‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 21 sur 91 · Historique · texte numérisé non relu

Historique

— La vôtre ne serait pas plus gaie, prince, dit gravement la reine, si, faisant feinte de vous méconnaître, les archers vous eussent aussi mené en prison. Louis^ comme vous savez, a l'humeur peu joviale.

— Madame, en bon lieutenant du roi mon frère, je ris pour lui et pour moi ; malheureusement ma licuteaance...

— Monseigneur, interrompit M""" de Ghevreuse, vous n'avez pas procuration générale de Sa Majesté, et votre dire s'en va déplaire à la reine.

— A propos de procuration, je vous apprends, mesdames, que le duc de Ghevreuse arrive au premier jour de Londres muni de pleins pouvoirs pour épouser ma bonne sœur Henriette au nom du prince de Galles. Ce mariage demeure décidé : le cardinal vient de l'annoncer au conseil. Nous allons revoir le comte de Garlisle et milord Riche, deui gentilshommes expérimentés de fine galanterie, qui Tannée dernière firent la première demande de la princesse. On parle même d'un voyage du favori de Jacques, M. de Buckingham... Duchesse, que voilà une gentille besogne pour vos noires prunelles I

— Vraiment '.s'écria la surintendante, mon mari arrive !

— Est-ce que je vous l'apprendrais?... Remerciez-moi donc : en telle rencontre, un avis est chose grandement opportune.

— Mon frère, dit sévèrement la reine, vous oubliez tout à fait ce qu'on doit d'égards aux dames.

— Pure plaisanterie, chère sœur, et la duchesse prend à merveille le mot pour rire. Mais je vous quitte : voici venir le carrosse de la reine, madame ma mère : il me reviendrait une prêcherie sévère, j'esquive le coup. Adieu, mesdames.

Le jeune prince baisa sans trop de façon sa royale sœur sur la joue, donna à la favorite un baiser encore plus cavalier, et sortit en riant de sa double témérité, qui n'avait pas excité une grande colère.

Marie de Médicis ne tarda pas d'entrer dans l'appartement de sa belle-fille, qu'elle venait entretenir du mariage en effet arrêté de la princesse Henriette de France avec

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Charles princo royal d'Angleterre. La reine mère avait alors cinquante-deux ans ; elle était bulle encore : ses yeux surtout conservaient beaucoup d'éclat. Mais de {grandes passions, des passions senties à l'italienne, avaient creusé leur empreinte sur le visaf^o de cette princesse, où la fraîcheur du jeune âge était adroitement simulée par une couche épaisse de fard. Marie de Médicis portait un petit bonnet de velours noir laissant échapper un jjros crêpé de cheveux restés bruns. Sa taille, un peu épaisse, était resserrée dans le corsage d'une robe de velours noir fort échancrée par devant, et qui laissait à découvert la gorge de Sa Majesté. Deux rangs de grosses perles entouraient son cou et descendaient jusqu'à la ceinture. Les bords de la robe étaient ornés d'une double rangée de mêmes perles. Des poires d'un grand prix pendaient aux oreilles de la reine. Enfin elle portait une fraise de point d'Angleterre dentelé, qui, garnissant de ses plis redoublés tout le derrière de la tête, s'abaissait progressivement à la partie antérieure du cou de manière à découvrir la poitrine. La veuve de Henri IV sortait démasquée de son palais, bien qu'à cette époque peu de dames élevées en dignité marchassent sans avoir le visage couvert d'un masque de velours.

Les deux reines avaient vécu longtemps assez mal ensemble, par suite de la jalousie qu'Anne inspirait à Marie et de l'attachement que celle-ci vouait au cardinal de Richelieu. Mais depuis que ce ministre payait sa bienfaitrice de la plus noire ingratitude, en la tenant éloignée du conseil, une communauté de disgrâce avait réconcilié la belle-mère et la bru. C'est ainsi que le malheur rapproche ceux que divisait le partage des prospérités. La fille du Florentin François II témoignait maintenant une vive tendresse à celle de Philippe III ; elle lui montrait même une indulgence qui pouvait être portée, comme on va le voir, jusqu'à excuser de grandes faiblesses.

On avait suggéré à Louis XIII des soupçons sur les assiduités que Montmorency montrait à la reine Anne ; la sombre jalousie du monarque, exaltée jusqu'à la frénésie par l'adroit Richelieu, se préparait à sévir avec éclat,

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lorsque Marie de Médicis arrêta ce transport, qui pouvait être porté à de cruelles extrémités.

