‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 17 sur 91 · Il fut commencé en · texte numérisé non relu

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ter ; car c'est presque un voyag^e périlleux qu'un trajet à travers le vieux Paris. Des rues tortueuses, étroites, fan^ geuses, obstruées d'immondices, coupées de mares infectes, voilà l'intérieur de cette capitale en 1625. Vous y rencontrez, de loin en loin, quelques édifices somptueux, contrastant avec de laidesmaisons, sur lesquelles le ciseau est venu égarer son travail, en sculptant des poutres ou de longues gouttières, cascades symétriques qui versent la pluie sur les passants par des gueules de chimères et de dauphins. Les rues ne sont point pavées, ou ne le sont que d'un côté, ou seulement par intervalles. Le soir, les eaux stagnantes, les égouts à fleur de terre, deviennent autant de précipices où s'abîme l'infortuné citadin, s'il ne sort pas muni d'une lanterne, ou si les pages et valets, qui courent la ville pour chercher aventure, se sont divertis à éteindre sa lumière. Echappé aux espiègleries de ces aventuriers nocturnes, sauvé des fondrières qu'une police insouciante laisse exister sur la voie publique, on n'est point encore assuré de regagner sain et sauf son logis. De tou. tes parts d'innombrables coupe-bourses sont apostés le long des murailles et coupent avec dextérité la bourse que les hommes et les femmes portent pendue à leurceinture; tandis que d'autres larrons, appelés tire-laines, arrachent violemment les manteaux des passants. Retournons au Luxembourg.

Le cardinal de Richelieu est dans une chambre magnifique, plutôt couché qu'assis sur un vaste fauteuil de damas rouge, dont le bois a disparu sous une couche épaisse d'or moulu. Une nombreuse bibliothèque entoure le cabinet, éclaircie des livres jetés çà et là. Le ministre a le coude appuyé sur une table couverte de correspondance,de parchemins auxquels pendentles sceaux de l'Etat, de plans de forteresses, avec des corrections crayonnées par Son Eminence.

Richelieu est triste, réfléchi ; il y a de l'altération et une sorte d'abandon dans ses traits, qu'il sait ordinairement composer avec tant d'art. Ses lèvres immobiles n'offrent point ce sourire si fin, si acre qu'on y trouve près-

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qiio lonjmirs eu mcssa^'e d'ironie et de mépris. . ^.-, )c.ix alix ro;,^jrds vifs et pénétrants reposent sous de longs sourcils abaissés. Kii un mot, le découraf^ement semble s'être emparé de l'âm',; ardeulo du ministre. Quelle puissance peut donc énerver ainsi cette ^'rande capacité qu'aucun obstacle ne rebuta, que nulle opposilinn ne subjuffuc, et qui, na-^^uère encore, révélait ainsi ses vues immenses: « Je no prendrai de repos qu'après avoir accompli trois desseins, dont l'exécution peut seule assurer à toujours la gloire et la tranquillité du royaume. L'I'^spagnol nous presse trop vers les Pays-Bas ; j'ai grande impatience d'élargir nos frontières de ce côté. Il me sera hâte d'établir ensuite un poste sur le Rhin, à quelque prix que ce soit, pour assurer au roi la possession de l'Alsace, pour tenir en respect l'empereur, et pour secourir facilement les princes alliés des Français qui régnent au delà du fleuve. Enfin, et ce point est peut-être le plus important de notre politique, il nous sera donné, je l'espère, de nous ménager constamment une entrée en Italie. Quant aux grands de riutérieur, c'est un champ de grain d'une belle venue; mais il y a de l'ivraie, je l'arracherai ! »

Ces projets, qu'Armand Duplessis, duc de Richelieu, est capable de réaliser, sont en ce moment loin de sa pensée : une passion moins noble, mais aussi ambitieuse, l'absorbe entièrement. L'n gros abbé à la face fleurie, au triple menton, à l'abdomen rebondi, jette vainement au plafond les saillies de son humeur enjouée, et le rire bruyant qu'il voudrait rendre communicatif ; le cardinal ne se déride point ; l'inopportune gaieté du gros bénéficiaire semble même l'importuner.

