Preniici" acteur de l'époque dans les amoureux
3 i CHRONIQUES DE L'œiLDE-BOEUF
charmante. « C'est le côté le plus plaisant de votre art », a dit Sa Majesté.
— Lloge propre à toucher Gros-Guillaume ou Biscambille, mais un cardinal ne saurait vivre dans une perpétuelle pasquinade.
— Pourquoi non, pasquin ou ministre, le genre n'y fait rien, pourvu qu'on plaise.
— Sans doute, il faut plaire avant tout.
— Douteriez-vous ici de l'affirmative?
— Mon Dieu ! je ne sais, les souverains sont si mobiles, si fantasques ; ils quittent avec tant de facilité ce qui les touche le plus I
— Oui, mais les ministres ont tant de souplesse !
— Tenez, duchesse, dit le cardinal en ceignant la taille de M™» de Chevreuse d'un bras caressant, je n'aurai d'aise qu'au jour où nous partagerons l'autorité suprême.
— Patience, monseigneur. Devant que de songer aux douceurs de la régence, arrivons donc à faire poindre une minorité.
— Ah I si la reine voulait 1 reprit Richelieu, qui pressait de plus en plus la favorite.
— Je vois bien ; mais, ajouta la duchesse en détachant de sa taille les mains du cardinal, nous ne touchons pas encore aujourd'une communautédevœuxentrevouset moi.
— Quoi, chère dame, toujours des rigueurs 1
— Mon cher cardinal, je ne puis pas, en conscience, servir la reine jusqu'au point d'accepter la lieutenance de ses amours. A mon âge les engagements de cœur ne sauraient manquer, sans qu'il soit besoin d'écouter par procuration les soupirs des galants.
— Cruelle ! n'occupez-vous pas la première place dans mon cœur ?
— Je vous en ai une infinie reconnaissance, et m'en tiens d'autant plus honorée qu'une passion d'Etat remplit au moins votre pensée. Or, pour la distraire un petit, il suffit de Marion Delorme; avec elle. Votre Éminence aura de la tendresse à heure fixe. Parlons maintenant d'affaires sérieuses.
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— Soit, puisque me voilà mis au régime de la raison par votre froideur et cruauté.
— Vous allez voir que c'est vous tromper que d'appeler de ces noms mon amitié prévoyante : il l'aul que vous écriviez ù la reine.
— Que j'écrive à la reine 1 répéta le cardinal, dont le regard scrutateur se porta sur M"'* de Chevreuse.
— N'allez-vous pas croire que j'aie la tentation de vous compromettre, dit en riant la mali^^ne favorite, qui devinait la déliance du ministre, et qui sentait la nécessité de s'en garantir une bonne fois.
— Quelle idée ! duchesse, mais à quoi bon une lettre?
— En vérité, monsieur, vous me jetez en une étrange surprise : qu'avez-vous donc fait de votre habileté dans les négociations ? Ne traitons-nous pas de puissance à puissance ? vraiment, je penserais bien desservir votre cause si je ne vous pressais de hâter la notification. Croyez-moi, ne perdez pas en cette rencontre un temps grandement précieux. Vous avez eu votre première audience, vos lettres de créance sont acceptées... Chauffez le tapis par une correspondance vive et pressante. Je connais, voyez-vous, la politique du cabinet avec lequel vous négociez ; le moment est venu pour vous d'entreprendre sur le cœur de la reine ; ne laissez pas affaiblir l'impression de cette soirée ; une conclusion prochaine peut être l'effet de votre empressement.
— Je la tenterai sans retardement, répondit le ministre en reprenant la main de la duchesse, ne fût-ce que pour revenir ensuite plus vite à mes véritables affections : une conclusion avec Anne d'Autriche ne saurait m'offrir que le plaisir de l'intérêt, et nous sommes convenus qu'ensemble nous chercherons l'intérêt du plaisir.
— Cardinal, voilà qui est parler un peu témérairement : ce serait un autre traité à discuter, et nous verrions alors quelles seraient les vues des cours respectives. Un sage ministre ne mène pas de front deux alliances opposées •dans leurs exigences.
— Non, madame ; mais dans le temps qu'il traite avec
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une cour, il entretient au moins des intelligences avec l'autre.
— Voilà bien une lumière de votre naturel : vous êtes toujours Richelieu, en amour comme en politique.
Après cette conversation, où chacun des rusés champions avait cru jouer son adversaire, le cardinal prit congé de M'"^ de Chevreuse, laissant cette favorite persuadée qu'elle venait de commencer la ruine du ministre ; tandis qu'il s'éloignait tout aussi convaincu que sa puissance avait acquis deux nouveaux appuis, en laissant entrevoir à l'épouse de Louis XIII le partage de la souveraineté au prix d'une faiblesse, et en marquant un but élevé à l'ambition de la duchesse.
Le lendemain, de bonne heure, Richelieu vit entrer dans son cabinet Boisrobert, dont le teint était déjà fleuri par cinq ou six rasades du petit lait de Henri IV.
— Votre r^minence, dit le gai bénéficiaire, voudrait-elle prendre ses trois drachmes de bonne humeur, je me sens adextre aux prescriptions médicales.
— Merci, l'abbé, j'ai toujours foi dans l'autre ordonnance.
— Ah 1 j'entends, vous voilà, de corps et d'âme, livré à la P^aculté des amours.
— Pas sans réserve, Boisrobert.
— Il y a sûreté à s'en rapporter aux soins et prudence de Votre Eminence... vivat, monseigneur, continua le jovial confident en se frottant les mains, je m'assure que le vœu de chasteté sacerdotale est diablement aventuré d'abord que le corps des cardinaux entre en campagne contre lui : quand viendra le tour des simples abbés?
— Vauriens, vous n'attendez pas l'ordre de vos généraux ; il y a beau temps que vous guerroyez en partisans contre toutes les continences.
— Vous ai-je pas dit cent fois que c'était la faute des conciles! Condamnez un gourmand à jeûner, vous en faites un maraudeur, un pillard. Est-ce que l'appétit raisonne ?
— Boisrobert, ce serait la matière d'un beau mémoire à consulter en cour de Rome.