« Le peu d'inclination que vous avez pour les dames, lui dit-elle un jour, vous abuse, mon fils, sur les sentiments qu'une jeunesse moins indifférente exprime à la beauté. Ce qui vous effarouche dans les empressements de M. de iMontmorency auprès de la reine votre épouse n'est qu'un hommage de galanterie fort ordinaire, et que le respect dû au rang suprême ne saurait permettre d'altérer par d'impurs désirs, Anne, croyez-moi, n'est pas plus touchée qu'elle ne doit de cette courtoisie chevaleresque, commerce tout à fait sans conséquence à la cour de Madrid. Mais remémorez-vous tout ce que les rois vos aïeux doivent à la maison illustre dont le duc descend ; ayez souvenance de ce que Henri de Montmorency a fait lui-même dans le bien de votre service, tout jeune qu'il est, et vous conviendrez, que j'espère, qu'il ne serait pas séant à la reine de traiter ce seigneur avec hauteur et dédain. »

Louis XIII fit remarquer brusquement à sa mère qu'il n'appartenait point à une souveraine, jeune encore et contre qui la malice pouvait s'exercer, de se croire obligée d'acquitter les dettes de reconnaissance du roi son époux, nommément envers un général de vingt-neuf ans.

« Aussi ne le fait-elle, mon fils, qu'en paroles, en égards d'une importance bien peu digne de votre attention et inquiétude. N'ai-je pas été en même position, au temps de ma jeunesse, lorsque les serviteurs du roi mon glorieux époux, les Sully, les Duplessia-Mornay, les Lanoue, les Bassompierre,le3d'Epernon,me venaient faireleur cour?... Et pour cela ma gloire ne souffrit jamais un instant de ces hommages, étrangers aux témérités de l'amour. »

Le roi secoua la tête en signe d'incrédulité, sans considérer même qu'après les dernières paroles de sa mère il comprenait l'honneur de cette princesse dans son injurieux scepticisme. « Voilà qui suffit, madame, dit-il ensuite avec un visage sombre que traversait un sourire amer ; nous aimons à nous en rapporter à votre expérience. Mais

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ayez pour agréable do faire entendre à la reine qu'il est de noire volonté royale qu'elle cesse de recevoir M. de Montmorency, qui bientôt d'ailleurs aura à satisfaire au commandement que nous lui ferons touchant notre service à une grande distance de la cour. »

Le jour même de cet entretien, Marie de Médicis en fit part à sa belle-fille, et elle appuya, par une attention bienveillante, sur la défense qui l'avait terminée. Une rougeur subite monta au visage de la reine Anne ; mais la pâleur succéda promptement à ce coloris d'une puissante émotion. Marie, plus familiarisée qu'elle ne l'avait avoué à son fils avec les tendres faiblesses, ne se méprit point à cette expression de physionomie : elle y vit le reflet d'un sentiment mal déguisé, et que contrariait vivement son récit. La duchesse de Ghevreuse, qui était présente, chercha toutefois à dérouter la pénétration de la Florentine : elle apporta un flacon d'eau de senteur à la jeune reine, et dit avec un soupir que trois fois depuis le malin Sa Majesté s'était trouvée fort incommodée. « Sans doute, ajouta-t-elle négligemment, cette indisposition est due à l'influence des premiers jours du printemps. » Marie de Médicis eut Tair d'accueillir celle explication officieuse ; mais elle n'en resta pas moins persuadée que la jalousie du roi pouvait, au moins pour cette fois, avoir plus de poids sur la conviction de ce prince que les indulgentes interprétations qu'elle avait essayé d'y opposer. Revenons à la visite faite par la veuve de Henri IV à sa bru, au moment oiî le duc d'Anjou venait de quitter cette dernière.

L'entrevue fut courte : Marie était accompagnée de M'"® de Comballet, nièce du cardinal, et la reine régnante souffrait impatiemment la présence de cette dame, qui souvent s'était associée contre elle aux menées ténébreuses de son oncle.

En elîet, le premier ministre, en calculant le jeu de certaines intrigues, voyait dans cette parente un des principaux ressorts de sa puissance. Depuis la mort de M, de Comballet, plusieurs projets sur le second mariage de sa

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veuve s'étaient croisés dans la tête du cardinal ; jusqu'alors l'opportunité lui avait manqué pour s'arrêter à aucun. Maintenant, le parti qu'il prendrait serait subordonné à la personne de la reine : s'il réussissait, sa nièce perdrait soudain, comme élément politique, toute son importance; si, au contraire, les espérances audacieuses de Richelieu étaient trompées, M™" de Comballet deviendrait la plus puissante ressource de cet homme d'État. Il faut dévoiler à cet égard ses projets, afin de donner une juste idée de l'immense portée de ses vues ambitieuses.