— Assez, assez, Boisrobert, dit-il languissamment ; j'ai raison d'être peu disposé à rire-,

— C'est cependant une recette dont Votre Éminence peut tirer de grands avantages, et je suis là pour l'administrer, Citois l'a dit : « Tous les matins trois drachmes de Boisrobert, et foin de la mélancolie. »

— Ce remède serait à cette heure sans verlu... l'abbé, le mal est au ca^ur.

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— Tant pis, monseigneur, car le cceurdoit être le quartier de réserve impénétrable d'un ministre. Demandez au père Joseph.

— Homme de fer, qui pense comme un automate agit, sans éprouver de sensations.

— Eh 1 mais ce ne serait pas un grand mal, n'était la barbarie du palais de ce capucin, qui confond le Suresnes et le Bourgogne.

— Boisrobert, je me tiens pour un homme sans force, sans résolution.

— Diable ! Votre Éminence avait donc la pensée de détrôner le Père Eternel. Les secrétaires d'État vous servent avec respect, la noblesse est à vos genoux. Condé, Conti,Soissons, les deux Vendôme vous caressent, Votre Eminence peut braver le duc d'Orléans, les deux reines vous craignent, le roi vous obéit... Sur quel ressort peut avoir plié votre main ?

— Tu viens de nommer les deux reines, dit le cardinal en relevant le sourcil qui recouvrait son œil flamboyant de pensée; l'une d'elles a fait son temps: c'est un limon bien pressé qu'il faut laisser désormais sécher à l'écart. Pendant sa folle rébellion, Marie de Môdicis m'a demandé des conseils, des égards et plus encore... En chacune chose, j'ai répondu à son attente. Elle m'a donné depuis l'entrée au conseil : c'était bien peu pour tant de services, mais j'ai su me faire moi-même premier ministre et cardinal. Je veux toutefois lui tenir compte de la fortune que je me suis procurée à son acquit. Je la protégerai si elle est docile, si elle ne se laisse pas égarer par ces reflets d'autorité qui ne lui siéraient plus avec moi ; cette vieille princesse doit sentir que la dépendance ne saurait être maintenant de mon côté. Il n'en est prfs de môme de la reine régnante, ajouta Richelieu en soupirant.

— Vous m'étonnez, monseigneur; Votre Éminence n'at-elle pas su exploiter avec habileté l'éloignement que le roi montre pour cette princesse, à cause d'une stérilité dont il m'est avis pourtant qu'elle ne peut être accusée ?

— C'est là précisément que réside le danger. Jamais

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postérité ne sortira do Louis XIII : cet arrêt, dès longtemps émané d'un conseil de médecins, a été confié par Sa Majesté olle-mêmo à Bcringhein, son valet do chambre ; et tu sais, noisrobert, (ju'un premier ministre sachant son métier n'ignore aucune chose de ce qui se passe à la cour. Mais quo la couche d'une reine espagnole demeure stérile, garde-toi de le croire. Mes précautions vont loin sans doute, et néanmoins je crains qu'elles ne restent en deçà du manège d'une femme que dévorent des feux allumés au ciel du Midi. J'ai su éloigner déjà de l'appartement d'Anne d'Autriche Gaston, duc d'Anjou, dont l'adolescence se jouait avec trop d'abandon sur les genoux de son inflammable belle sœur. Plus tard, l'assiduité fortbien accueillie du jeune duc do Montmorency a été révélée, par mes soins, à l'humour jalouse du roi. J'ai surveillé jusqu'à la cour chevaleresque que le vieux duc de Bollegarde fait à la reine ; une flamme privée d'aliment peut s'attacher à tout.

— Oui, monseigneur, l'appétit prête de la saveur au mets le plus coriace.

— Maître fou !

— Il ferait beau voir notre jeune reine rongeant les restes de Gabrielle d'Estrées '.

— Un rejeton royal qui jaillirait de cette vieille souche n'en serait pas moins dangereux : Bellegarde me hait autant qu'on peut haïr un homme. Cependant le roi s'en va se mourant, et s'il venait à manquer...

— Il faudrait dire adieu au premier ministère, à l'autorité sans partage, au pouvoir suprême renouvelé des maires du palais, sauf le roi tondu: car ce serait trop grand dommage de raser les beaux cheveux noirs de Sa Majesté,

— Et par suite, dire adieu aux bénéfices dorés, aux grasses abbayes, prodigués en récompense de tes fadaises de tréteaux.

