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homme (l'Ktat déjà vieux, et que raustérilé du Hacerdoce forvailde ri'noncer à toute rivalité domaf^nilicence. Sérieusement atlristô parla venue intempestive de Buckin},'ham, ce prélat avait le vague pressentiment qu'elle nuirait au succès de ses projets sur le cœur de la reine, qu'un fol amour-propre lui montrait déjà soumise à ses désirs brûlants, à ses vues ambitieuses. A tout événement, le cardinal se promit bien de presser le départ du brillant favori de Charles. Toutefois, il ne laissa pas de lui sourire de la manière la plus bienveillante : il le traita même avec une sorte d'alTection. Nulle part cet hypocrite ne se montrait plus allablc qu'auprès des gens qu'il haïssait.
D'après les ordres du principal ministre, le prévôt des marchands et le corps de la ville s'empressèrent d'aller saluer le duc de Buckingham. Le premier magistrat municipal et les échevins étaient vêtus de leurs habits de soie noire et de leur robe; le greffier et le receveur de la ville avaient leur manteau à manches de tafTetas noir. La députation marchait précédée de trente archers en casaques de drap rouge galonnées d'or, et portant de longues hallebardes sur le fer desquelles couraient des dessins percés à jour.
Le duc attendait le corps de ville dans la cour de l'hôtel, les lords Garlisle et IloUand étaient à ses côtés. Buckingham fit monter les magistrats dans son appartement, où, après l'avoir harangué, le prévôt des marchands lui présenta, selon l'usage, quatre douzaines de flambeaux blancs, avec autant de boîtes de confitures et de dragées; plus six douzaines de bouteilles d'un vin choisi. Le ministre répondit « qu'il adresserait ses humbles remercîments au roi de France de l'honneur qu'il lui faisait, qu'il en avertirait le roi son maître, qu'en son particulier il s'en souviendrait toute sa vie, et qu'il priait messieurs de la ville d'agréer l'expression de toute sa gratitude. » Quand la députation prit congé des trois seigneurs anglais, ils la conduisirent jusqu'à la rue et attendirent, pour rentrer, qu'elle fût montée dans ses carrosses.
Le surlendemain, les cloches de toutes les églises jeté-
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rent aux vents leurs branles, mêlés de sons graves et aigus pour apprendre dès le matin aux Parisiens que l'auguste cérémonie allait s'accomplir. Pendant que des corps armés défilaient le long des quais, aux rayons d'un beau soleil qui faisait flamboyer leurs armes ; tandis que mille carrosses, venant de toutes les directions, portaient sur le parvis Notre-Dame des seigneurs magnifiquement vêtus et des dames couvertes de pierreries, la jeune fiancée, soumise à la plus singulière épreuve, était déshabillée toute nue et visitée par des matrones, en présence d'une commission de dames anglaises, afin de reconnaître si sa conformation promettait des héritiers au trône d'Angleterre. Louis XIII avait voulu que Charles I"' eût, dans cette circonstance, une garantie que se procuraient autrefois les rois de France, garantie qu'il regrettait de n'avoir pas exigée pour son compte '.
Le duc de Ghevreuse, fondé de procuration du roi d'Angleterre, épousa la princesse sous le porche de l'église métropolitaine, selon l'usage des chrétiens primitifs ; le cardinal de la Rochefoucauld bénit ce simulacre d'union conjugale. Henriette avait été conduite à l'autel par le roi et Monsieur accompagnés des princes et princesses du sang, ainsi que de tous les autres princes, princesses, ducs et duchesses. Néanmoins le comte de Soissons, qui voyait détruire par cet hymen l'espoir qu'il avait eu d'épouser Henriette de France, sa cousine, obtint la permission de se faire représenter à la cérémonie, en qualité de grand maître da l'artillerie, par le grand prieur de Vendôme, auquel il envoya à cet effet son bâton.
Après l'office, un somptueux repas fut servi à l'évêché'; le roi, les reines et les ambassadeurs y furent servis par
1. Froissard, en parlant de cette formalité remplie par l'ordre de Charles VI auprès d'Isabeau de Bavière, dit dans son langage naïf : « Il est d'usage, quelque damo ou fille de haut seigneur c que ce soit, qu'elle soit regardée ou avisée toute nue par les « dames, pour savoir si elle est propre et formée pour porter < enfants. »
2. L'Église de Paris était suffragante de l'archevêché de Sens.
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dos soif^nours. Lo lendemain on se prôpara pour une grande chasse, que devait suivre un souper au Louvre. Le capitaine dos levrettes et le chef des oiseaux firent leurs dispositions, dès l'aube, afin que lo train royal se trouvAt prêt au premier commandement do Sa Majesté. Pendant ces préparatifs, une armée d'ofliciers de bouche, de gentilshommes hâtcurs de rôt, d'inspecteurs chaulFe-cire, parcourait le chAteau et mettait tout en ordre pour le festin du soir.
