MADAME DE MAINTENON PT I.U T^OI
Le roi vient chez Mme de Maintenon après son dîner et aprèh sou souper : il y reste habituellement jusqu'à minuit.
Tout en participant beaucoup aux affaires de l'État Mme de Maintenon a l'air de ne point s'en occuper. Lorsque les ministres viennent travailler chez elle, ce qui arrive souvent, le roi et la marquise sont chacun dans un fauteuil, une table est placée devant eux, deux tabourets sont auprès, l'un pour le ministre, l'autre pour son sac. Pendant que le secrétaire d'Etat travaille avec Sa Majesté, Mme de Maintenon s'occupe à lire, à faire de ia tapisserie ou à filer. Quoique l'entretien entre le roi et le ministre ait toujours lieu à haute voix, la marquise ne s'y mêle point sans être consultée ; mais elle l'est presque toujours par cette formule interrogative que le roi a adoptée : Qu'en pense Votre Solidiié (6) ? Alors Mme de Maintenon répond, mais avec réserve, avec modestie, ^% cependant ses avis sont toujours adoptés.
Dans les voyages, Mme de Maintenon part la première avec Mraes de Montchevreuil, d'Heudicourt, de Dangeau et de Caylus. Son dessein est qu'en arrivant le roi la trouve déjà établie, parce qu'il passe ordinairement chez elle aussitôt qu'il est descendu de carrosse.
63 GHRONIQUES DE L OBIL DE BOEDP
A peine quelques mois se sont-ils écoulés depuis la mort de Louvois, que le changement le plus complet s'est opéré dans l'État, Mme de Maintenon, au commencement de la présente année, ne voulait influencer aucune affaire, ne recommandait personne, disait à peine son avis quand on le lui demandait, et ne recevait chez elle qu'un petit nombre de courtisans (7). C'est bien différent aujourd'hui : elle voit se tourner vers elle tous les visages et toutes les ambitions ; son crédit est devenu le centre de toutes les faveurs. « Je ne suis bien servi par mes valets, lui écrivait dernièrement M. de Valincourt, que depuis qu'ils m'ont vu sortir de chez vous. » Le mot est ingénieux; mais voici qui caractérise mieux notre conviction. M. Gatinat, l'homme le plus franc, et conséquemment le moins protégé qu'on puisse rencontrer dans une Cour, est venu passer à Paris quinze jours de son quartier d'hiver. « Je sais, me disait-il hier chez Mme de Ghaulnes après quelques réflexions sur les affaires du temps, je sais que vous tenez note de tout cela. » J'en convins. Eh bien ! reprit-il, écrivez, après la mort de Louvois : Fin du règne de Louis le Grand, et un peu plus bas : Règne de Françoise d'Aubigné. »
NOTES
(1) Dans « le particulier », Mme de Mainlenon était manifestement reine. Sa chambre devint le lieu principal de la Cour. Elle y recevait le roi, les princes, les princesses; des ministres, des évèques, des généraux, des ambassadeurs; assise dans un fauteuil, môme devant le roi et ses enfants. Elle nommait les enfants de France comme le faisait le roi lui-même en disant tout court : la duchesse de Bourgogne. Elle appelait cette princesse, ma mi' gnonne. Elle ne recevait que de rares amis intimes. Ses audiences étaient presque aussi difficiles à obtenir que celles du roi et, comme au roi, on lui parlait au passage. Cf. Lavisse, VIII, Histoire de France. .
D'ailleurs, voici ce qu'en dit Saint-Simon que, dans ces premières lignes, copie ou à peu près VŒU de bœuf. Comparons, d'ailleurs, les termes.
« Il ne faut pas imaginer que pour se soutenir elle n'eût besoin d'aucune adresse. Son règne, au contraire, ne fut qu'un continuel manège, et celui du roi une perpétuelle duperie. Elle ne voyait personne
chez elle en visite et n'en rendait jamais aucune. Cela n'avait que fort peu, d'exception. Elle allait voir la reine d'Angleterre et la recevait quelquefois chez elle, quelquefois chez Mme de Monlchevreuil, sa plus intime amie. Depuis sa mort elle alla voir quelquefois M. de Montchevreuil, mais rarement, qui rentrait chez elle toutes les fois qu'il voulait. Le duc de Richelieu eut toute sa vie le même privilège. Elle allait encore quelquefois chez Mme de Caylus, sa bonne nièce, qui était souvent chez elle. Si en deux ans, une fois, elle allait chez la duchesse du Lude, ou quelque femme aussi marquée, entre trois ou quatre au plus, c'était une distinction et une nouvelle, quoiqu'il ne s'agît que d'une simple visite. Mme d'Heudicourt, son ancienne amie, allait aussi chez elle à peu près quand elle voulait et, sur les fins, le maréchal de Villeroy, quelquefois Harcourt, jamais d'autres... Jamais elle n'allait chez aucune princesse du sang, même chez Madame. Aucune d'elles, aussi, n'allait chez elle, à moins que ce ne fût par audience; ce qui était extrêmement rare et qui faisait nouvelle... » Saint-, Simon, t. VIII, p. i49 de l'édition en treize volumes.
(2) « Montchevreuil était un fort honnête homme, modeste, brave et des plus épais. Sa femme, qui était Boucher dOrsay, était une grande créature maigre, jaune, qui riait niais, montrait de longues et vilaines dents, dévote à outrance, d'un maintien composé et à qui ne manquait que la baguette pour être une parfaite fée. Sans aucun esprit, elle avait