1. Bellegarde était, avant Henri IV, l'amant de Gabrielle ; il l'a été depuis.

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— J'amuse Votre Eminence des facéties de mon théâtre quand elle est descendue du sien.

— Boisrobert, un Dauphin nous chasserait, à moins...

— Achevez, monseigneur...

— A moins qu'il ne vînt...

— Eh bien ?

— De ma part.

— Par sainte Geneviève ! je ne m'attendais pas à celui-là.

— Une sage ambition s'avise de tout pour retenir la fortune.

— Vive Dieu ! monseigneur, à voir les beaux yeux de la reine, on peut dire que votre politique n'est pas dégoûtée.

— L'abbé, quittons ces plaisanteries : j'ai pour cette princesse les pensées les plus tendres ; mais, par une faiblesse ordinaire à l'amour, je tremble devant celle que mon nom seul fait trembler.

— Il faut avoir patience ; Votre Eminence n'en est pas au début; son cœur s'aguerrira.

— Je l'espère. Foi de ministre, Anne d'Autriche sera mienne avant trois mois... et l'héritier de la couronne. . . Tu m'entends ?

— Honneur à votre Eminence ! ce projet est digne d'elle; et le meilleur moyen qu'un ministre puisse imaginer pour se perpétuer dans la faveur des rois, c'est de les faire lui-même.

— Au ton de la pasquinade près, tu viens de dire une grande vérité... Sonne mon valet de chambre, demande mon carrosse. Je vais me rendre à l'hôtel d'Alençon ' : j'ai pris liaison avec M'"» de Chevreuse ; je suis même assez avant dans ses bonnes grâces...

— S'il n'en était pas ainsi. Votre Eminence jouerait de malheur.

— Ces poètes sont d'une méchanceté. ..La duchesse a beau, coup de crédit sur l'esprit de la reine; elle aime la faveur,

1. Depuis hùlel de Lonjueville, ru3 Saint-Thomas-du-Louvrc Le duc de Chevreuse habitait cette maison.

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craint lu disj^rnce, et jo lui sais trop do pénétration pour ne pas voir que je tiens à la main tous les fils de sa destinée. Elle me servira.

— Je conseille toutefois à Votre Éminence de se donner de pfarde d'une si fine mouche. C'est un démon bien subtil qu'un diable en cotillon.

— Va, va, Boisrobert, j'en cache un plus adroit sous ma soutane rou}^e.

Le valet de chambre entra ; Richelieu fit arranger ses cheveux avec coquetterie sous sa calotte ; sa moustache fut légèrement imprégnée d'une eau de senteur d'Italie ; puis on lui passa son habit ordinaire. Il consistait en un long manteau couleur de feu attaché avec grâce sur une simarre de petite étoffe noire ayant le collet et le rebord d'en bas fourrés d'hermine.

Lorsque le cardinal traversa ses appartements pour sortir, il les trouva, comme de coutume, remplis d'une foule de gentilshommes parmi lesquels il en compta du rang le plus élevé. Composant alors sa mine sévère, réprimant son air habituellement fier, et souriant avec affabilité, il aborda quelques seigneurs en leur tendant la main. Il disait, dans son intimité, que cette coutume affectueuse l'avait sauvé de plus d'un danger, prétendant qu'un homme qu'on oblige à vous donner la main est empêché de jouer du poignard en vous abordant.

La duchesse de Chevreuse, dans tout l'éclat de cette beauté dont le renom doit retentir longtemps en Europe, use de ce trésor avec prodigalité. Douée d'une complexion puissante, d'une imagination inflammable, elle ne s'arma jamais du moindre principe contre les attaques de l'amour, et tout soupir d'un beau cavalier trouve de l'écho dans son cœur. Mariée eu premières noces au connétable de Luynes, elle sema cette union de mille trahisons qui échappèrent à l'attention distraite de cet homme d'Etat, plus occupé de sa fortune que de l'honneur de sa couche. Devenue duchesse de Chevreuse, la faillible beauté ne respecte pas davantage les droits conjugaux de l'illustre maison de Guise ; et, par bonheur, son second mari se

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montre plus distrait encore que le premier. M. de Chevreuse a pour maîtresse l'ambition, courtisane avide qui exige tant de soins de ses amants qu'elle les rend insouciants à toutes les autres intrigues de la terre.