Avant de se mettre en chasse, Louis XllI voulut donner à ses hôtes étrani^jers le spectacle de deux serments de foi et hommage prêtés entre ses mains. Les vassaux étaient un seigneur de la maison de Beauforl et une dame de celle de Lesdiguières, nouvellement envoyés en possession de terres érigées en souverainetés. Le serment fut reçu au milieu de la cour du Louvre, à la place où s'élevait jadis la grosse tour suzeraine de toutes les tourelles féodales de France. Abattue sous François I"^, cette tour, au temps de Louis XIII, régnait encore comme une grande ombre sur les préjugés des nobles : ils s'agenouillaient devant ce fantôme de leur souvenir, entretenu par l'adroit Richelieu afin de mieux s'assurer de la soumission des grands.
Le gentilhomme vassal mit un genou en terre devant le roi; il avait la tête nue et se présentait sans épéc, sans éperons. Joignant ses mains pour les mettre dans celles du monarque, il les y laissa un moment ; puis étendant la droite sur un Evangile qu'un page tenait ouvert, il prononça à haute voix : « Ja jure de servir et de défendre le roi, mon seigneur et maître, tant à la vie qu'à la mort, envers et contre tous, sans aucune réserve ; soumettant et obligeant mon honneur, ma propre vie, comme aussi tous mes biens féodaux et roturiers. » Le seigneur ayant achevé cette formule, Louis XIII le releva et le baisa sur la bouche.
La jeune et jolie dame du sang de Lesdiguières se présenta à son tour, tête nue, mais elle ne se mit pointa genoux, et prononça sou serment après une simple inclina-
tion. Cette belle vassale ne fut point baisée sur la bouche: sous le règne de Henri II, une duchesse s'étant refusée à rendre au roi cet hommage trop intime, le parlement intervint et déclara le serment des dames valable sans le baiser. Depuis lors, la cour dispensa le sexe de cette formalité, et Louis XIII n'était pas prince à en invoquer le rétablissement.
Le second jour des fêtes du mariage, un tournoi fut donné dans une place située entre le Louvre et les Tuileries. Elle était entourée de gradins sur lesquels étaient étendus des tapis, et que garnissaient mille beautés illustres. Un magnifique pavillon s'élevait vers le sud pour recevoir le roi, les trois reines, les princes du sang, les ministres français et étrangers. Le surplus des grands officiers de la couronne, les dames attachées à la maison de Marie de Médicis, à celle d'Anne d'Autriche, et les nobles Anglaises venues aux noces d'Henriette de France, prirent place dans deux pavillons latéraux. Ces trois petits édifices étaient ornés de riches tentures, et des milliers de banderoles aux vives couleurs flottaient au-dessus.
Quand le roi eut donné le signal, on vit s'avancer, au grave appel des clairons, quatorze chevaliers blancs contre quatorze chevaliers jaunes, qui combattirent de pied ferme et à l'estoc. Ils furent suivis de quatorze chevaliers rouges et quatorze chevaliers verts: ceux-ci combattirent à cheval à la lance, et au tronçon de la lance. Les vainqueurs furent couronnés par la reine d'Angleterre, héroïne de la fête, et reçurent de ses mains chacun une épée à poignée de vermeil, avec son baudrier de buffle brodé d'or.
Le spectacle se termina, d'une manière aussi curieuse qu'inattendue, par un ballet de chevaux d'Espagne et de coursiers de Naples, qui dansèrent au son de la trompette avec une précision merveilleuse. Des hommes n'eussent pas mieux observé la cadence. Ces animaux, instruits par un Italien nommé Lanzoni, valurent à leur instituteur une pension de cent pistoles, que lui accorda le cardinal de Richelieu. Ce ministre avait été enchanté de voir que
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cet étranf,'er savait aussi bien drosser les chevaux qu'il savait, lui, drosser les êtres raisonnables et même raisonnants.
