CHAPITRE PHEMIEIl
Uûstavii-alion de vieux édifices. — Le Louvre de Louis XIIL — Le pont des Soupirs. — Rive gauche. — Les raffinés d'honucup. — Anne d'Autriche. — M"" de Ghevreuse. — L'amour d'un cardinaL — Réponse à la comtesso d'Altamira. — Le cabinet des armes. — Louis XIIL — Une lettre de Brienne. — Portrait du roi. — Jugement du père Caussin.
A l'aube diin beau jour, et lorsque des essaims de population ne biuissent point encore aux rives de la Seine, appuyez-vous sur la balustrade qui ferme le terreplein du Pont-Neuf,derrière le bronze héroïque de Henri IV. Là, si votre pensée est féconde, si vous avez une âme de poète, la Seine, miroir fantastique, page mobile des vieilles annales, roulera devant vous mille souvenirs, avec ses flots à la crête écumause. Tantôt vous croirez voir, réfléchi par le cristal limpide, l'airain poli des armes de César, tantôt l'onde blanchira sous les rames d'une flotte normande portant d'audacieux aventuriers. Quelquefois, un reflet affligeant vous montrera le coursier du Cosaque
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s'abreuvant au fleuve conquis, dont le murmure ordinaire semblera s'attrister de l'accent d'un long soupir.
Ils tombent au gré de l'imagination rêveuse, ce Louvre moderne, ces colonnades opulentes de style, ces quais somptueux dont la double ligne s'enveloppe au loin de cette gaze vaporeuse qui s'étend à l'horizon. Trop peu de fastes sont écrits au front de ces chefs-d'œuvre d'hier ; l'écrivain artiste se plaît à chercher des inspirations sous la teinte noirâtre que le souffle des siècles imprime aux monuments. S'ils sont détruits, la pensée, sylphide obéissante, les réédifîe d'une étincelle de sa flamme, comme elle exhume et ranime les générations endormies du sommeil de la tombe.
Le prestige s'opère ; voici le cours de la Seine en 1624. Le long de la rive droite s'étend le palais de nos rois, forteresse encore entourée d'un large fossé sur lequel s'abaisse, à la voix d'un capitaine des gardes, ce pont-levis où périt naguère l'infortuné maréchal d'Ancre.
Le Louvre, bâti par Louis le Gros, réédifîe par François I*"" et Henri II, continué d'après un plan nouveau par Louis XIII, conserve des traces de ses deux premiers âges parmi les constructions du troisième. Le principal corps de logis, qui règne de la rue Saint-Thomas à la rivière, offre les ornements tourmentés du moyen âge mêlés à l'élégance mieux entendue de l'école italienne. A l'aile opposée, deux grosses tours, surmontées de toits coniques que terminent de lourdes girouettes, flanquent un bâtiment irrégulier et noir. Une main insouciante a criblé au hasard sa façade d'une multitude de fenêtres... Ouvrez leurs vitres couvertes d'armoiries coloriées, vous découvrirez les cicatrices de la Saint-Barthélémy creusées par l'arquebuse sur le portail gothique de Saint-Germaini'Auxerrois. Peut-être au pied de ce temple apercevrezvous encore quelques taches du sang qui baigna ses murs à cette lugubre époque.
De ces deux constructions, d'un caractère si différent, partent en équerre deux bâtisses, l'une regardant la rue Saint-Honoré, l'autre parallèle au cours de la Seine. Cette
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dernière, appelée la galerie des rois, est presque achevée; son rez-do-chaussée ouvre extérieurement sur le petit jardin du Louvre, situé entre l'édifice et le fossé. Voyezvous, derrière celte tonnelle de pampres dentelés, une arche en bois communiquant à la chambre des bains, c'est le pont des Soupirs. Au temps de la minorité de Louis XIII, Concini seul y passait pour se rendre à toute heure auprès de la reine Marie; on croit que les heures silencieuses de la nuit n'étaient point exceptées : de là, sans doute, le nom significatif de ce pont.