« Les charmes d'une femme, dit quelquefois M™» de Chevreuse aux coquettes qui vivent dans son intimité, les oharmes d'une femme, en brillant comme l'éclat des fleurs, ne rempliraient que la moitié de leur mission ; de même qu'on s'enivre du parfum de la rose, on doit s'enivrer des bienfaits d'une belle, pour peu qu'on en soit digne. Mes- . dames, il ne faut pas songer à le dissimuler, nous sommes nées pour remplir une tâche de bienfaisance, et ce n'est pas pour nous en éloigner que la Providence y attacha tant d'attraits, »

Ainsi livrée sans scrupule, et presque sans réserve, au culte de l'Amour, M""" de Chevreuse a fait de son appartement le temple de ce dieu ; sa chambre à coucher, son cabinet de toilette, surtout, semblent avoir été décorés par les mains des Grâces. Le lit de la duchesse, autel d'un si charmant sanctuaire, s'élève sur une estrade oîi l'on arrive par trois marches couvertes d'un tapis de Perse, travaillé à petits points et relevé de fleurs aussi fraîches, aussi vives que celles qui se balancent dans un jardin. La couchette est en bois d'ébène, avec incrustations de jaspe, de nacre, de perles et de calcédoine. Quatre colonnes torses, plaquées de lapis, soutiennent un baldaquin de damas bleu à ramages de velours noir, auquel pend une riche crépine d'argent. Sur des rideaux de la même étoffe est jetée une gaze de Chine dont la transparence laisse apercevoir les dessins que recouvre son tissu. Des torsades et des glands d'argent rattachent les rideaux, disposés en plis onduleux, aux colonnes bleues semées de sable d'or qui supportent le baldaquin. Au fond du lit, un tableau de Uubens représente Phôbé suivie d'une longue trace de lumière blanchâtre et surprenant Endymion endormi dans un bosquet. La déesse, dont on croit voir palpiter le sein, se dispose à épancher toute sa divinité dans les bras du mortel fortuné : le ciel d'une belle nuit favorise par un

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voilo (le lé^îùrcs vapeurs le doux mystère qui va s'accomplir. La chambre est ornée d'une tapisserie de liaule lis»e, enrichie d'arabesques or et argent. Les fauteuils ont le dos sculpté à jour, avec filets dorés sur un fond rouge. Le siège est de corduan vermeil (cuir de Cordoue) et garni de longues franges de soie qu'attachent des clous dorés. Sous une glace de Venise, surmontée de dorures laborieusement découpées, on voit un cabinet (ou armoire) à colonnes d'agates, sur lequel des incrustations heureusement nuancées de corail, de jaspe, de cornalines, de lapis et d'avouturines, entourant de petits tableaux d'émail d'un travail précieux. Près du lit, un guéridon formé d'une écaille de tortue supporte un livre richement relié; ce sont Les Baisej's de Jean second : chaque culte a son rituel.

Le cabinet de toilette est garni d'arbustes fleuris, entre lesquels se dessinent les croisées encore couvertes d'armoiries et de devises coloriées, selon la mode des siècles précédents. Un jour vif fait valoir les brillantes couleurs des vitraux. Au milieu de la pièce, une toilette de laque est couverte d'une multitude de flacons de cristal et de vermeil ; arsenal odoriférant qui répand alentour une douce senteur.

M'"» de Chevreuse est occupée du soin important de sa paruro, quand le cardinal de Richelieu entre sans s'êtr& fait annoncer, tant il se persuade que les bonnes grâces de la duchesse lui sont acquises. Elle ne veut point demeurer en reste de familiarité envers ce fier ministre ; c'est pour se tenir hors de sa dépendance qu'elle feignit plus d'une fois d'écouter les tendres aveux qu'il lui fit : une belle qui se montre indulgente commande toujours, elle n'obéit jamais.

— Votre Éminence me permettra-t-elle d'attacher encore ce nœud de ruban? dit la surintendante en faisant signe à sa femme de chambre de sortir.

— Assurément, duchesse, les affaires d'État avant tout, si j'expédiais les provisions d'un ambassadeur au moment où vous m'honoreriez d'une visite, je vous demanderais licence d'en finir avec lui ; et, dans la diplomatie des

dames, le miroir est un ambassadeur qu'elles n'ont garde de faire attendre.

— Heureux s'il peut nous aider à faire quelque chose qui soit dans la plaisance de nos fiers suzerains.