Mais toutes ces gentillesses, toutes ces merveilles occuperont moins les dames de la cour que le magnifique Buckingham. Kilos étaient frappées de sa bonne mine, do sa galanterie chevaleresque, et les plus élevées en dignité tentèrent de faire la conquête d'un si brillant cavalier. Son choix pouvait êtro diflicile, même en s'arrêtant aux beautés du premier rang. M"" la princesse, quoique déjà âgée, conservait, dans tout leur éclat, ces attraits qui jadis avaient enilammé le grand Henri d'un amour trop fameux, dont le prince de Gondé avait dû en éloignant sa femme prévenir l'humiliante conséquence... La prévint-il sans retour ?... Cette dame, parvenue presque au déclin de la vie, voyait encore à ses pieds une cour idolâtre : on ne se lassait point d'admirer sa blonde chevelure, ses yeux remplis de langueur et l'extrême blancheur de son teint. Mais elle se montrait d'une fierté rude et pleine d'aigreur quand on lui déplaisait: ses charmes brillaient alors comme ces glaciers de la Suisse, qui de loin vous éblouissent par le jeu délicieux des rayons du soleil et vous navrent dès qu'on s'en approche. Plus heureux que les nombreux adorateurs de M™» la princesse, Buckingham obtint d'elle d'aimables sourires : le glacier eût eu des feux pour lui, même s'il s'en fût approché.
Non moins belle et plus coquette, la duchesse de Montbazon occupait davantage la renommée. Un désir de plaire immodéré communiquait à toute" sa personne un air libre, que sa gaieté rendait fort piquant. Il y avait dans son attitude, comme dans ses manières, un abandon qui semblait dire : Aimez-moi. Son front était si heureusement taillé, qu'en dépit de la mode elle le portait toujours découvert et sans ornement de cheveux. Elle possédait de belles dents, des lèvres aussi fraîches que délicatement dessinées, une gorge parfaite. Subjugués par tant d'attraits, il était naturel que cent adorateurs répondissent ensemble à la duchesse : Je vous aime. Aussi faisait-on courir le
bruit qu'elle encourageait beaucoup d'amants à la fois.
La jeune marquise de Guemenée, belle-fille de M"'^ de Montbazon ne lui cédait point en charmes non plus qu'en faiblesses ; mais toutes deux avaient une rivale, souvent préférée, et cependant peu redoutable, dans M''« d'Haute* fort. Celte jeune beauté avait autant de cruauté que de charmes : ses grands yeux lançaient autour d'elle des feux qui ne chauffaient point leur propre foyer, c'était une belle statue qu'on admirait sans l'émouvoir. De nombreux soupirants s'attachaient partout à ses pas ; hélas ! ils portaient une rude chaîne: sévère à l'excès, M"" d'Hautefort accueillait leur hommage d'un ton dédaigneux ou d'un air railleur qui les désespérait. Peut-être devait-elle à cette absence de tendresse l'honneur d'avoir opéré une sorte de prodige. Seule de toutes les femmes présentées à Louis XllI, elle avait attiré le regard de ce prince farouche. Assez souvent, dans les cercles, il s'approchait de cette demoiselle pour l'entretenir ; singuliers entretiens où le monarque prouvait son inclination à la plus jolie personne de la cour en lui parlant de sa chasse, de ses chiens et de ses oiseaux.
Entre les femmes qui se^pressaient en bouquets éclatants aux noces de la reine d'Angleterre, on remarquait encore Marie de Mantoue ', rose un peu pâlie aux rayons d'un astr3 trop ardent ; M'''^^ de Rohan, de Vendôme, de Guise et mille autres dont les noms formeraient une trop longue liste. Toutes, ou du moins presque toutes, eurent un soupir pour le bel Anglais. Mais sa vanité ne se contenta pas du choix qu'il pouvait faire aisément d'un cœur, parmi tant de cœurs qui s'offraient à lui ; ses vœux, en planant sur ce parterre de beautés, s'arrêtèrent à celle qui les dominait toutes par son rang : Anne d'Autriche fut l'objet pour lequel se prononça trop peu mystérieusement
1. La Biocfraphie universelle, qui fait naître celte princesse ters 1612, commet évidemment une faute. On lit dans les mémoires du temps qu'elle avait près de trente-sept ans quand Cinq-Mars lui adressa ses vœux en 1637 ou 1638.