— La reine, disait-il un soir à Boisrobert depuis le départ de la déclaration, la reine répondra à mes vœux, ou bien elle restera stérile.

— Ah ! monseigneur, quelle rude tâche, dans la dernière hypothèse, va s'imposer votre surveillance !

— L'abbé, je ne suis pas en doute qu'elle ne soit bien servie,

— C'est tout au plus, néanmoins, si j'ose compter sur l'infaillibilité d'un tel soin, il faut si peu de temps pour que le diable tente une femme !

— Tu ne sais pas, vieux fou, dit le cardinal en secouant le bras du bénéficiaire, tout ce que pourrait l'orgueil humilié d'un Richelieu.

— Je n'en puis être expérimenté, Votre Eminence n'a point encore rencontré d'obstacle à ses desseins.

— Et si j'en rencontrais .., comme l'a dit Horace, l'esprit gêné par la contrainte en reçoit plus de vigueur et de vivacité.

— Sublime, monseigneur.

— l'xoute-moi. Si l'épouse de Louis XIII était une fois condamnée à la stérilité, ce qu'à Dieu ne plaise ! au cas que sa grâce seconde mes projets, il y aurait nécessité d'aviser à d'autres moyens pour qu'il advînt un héritier de la couronne, et mon plan est déjà formé. Tu concourrais alors à son exécution.

— Moi ! concourir...

— Ecoute donc. Tu sais que je n'aime pas à laisser un projet boiteux. Convenons sur l'heure de nos faits.

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— Mais, lilminence, pour fnirc un Dauphin il faut une reine, et je no vois pas...

— Une femme ordinaire peut suffire, et je fais la puissante résolution d'en désigner une.

— Qui donc ?

— M"'« do Gomballot.

— Votre. . nièce 1 La pape, pour venir à fin de vos intentions, aurait il promis de légitimer les fils de cardinaux ?

— Insolent !

— Je voulais égayer Votre .Éminence : un sourire, comme un rayon de soleil, est toujours de saison.

— Hoisrobert, si tu ne deviens plus sage, je t'envoie vivre des tréteaux du Pont-Neuf.

— Grâce, monseigneur, le métier n'en vautrien encore ; j'aime mieux jouer la comédie avec Votre Eminence, elle paye mieux ses acteurs.

— Laisse-moi donc parler sans m'interrompre. Tu aimes la bonne chère plus qu'homme du royaume, l'ivrognerie te plaît fort...

— Le mot est incongru, monseigneur, substituer-y l'ivresse.

— En ta qualité de vaurien tu prends part aux orgies de Gaston...

— V'otre Eminence me perdra dans l'esprit du nonce de Sa Sainteté.

— Un jour que le prince sera en pointe de vin, proposelui, d'abord en riant, ensuite sur le ton sérieux, d'épouser M""' de Gomballet.

— La chose serait difficile : étant vrai que Son Altesse est sur le point de se marier avec M"» de Montpensier, fille de M. de Guise.

— Il y aura bon empêchement à ce mariage.

— La raison, monseigneur ?

— Belle demande ! parce que je n'y consentirai point, surtout en ce moment. Je suis trop mécontent des petits airs cavaliers de Gaston, qui a de grandes confidences contre mes intérêts avec le colonel d'Ornano. Il faut que

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le prince soit plus de mes amis pour que je lui permette de se marier, et ce que je vaux te charger de lui proposer peut nous réconcilier... Mais la négociation exige de l'adresse.

— Ce n'est pas pour rien que Votre Éminence m'honore de ses bontés... Ah ! j'y songe, la princesse Marie, fille du duc de Nevers, n'a-t-elle pas aussi des prétentions à la main de Son Altesse?

— Boisrobert, tu sais que je suis l'homme du monde le mieux informé... Apprends donc que cette jeune princesse, d'ailleurs toute ch^armante, a donné trop d'arrhes dans le marché pour que le prince soit pressé du désir d'en achever la conclusion.

— Quoi, vraiment I...

— Rien de plus vrai. Il est arrivé de bonne fortune à Gaston, que Marie de Mantoue a continué à son endroit les soins d'initiation dont fut chargée, l'an dernier, la De Serre. J'ai là-dessus des notions de science certaine.