— Vous seriez bien marries, belles dames, que cette suzeraineté ne fût pas à vos genoux.

— 11 n'en est pas toujours ainsi, et je m'assure que la beauté obéit quelquefois bien durement, même quand elle porte une couronne... la reine, par exemple.

— Hélas 1 répondit le cardinal en levant les yeux et avec un gros soupir, vous venez de toucher une corde qui vibre douloureusement au fond de mon cœur: Dieu m'est témoin que je prends grande compassion aux soufl'rances de cette princesse. Mais vous connaissez Louis XIII, l'âpreté de son caractère, ses préventions contre le sexe... Anne d'Autriche ne pourrait sortir de la disgrâce de son auguste époux qu'en lui donnant un héritier, et malheureusement...

— En vérité, monsieur le cardinal, pour un grand politique, voilà des raisons trop aventurées. Que diriez-vous d'une puissance qui après avoir employé un plénipotentiaire inhabile, se plaindrait du mauvais résultat des négociations. J'ai su aviser la reine d'âme et de corps, et si la postérité de Louis XIII est encore à venir, je ne me fais faute de dire que l'on ne saurait s'en prendre qu'au négociateur.

— Vous me voyez bien tenté de le croire ; mais que voulez-vous, duchesse, les rois ne veulent jamais avoir failli.

— Il est pourtant d'une désobligeance infinie pour la reine de supporter le blâme d'un tort qu'elle n'a pas, et si j'étais à sa place...

— Vous donneriez raison tout à la fois à vous et au roi.

— On ne saurait mieux deviner, monsieur le cardinal.

— Ceci, madame, est une haute question d'État, dit le premier ministre avec toute la gravité qu'il apportait dans les grandes affaires. Je viens causer avec vous sur cet important sujet. Vous savez, poursuivit Son Eminence en mesurant ses expressions de manière à réfuter aisément

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toute iiuliscrôtion, vous savez sous quelle main repose depuis dix-huit mois le timon de la monarchie, qui tient en respect les souverains étrangers, par qui les agitateurs ambitieux du dedans furent réduits; enfin ce n'est pas de cette heure que vous apprendrez à quelle intelligence Dieu joignit sa grAce, pour l'accomplissement des prospérités du royaume et la gloire de Sa Majesté.

— On sait, monsieur le cardinal, combien vous êtes passionné pour le bonheur de la France.

— La sagesse du roi a contribué au bon succès des entreprises que j'ai faites, puisque Sa Majesté a daigné réunir aux mains de son humble serviteur tous les fils de l'autorité suprême, tous sans en excepter un seul. Besoin est que cette unité du pouvoir continue, et sous le règne d'un monarque auquel la Providence n'a pas départi malheureusement autant de santé que de grandeur, les moyens de mettre ordre à l'hérédité de la couronne ne sauraient être détachés de ce faisceau de soins et d'efforts.

— Je vous comprends, et si, comme tout, hélas ! le fait pressentir, une seule qualité manquait à Louis XIII, parlons clairement, si c'était un effet de la Providence que ce prince ne fût pas destiné à continuer l'illustre descendance de Henri IV, il appartiendrait à votre prudence de choisir...

— Eh ! mon Dieu, oui, duchesse, car autrement nous pouvons voir s'écrouler tout l'édifice de gloire péniblement élevé sur un sol jonché des brandons à peine éteints de la guerre civile, La venue d'un Dauphin serait un événement tout à fait politique ; j'oserai le dire, il faudrait qu'il me fût permis de l'obtenir d'une combinaison ministérielle bien prudente, bien secrète...

— Je conçois à merveille, monsieur le cardinal; et voulez-vous savoir toute ma pensée, en pareille occurrence un homme d'État comme vous doit pouvoir agir sans

entremise.

— L'extrême passion que j'ai de plaire à la reine, mon dévouement indicible à la gloire du roi, et le soin que je prends du bonheur de la France, élèveraient mon zèle à la hauteur d'une si noble mission, si Dieu m'appelait à la

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remplir. Il m'en coûterait, sans cloute, continua Richelieu^ qui venait de saisir la main de la duchesse, il m'en coûterait cher de perdre un seul instant la douce perspective d'espérances dont vous caressez mon âme.