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l'audacieux Buckingham. Au doux parler que ces dames faisaient cnt(Midre ù cet ôlraufjer, aux agaceries qu'elles hasardaient dans le dessein de le captiver, on croyait voir un sérail eni|)ressé de plaire au chef dos croyants, et la fille de Pliilippe III s'élant mêlée aux odalisques ne dut pas être surprise qu'on lui jetât le mouchoir.
La duchesse de Ghevreuse devina promptement l'amour ambitieux du ministre, et l'impression fort vivo qu'il produisait sur la reine. Cette favorite était habituée à lire dans les penchants de sa maîtresse : elle savait, en comptant les battements de son cœur, mesurer le degré d'émotion qu'elle éprouvait, et jugeait d'avance avec pré. cision des progrès qu'un sentiment ferait chez Sa Majesté. La duchesse vit donc clairement que Buckingham, tout audacieux qu'il était, élevait ses vues peu au-dessus du point où les condescendances d'Anne d'Autriche pourraient s'arrêter. Et ce terme mobile de la vertu d'une femme, personne ne savait mieux que la duchesse qu'un amant bien épris le repousse, hélas ! à son gré.
Mais la favorite n'avait pas moins de coquetterie que de pénétration : le charmant Buckingham l'enlaçait aussi de ses séductions, et personne autant qu'elle ne pouvait se flatter de le captiver. Depuis longtemps on ne la citait plus parmi les femmes les plus belles de la cour ; il demeurait entendu qu'elle possédait une beauté hors ligne. M'"« de Ghevreuse se prêtait de bonne grâce à cette sorte de déification de ses charmes; mais renoncer à l'exercice de leur pouvoir eût été par trop divin, et la duchesse rentra humainement au concours pour disputer aux mortelles le cœur du ministre anglais. Le cœur n'est pas bien dit : l'aimable confidente d'Anne d'Autriche avait les passions vives, mais nullement pénétrantes ; son amour faisait peu de progrès en profondeur, beaucoup en superficie. Tranchons le mot, elle obéissait à l'ambition du plaisir. Les dames ainsi ambitieuses manquent rarement le but qu'elles se proposent, lorsqu'elles ont de la beauté. Buckingham habitait Ihôtel de Ghevreuse ; il voyait à toute heure la duchesse ; le duc, à qui le favori de Charles I"'
promettait l'ordre de la Jarretière, songeait beaucoup plus aux honneurs de cette brillante chevalerie qu'à l'honneur conjugal de sa maison ; M"»" de Chevreuse compta une conquête de plus, si toutefois elle s'occupait encore du chiffre de ses adorateurs.
Après les exigences du plaisir, venait, dans les affections de la surintendante, le goût passionné de l'intrigue; et déjà, lors du mariage d'Henriette, le tour de l'intrigue était arrivé. L'amour entendu à la manière de M""» de Chevreuse, met le temps à profit avec une grande habileté. Or, maintenant, rien ne flattait plus l'imagination de l'illustre intrigante, que l'espoir d'amener la reine à prêter l'oreille aui galanteries de Buckingham. Il y avait peu d'efforts à faire pour y réussir : une flamme subite courait dans les veines de cette princesse. Elle était livrée à cet entraînement de passion, à ces paroxysmes de délire qui caractérisent l'amour castillan. La jalousie ombrageuse de Louis XIII, les opinions malignes du monde, l'envie envenimée d'une rivalité déçue dans ses espérances, tout allait devenir indifférent à la reine. L'image de Buckingham effaçait en elle tout sentiment de crainte ; encore quelques jours, et la fille de Philippe III se laissait peutêtre aller, corps et âme, à ce penchant qui l'entraînait en l'étourdissant.
Cette effervescence de pensées, disons plus, ce désordre de sens fut péniblement réprimé pendant une fête magnifique donnée par le cardinal de Richelieu à la nouvelle épouse de Charles I»' et aux hommes d'État qui devaient la conduire en Angleterre. Buckingham, que la mâle beauté de son visage, ses grands yeux noirs, ses cheveux bruns, surtout sa taille haute et l'admirable proportion de ses formes rendaient déjà si séduisant, parut à cette fête avec un costume d'une telle richesse que toute la magnificence des courtisans de Louis XIII fut à l'instant éclipsée. Le duc portait un habit de satin gris de lin, brodé de perles : cette broderie, disposée par bandes, n'offrait pas un point qui ne valût vingt écus. Chacun des boutons, faits de grosses perles, pouvait être évalué à cent pistoles.