— Mais, monseigneur, il me semble que la reine mère recevrait beaucoup de contentement du mariage de Monsieur avec certaine princesse de sa famille,

— Foin des projets de cette vieille reine ! nous avons eu assez de deux Médicis.De quoi va-t-elle se mêler ? Au surplus, je saurai bien donner remède à son opposition... 11 ferait beau voir qu'elle eût un vouloir contraire à mes vues !... Tu exécuteras ce que je t'ai prescrit.

— Je m'y emploierai à la plus prochaine occasion.

— Non, tu attendras, pour commencer, un ordre plus précis... C'est seulement chose convenue.

— Nous pourrions encore être empêchés à déterminer Gaston en faveur de M°>' de Comballet par un inconvénient.

— Et lequel ?

— C'est qu'on dit assez généralement par la ville que Votre Éminence, en excellent oncle...

— Eh bien ?

— Je n'ose achever, de peur que Votre Éminence ne se témoigne offensée de mon dire ; mais j'ai là certaine épigramme...

CIHlONiyUES DE l.'dF.IL-DF^DtJIXl ') i

— Donne, s'écria le cardinal en saisissant le jiapier que Boisrobert dépliait. Puis il lut :

O vous qui célébrez les faits de Richelieu,

Pourquoi vous dimner la torture Pour savoir s'il csl liomnie, nnfçc, di-mon ou dieu ?

Sa nièce, on l'assure en tout lieu.

Vous dira quelle est sa nature.

— Va, va, Boisrobert, dit le cardinal en lui rendant le papier avec un sourire, une épigramme pèse bien peu dans une balance aussi vaste que celle de la politique. Si je tiens à plaisir que Gaston épouse ma nièce, le roi lui ordonnera de la conduire à l'autel.

— Ah ! sans doute, le roi peut ordonner qu'un mari, même qu;md c'est son frère, soit... Monseigneur, c'est une belle chose que le pouvoir souverain.

L'épigramme n'était pas calomnieuse ; M"* de Comballet, depuis son veuvage, vivait dans la plus étroite intimité avec le cardinal son onclo ; et de peur que ce commerce éprouvât aucune gêne, Son Eminence avait donné sa nièce pour dame d'honneur à la reine mère. Richelieu, libertin hypocrite, cachait bien toutefois une intrigue qui, dévoilée, eût pu nuire à l'empire qu'il conservait sur cette princesse florentine. M™» de Gomballet, à son entrée chez Sa Majesté, fit vœu hautement d'embrasser bientôt la vie austère des religieuses carmélites : elle promit à Dieu, de manière à le faire entendre aux hommes, de ne porter ni perles, ni diamants, ni habits somptueux; de ne point découvrir sa gorge; de ne jamais se farder ; d'ôter même à sa chevelure ces contours gracieux qui séduisent le regard. Elle s'abstint du spectacle, des bals, des concerts, des parties de chasse, où les beautés du temps faisaient admirer leur adresse à diriger un coursier. Enfin, la dame d'honneur de Marie de Médicis parut vouée à la plus austère dévotion : Sa Majesté avait en grande vénération une femme si jeune encore et si pieuse.

Mais le soir, lorsque les voiles de la nuit, assombris

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encore sous les allées du jardin, favorisaient une marche mystérieuse et furtive, M"" de Comballet, enveloppée d'une vaste mante, se glissait le long des murailles du palais pour gagner l'élégante dépendance qu'habitait le cardinal ; à moins que prévenue dans la journée qu'il était survenu au ministre un travail important dont il aurait à s'occuper durant la nuit, elle ne dût se dispenser de l'excursion accoutumée. Lors de ces dispenses, qui n'affligeaient pas trop la dame d'honneur, elle n'ignorait point que Son Éminence recevait la belle Marion Delorme, courtisane que Richelieu se plaisait à disputer aux plus aimables cavaliers de la cour, et qui se moquait avec eux des soupirs de l'homme sacré en dissipant les pistoles qu'il lui prodiguait. M""* de Comballet, loin de s'élever contre cette inconstance, savait en tirer un grand parti, car la prétendue dévote doublait, triplait même, assurait-on, la réciprocité des caprices amoureux du cher oncle. Et comme ses yeux perdaient de leur vivacité, ses lèvres et ses joues de leur fraîcheur, on parlait déjà des extases d'une dame si sainte : il n'était bruit que de ses communications intimes avec Dieu dans l'oraison. Si l'on eût canonisé les vivants, nul doute que le pape ne se fût empressé d'accorder une place dans le calendrier à la béate Comballet.

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