— Ah ! cardinal, point de faiblesse 1 ne sommes-nous pas en travail d'un grand projet politique, et chacun ne doit-il pas faire, dans le bien de l'Ktat, le sacrifice de ses alFections particulières?

— Charmante, toujours charmante 1 reprit avec feu le prélat en baisant la main qu'il tenait dans la sienne... Ah 1 duchesse, ce sacrifice qui m'apporterait tant de déplaisir ne serait, en tout cas, que momentané. Mais, dites-moi, comment décider la reine à se relâcher de l'éloignement qu'elle a pour moi ?

— Que vous connaissez mal les femmes I rien ne les touche comme les belles qualités...

— C'est que dans le projet dont nous formons la pensée, les perfections do l'esprit...

— La reine est Espagnole; il se pourrait en elTet qu'elle se plût à voir quelquefois le mérite revêtu des formes qui fiattentlesyeux... et cette soutane rougeest d'une jalousie...

— Vous m'avez, en plus d'une rencontre, amené au degré de condescendance mondaine des cardinaux romains, et j'échangeai pour vous divertir cette grave simarre contre un leste habit de cavalier,

— Leste n'est pas le mot. Aujourd'hui les hommes s'habillent d'une manière peu séanta à taire valoir les belles proportions. Je voyais l'autre jour à la comédie un habit que je choisirais plus volontiers, et la reine en est folle.

— Lequel donc, madame?

— L'habit de Pantalon. Je ne sache pas qu'il y ait rien de plus gracieux pour un homme bien fait; et dans ce temps de carnaval, vous pourriez...

— Quelle folie !

— N'en faites pas mépris. Je connais les goûts secrets d'Anne d'Autriche, je la prierai d'accepter une collation en mon hôtel; vous paraîtrez au signal convenu, et cette pantalonnade sera d'autant plus agréable à Sa Majestéî

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qu'elle verra votre front exempt de ce nn.i^'i! (l'niistérilé qui maintes fois l'elTaroucha.

— Celte doriiiôrc remarque est lumineuse; mais cependant si le ridicule...

— Impossible, la chose plaira.

— Si elle nous ménage une bonne chance de réussite ; si la reine, enfin revenue des injustes préventions qui me percent le cœur au vif, consent à voir en moi le plus zélé, le plus dévoué de ses serviteurs, alors, duchesse, elle commencera de régner ; et si Dieu appelle à lui Louis Xlll, la régence est assurée à sa veuve. Pour vous, madame, point de bornes à votre crédit, point de limites aux honneurs auxquels le duc pourra prétendre...

— Allons, monsieur le cardinal, faisons bon jugement de l'avenir, et vive réminentissime Dauphin né de la pourpre romaine ! A demain le début du seigneur Pantalon.

— Soit, à demain, et sous le manteau d'un mystère impénétrable.

— Tous les intérêts l'exigent.

Le cardinal sortit de l'hôtel de Chevreuse comblé de joie et d'espérance. Il lui semblait déjà presser dans ses bras ambitieux la fille de Philippe III ; il rêvait, dans son délire, le règne dérisoire d'un monarque futur, qui ne serait sous sa main puissante qu'un hochet royal, dont il se jouerait à son gré. Et cependant cet homme si fin, si subtil, allait être lui-même le jouet d'une femme ; il venait de s'engager dans ce genre d'intrigue où, comme le disait la duchesse, ce grand politique devenait un faible écolier.

Le cardinal était à peine rentré au Luxembourg, et déjà M'"* de Chevreuse s'égayait avec la reine de la mystification préparée à Son Eminence. Toutes deux étaient jeunes, enclines à la malice et peu disposées à calculer les conséquences que pourrait avoir le jeu dangereux qu'elles méditaient. Ainsi de faibles abeilles viennent piquer audacieusement le lion, sans se mettre en peine d'irriter ce puissant animal. Anne d'Autriche ne voyait que la prochaine satisfaction d'humilier un ministre qui, depuis son avènement aux affaires, n'avait cessé de la desservir auprès du

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roi, de peur que le crédit d'une reine jeune et belle ne nuisît à l'empire illimité qu'il voulait exercer sur la volonté du monarque. Lui seul, en eflFet, s'était plu à refroidir progressivement l'inclination que Louis XIII avait d'abord pour son épouse, soit par des réflexions envenimées sur son infécondité, soit en faisant naître dans l'esprit naturellement jaloux de Sa Majesté des soupçons sur la vertu de cette princesse, soit en l'accusant d'entretenir des intelligences contraires aux intérêts de la France avec la cour de Madrid.