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Sur l'épaule pauchc du promier ministre anf,'lai.s, llottait un (locon d'aipuillcttos, également brodé de perles, et dont les ferrets étaient aussi formés par un décroissementbien ménagé do ces précieux bijoux. Une chaîne de même nature et d'une grande valeur entourait six fois le cou du favori de Charles ; chacun de ses contours venait, en s'ar* rondissant, tomber avec grâce sur la poitrine, pour mieux faire ressortir, à travers une mate blancheur, l'éclat d'un ordre de Saint-Georges valant plus de huit cent mille écus^ Le chapeau de Huckingham, que surmontait un bouquet déplumes de héron, était légèrement relevé sur le côté par cinq diamants d'une excessive grosseur, qui étincelaient entre des touffes de chevelure noire. Deux grosses perles pendaient aux oreilles du magnifique seigneur. Sur sa cape de velours vert tendre, d'autres myriades de perles circulaient en dessins remplis de goût et éclairés çà et là par les brillants qu'une main habile y avait mêlés. En un mot, jamais parure de gentilhomme, et peut-être de souverain, ne s'était élevée à la valeur de celle du fastueux Buckingham : quatre millions de notre monnaie ne l'eussent pas payée. On apprit sans étonnement que ce ministre, plus puissant que son maître lui-même, avait trouvé tout simple d'emprunter une partie des joyaux de la couronne pour satisfaire ses caprices, et que, contre le vœu des lois du royaume, il avait fait passer les mers à ces trésors de l'l'^:tat.
Le duc s'était fait un peu attendre, afin que toute la cour l'eût devancé chez le cardinal ; son entrée produisit un efîet prodigieux. A l'aspect de tant de richesses, que faisaient valoir une grâce exquise, une aisance toute charmante, les dames frémissaient d'émotion : leur sein haletant et que trahissait sa nudité d'étiquette, repoussait, par des battements précipités, les pierreries qui l'ornaient :on eût dit que le cœur de ces beautés vivement impressionnées voulait briser son enveloppe de satin pour s'élancer vers l'enchanteur. M™» de Chevreuse, seule peut-être, ]\jm« (jg Chevreuse qui connaissait bien ce que tout ce prestige cachait de réalité, demeurait calme observatrice
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au milieu de cette foule enivrée; heureux retour de sangfroid d'une passion satisfaite, qui tempéra le transport d'Anne d'Autriche quand trop d'imprudence allait la perdre.
Au fond de la salle où l'on dansait, deux escarboucles, plus lumineuses encore que les pierreries de Bucking^ham, s'attachaient, étincelles mobiles, à tous les mouvements de la reine: c'étaient les yeux du cardinal. La favorite en prévint sa souveraine ; mais cet avis arrivait tard. Le duc avait figuré dans plusieurs quadrilles avec Sa Majesté, et l'on connaît le pouvoir de la danse sur une âme déjà troublée. Depuis le commencement du bal, Richelieu épiait tous les mouvements du couple dansant. Or, ces passes où les regards se rencontrent, cet enchaînement de doigts où la chaleur se communique, ce rapprochement du corps qui fait circuler une sorte d'électricité avec le sang ; en un mot, tout cet abandon du plaisir, déjà si remarquable quand le plaisir n'est qu'une récréation, prend un caractère bien autrement expressif lorsque l'amour est de la partie. Anne d'Autriche, enivrée, éperdue, avait plus d'une fois, par un entraînement invincible, pressé le bras de son danseur en tourbillonnant avec lui ; plus d'une fois ses jolis doigts, souples interprètes d'un sentiment trop tendre, s'étaient enlacés à ceux du bel Anglais, et cette chaîne vivante avait tardé de se rompre à la fin de chaque figure. Que d'indices convaincants pour un observateur aussi exercé que le cardinal ministre ! A des signes si imprudents de la part de la reine, d'une témérité si affectée de la part du présomptueux Buckingham, Son Imminence ne pouvait douter de l'intelligence qui régnait entre le duc et l'épouse de Louis XIII ; intelligence qui, dans l'état de délaissement où se trouvait celte princesse, pouvait être portée au premier moment jusqu'à la plus étroite intimité. Gomment donner une juste idée de la fureur que cette découverte alluma dans le sein de Richelieu ? Une inclination brûlante trompée, trahie, une jalousie aigrie de tout ce que pouvait y ajouter de fiel la certitude d'avoir été joué ; enfin, la perspective d'un rejeton étranger jail-
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lissant (lo la monarchie française ; tels étaient los terribles éléments de colèn^ fini se combinaient dans lu cœur du cardinal. Virij^t fois il fut tenté d'arracher le roi de la salle où ce prince imprégnait un lansquenet de sa mélancolie habitui'llc : il voulait l'amener par le bras au milieu des danseurs et réveiller sa bile corrosive en lui montrant la reine lanyuissanimenl penchée dans les bras de Huckingham. Le ministr>.; se rendit cependant maître de ce transport,arrêté par la crainte d'un scandale éclatant, dont tout l'odieux retomberait sur Louis XIII. Mais depuis longtemps un valet à cheval galopait vers le couvent du père Joseph, conseiller du cardinal dans les circonstances orageuses, et que Son Lminence appelait à l'instant auprès de lui.