Au delà du gros pavillon d'oij Charles IX arquebusait les protestants, commence la grande galerie. Henri IV la fit construire pour lier son palais à celui des Tuileries, bâti par Catherine de Médicis hors de l'enceinte de Paris, ' que le Louvre fermait sur ce point. L'étranger voit avec étonnement cette façade prolongée, dont la pierre encore blanche marque au bord de la Seine une longue page d'architecture que l'œil se fatigue à suivre jusqu'au bout. La rive gauche, inégale, montueuse, creusée par les anses de la rivière, présente çà et là quelques manoirs d'origine féodale, avec leurs tourelles, leurs beffrois, leurs portes massives armées de fer. Près du Pont-Neuf s'élève le double cylindre de pierre formant la tour de Nesle, située à l'extrémité des jardins de l'hôtel de Nevers. Plus loin se projette sur les touffes d'arbres du grand pré aux Clercs la maison de Marguerite de Valois. C'est là que, répudiée par Henri IV, elle vint, à la vue du Louvre, mener une vie mêlée de dévotion et de galanterie, d'étude des lettres et de divertissements frivoles, de charités pieuses et d'infidélités iniques envers ses créanciers. Visà-vis les Tuileries, le petit pré aux Clercs fume chaque jour du sang des raffinés d'honneur, qui, pour un mot hasardé, un sourire équivoque, le froissement d'un manteau, courent s'égorger impitoyablement dans ce champ clos du préjugé. Une barque traverse en ce moment le fleuve, chargée de gentilshommes dont les panaches obéissent aux caprices du zéphir ; hélas ! elle reviendra peutêtre allégée de la moitié de ces braves, tombés sous l'es-
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toc homicide. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui se découpe là-bas sur l'azur des cieux, abaisse trop souvent ses ponts pour recevoir les victimes sanglantes du pré aux Clercs ; trop souvent la sonnerie de sa triple flèche apprend aux Parisiens que de nouvelles tombes alignées dans les sépulcres du couvent, ont oUert à des hôtes illustres l'hospitalité de la mort.
Dans le gros pavillon du Louvre, au premier étage, une suite de pièces, surabondamment enrichies de peintures, d'ornements sculptés, de dorures et de pierres incrustées, forme l'appartement de la reine. Il est maintenant habité par Anne d'Autriche, fille de Philippe III, roi d'Espagne, et mariée jeune encore à Louis XIII. Mais la reine préfère aux superfluités luxueuses qui l'entourent l'élégante simplicité de la chambre des bains, liée par le pont des Soupirs au petit jardin du Louvre. C'est là que, livrée aux ennuis, aux langueurs d'une union conjugale sans attraits, elle épanche ses tristes confidences dans le sein de la duchesse de Chevreuse, sa favorite. Presque toutes les soirées de celte princesse s'écoulent dans ces entretiens, que l'enjouement de la confidente rend quelquefois consolants.
Anne^ selon l'habitude que les Espagnols tiennent des Maures, est assise sur des carreaux de velours ; l'un de ses bras entoure la taille de M'"» de Chevreuse qui partage son siège moelleux. Sa Majesté est habillée d'un satin vert brodé d'or et d'argent, avec des manches pendantes rattachées par trois gros diamants. La fraise scrupuleusement fermée de la reine couvre, sans la cacher entièrement, une gorge admirable, qu'agitent en ce moment les vives émotions nées d'une conversation animée. Un petit bonnet de velours vert, surmonté d'une plume noire de héron, laisse échapper les boucles multipliées d'une chevelure blonde, assez rare parmi les Castillanes. Anne d'Autriche ne pourrait être citée comme une beauté parfaite ; elle a le nez un peu gros, son teint a plus d'éclat que de délicatesse, et ses yeux mêlés de vert ne seraient pas exempts de disgrâce, s'ils ne captivaient sou-