'entendaient bien avec Mme de Maintenon, parce qu'elle était dévote, parce qu'elle secondait leurs projets contre les jansénistes, et parce que cette dame, quoique ancienne protestante, avait aidé de tout son pouvoir à obtenir la révocation de l'édit de Nantes. La favorite avait servi puissamment ces ecclésiastiques ; elle pouvait les servir davantage ; et eux qu'avaient-ils fait pour elle ? Rien si ce n'est de lui conseiller de se jeter dans les bras du roi, ce qu'elle s'était décidée à faire avant qu'ils le lui eussent conseillé. Mme de Maintenon alla donc trouver successivement M. de Meaux,le confesseur du roi, le sien à elle, et jusqu'au curé de Versailles. Elle les pria de se rappeler ce qu'était la religion à la cour avant ses entretiens avec le roi ; elle leur fit remarquer ensuite l'attitude imposante que l'Église catholique prenait depuis quelques années, et ajouta qu'elle pouvait remercier Dieu de la part qu'il lui avait permis de prendre à ce succès. « Mais, poursuivit la dévote marquise, ne comptez plus sur le

concours des soins que je m'étais imposés ; l'effort cesse d'être possible; le remords me déchire; je veux me retirer à Maintenon, peut-être au fond d'un couvent. » Les apôtres de la foi ne manquèrent pas de se récrier sur cette détermination, qui allait ruiner les espérances des fidèles et ranimer celles des Jansénistes et des huguenots. « Servez-moi donc si vous voulez que je continue de vous servir, reprit la favorite ; imaginez un moyen pour me retenir à la cour sans encourir tous les feux de l'enfer; achevez d'éteindre la voix du péché dans le cœur du roi; que ma position auprès de lui soit telle que je n'aie plus àen rougir... Mes ser^ vices sont désormais à ce prix. » "

Cependant Mme de Maintenon faisait répandre le bruit de son prochain éloignement de la cour ; elle avait même l'air de faire quelques préparatifs. Le roi, sérieusement alarmé, le roi, qui ne connaissait plus de bonheur en dehors de ses relations avec sa vieille mais aimable, mais toujours belle maîtresse, fit venir Bossuet et le Père de la Chaise pour les consulter sur les moyens de concilier son repos avec les scrupules de la marquise. L'embarras de M. de Meaux et du confesseur fut grand : ils avaient l'un et l'autre le désir de favoriser Mme de Maintenon ; ils sentaient combien

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leur cause, leur ambition personnelle même pouvaient être influencées par le conseil qu'ils allaient donner au roi ; mais la question était d'une extrême délicatesse. Il ne fallait pas seulement légitimer l'inclination de Sa Majesté; cette légitimation devait encore être d'accord avec la gloire du trône, sans blesser ouvertement cette opinion publique dont un souverain peut moins qu'un autre braver l'autorité. Les deux prêtres tournaient dans un cercle de préjugés qu'ils ne pouvaient franchir; ils avaient à ménager ceux de leur état, ceux du public , ceux du roi lui-même, qui pouvaient être plus impérieux que son amour. Enfin, après avoir médité huit jours sur un sujet qui présentait tant de considérations diverses, Bossuet et le Père de la Chaise crurent avoir concilié, autant que possible, toutes les difficultés en proposant à Louis XIV un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités de l'Église... Le roi témoigna d'abord de l'éloignement pour ce parti ; il voulut savoir le sentiment de Fénelon, qui se montra contraire au mariage. Sa Majesté consulta ensuite Louvois ; ce ministre, déterminé par la crainte de voir s'élever un crédit rival du sien plutôt que par l'idée de la grandeur de son maître, se jeta à ses pieds pour le supplier de ne pas con-

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Cabinet des Estampes

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