Dans l'intervalle du départ de l'exprès à l'arrivée du moine, le favori de Charles I", qui voyait tout à travers le prisme d'une passion encouragée, vint complimenter Richelieu sur la délicieuse ordonnance de sa fête. Soudain la physionomie du dominateur de la France, tout à l'heure si sombre, si contractée, prit l'expression d'une bienveillance expaasive ; lo sourire y accourut. Il remercia le ministre anglais, l'appela son cher collègue, lui serra la main, puis il ajouta qu'il était enchanté d'avoir rencontré avec quelque bonheur les goûts d'un hôte si digne des honneurs qu'il s'efforçait de lui rendre. Son Éminence complimentait encore, quand un page, qui lui parla à l'oreille, l'avertit que le père Joseph l'attendait dans son cabinet. Cet avis n'altéra nullement l'affabilité du cardinal : plus aimable, plus prévenant encore, il poursuivit, en reprenant la main du ministre anglais : < Retournez, mon cher collègue, au milieu de ces beautés, dont le regard semble me reprocher de vous retenir trop longtemps. » Et le fourbe s'éloigna en prodiguant des signes affectueux à l'homme qu'il eût volontiers poignardé.
Vous avez vu quelquefois, durant une douce matinée de juillet, un beau soleil répandre sur la nature sa chaleur vivifiante, sa lumière encore exempte des rayons qui dessèchent ; l'âme est réjouie par le sourire du grand astre ;
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les oiseaux gazouillent leur reconnaissance ; la fleur se hâte d'entr'ouvrir son sein pour y recevoir l'influence bienfaitrice. Tout à coup les rayons s'éteignent, le ciel s'obscurcit, l'âme s'attriste, les oiseaux se taisent, la fleur tremble sur sa tige fragile, la nature paraît s'envelopper d'un crêpe, un bruit sourd mugit au loin. C'est la tempête, qui, par une brusque transition, succède au temps serein,.. Tel fut Richelieu : à peine avait-il quitté le duc, qu'un sombre nuage enveloppa ses traits ; son sourcil s'abaissa sur l'orbite où roulait son œil enflammé ; une grimace convulsive remplaça, sur ses lèvres, le simulacre de riante expression qui venait d'y passer ; un bruyant soupir s'échappa de son sein au moment où il se laissait tomber dans le vaste fauteuil placé près de son bureau.
A l'autre extrémité du cabinet, se tient, debout et silencieux, un religieux d'une taill.e moyenne : c'est le père Joseph ; il porte la robe grossière des franciscains ; son corps est ceint d'une corde ; ses pieds, souillés de boue, ne sont qu'à demi couverts par des sandales de peau crue. Cet homme a les traits âprement dessinés, le teint olivâtre, l'œil creux, la barbe noire et fournie. Un solitaire de la Thébaïde semblerait moins éloigné que lui des sensualités de la vie mondaine. Cependant, il se cache sous ces dehors austères plus d'ambition que n'en couvre communément le manteau des rois. Le conseiller de Richelieu sourit de pitié à l'idée de la pourpre romaine qui lui est promise : il médite la conquête d'une puissance plus vaste. La nuit, durant de bilieuses insomnies, l'imagination de ce moine, écartant les murs humides de l'humble cellule, prend possession de la moitié du monde: il lui faut l'empire de la chrétienté.
Déjà, nouveau Pierre l'Ermite, Joseph sut concevoir et presque réaliser une autre croisade. En Italie, en Espagne, des princes pieux s'émurent à sa voix, qu'ils croyaient inspirée. Des populations en armes s'ébranlèrent pour le suivre au centre de l'empire ottoman. Le duc de Nevers et de Mantoue, généralissime des croisés du xvii* siècle, réunissait cinquante mille hommes, que devaient secon-