Richelieu espérait, à l'aide de ces perfidies, faire tomber Anne d'Autriche sous sa dépendance en lui enlevant ce partage de la souveraineté réservé aux compagnes des rois, en la réduisant à la triste extrémité de solliciter des grâces par son entremise, afin de lui faire payer de ses plus secrètes faveurs cette concession de puissance qu'elle ne pourrait tenir que de lui.

Mais la fière princesse s'était résignée à la privation de toute autorité plutôt que de subir le joug humiliant d'un ministre ; elle avait préféré le délaissement où elle vivait aux honneurs que lui eût mesurés la main d'un sujet. Le ressentiment espagnol, cet ulcère du cœur que le temps creuse sans cesse, dévorait cependant la reine : elle en épanchait chaque jour le fiel dans le sein de sa favorite ; et celle-ci par attachement pour Sa Majesté, peut être plus encore par amour de l'intrigue, flattait une haine qu'elle n'eût jamais partagée si Richelieu eût été aussi beau qu'il était puissant. M™«de Chevreuse, outre la confiance qu'elle avait en son adresse, ne pouvait céder un seul instant à la crainte qu'inspirait généralement le colosse ministériel : elle appartenait à cette maison de Rohan si enflée de son illustration qu'elle pliait avec peine sous le poids du sceptre, et le projet imaginé par la duchesse prouvait qu'elle bravait la colère du cardinal aussi bien que son pouvoir. 11 sera curieux d'observer cette lutte entre la force unie à la perfidie, et l'intrigue armée seulement de séductions et de subtilités.

— Nous le tenons, madame, disait la duchesse de Che-

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vroino on sautant comme une jeune biche dans !« ciibinct de la reine, domain jo vous livre un prince de l'Eglise en habit de baladin, jo jette à vos genoux une Kminence énamourée jusqu'à descendre aux farces de Turlupin. Parlezmoi de l'amour pour abaisser le superbe.

— Vraiment, duchesse, je ne sais s'il me sied bien de me prêter à cette facétie.

— V'otre Majesté serait trop bonne de s'en faire faute, j'ai confiance que le jeu peut rapporter gros.

— Il pourrait me coûter davantage.

— Le cardinal ne saurait rien ajouter aux mauvais offices qu'il vous a rendus, et d'ailleurs nous l'arrêterions tôt dans les mailles du filet que nous allons jeter sur lui.

— Il faudra donc que je fasse mine d'encourager sa folle témérité?

— Nullement, il suffira de vous en moquer avec adresse- Ah ! si nous pouvions obtenir une bonne déclaration écrite...

— Le renard est trop fin pour donner dans ce piège...

— Amoureux qu'il est, madame, il y donnera tête baissée. Hélas ! ajouta la favorite avec un soupir, quand on est pressé d'amour, on ne s'arrête pas où l'on veut.

— Je m'en rapporte à vous, duchesse.

— L'expérience a ses charmes, et si le respect me retient de les dépeindre ici, Votre Majesté me permettra du moins de citer le plaisir que j'ai de pouvoir la servir aujourd'hui en connaissance de cause. Oui, madame, le ciel nous envoie, que j'espère, un moyen de démasquer la fourbe Eminence ; nous pourrons enfin dessiller les yeux du roi votre époux.

— Ah 1 Louis, que j'ai raison de vous trouver coupable d'obliger une reine de descendre jusqu'à la ruse pour triompher d'un valet 1

— C'est grand'pitié, madame, que le roi ne connaisse pas le prix d'une femme comme vous; et, malheureusement, je crains bien qu'en ce point l'éducation de Sa Majesté ne soit impossible.

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— Duchesse, la Providence peut être grandement en aide aux malheureux.

— Je le sais, ma gracieuse souveraine, et ses ressources ne manquent guère d'advenir à une reine aussi belle que vous l'êtes.

— Madame de Ghevreuse...

— Prenez seulement au sérieux l'amour du cardinal.

— Chère amie, je vous tiens pour incorrigible.

— Je m'en félicite un petit quand je songe que cela vous console parfois de savoir Louis XIII incurable.

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