CHAPITRE V
Paroxysme. — L'aveu. — M. de Lafeymas. — Les raffinés.— L'embuscade, — Le roué anglais. — Le souterrain, — Le faux père Anselme . — Un duel près du confessionnal. — Pauvres nonnes ! — Un cadavre dans le lieu saint. — Une duchesse en jardinier. — La reine et le cardinal.
Aune d'Autriche, s'éloignant à regret de la fête du cardinal, retournait au Louvre dans son vaste carrosse, où le soleil levant éclairait les traits altérés de Sa Majesté. Le citadin matineu.x reconnut l'équipage de la reine, non seulement au riche harnachement de quatre chevaux anda-
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lous, présent de Philippe IV, mais aux sculptures dorées qui se contournaient ambitieusement autour des larges Ouvertures du carrosse, fermées en ce moment par des glaces de Venise. M""* de Ghevreuse avait péniblement arraché sa souveraine des derniers groupes de danseurs, où Buckingham la retenait captive, comme l'aimant retient le fer.
Depuislongtemps Louis XIII etMariede Médicis avaient quitté les salons ; mais l'étiquette était loin alors d'occuper la reine Anne: l'amour, même couronné, oublie aisément sa dignité ; il descend volontiers dans la foule, il se ferait peuple pour s'enivrer du murmure d'un soupir, pour frémir délicieusement de létreinte d'une main. Tant que les musiciens auraient tiré de leurs instruments quelques sons disputés au sommeil, tant qu'un seul flambeau de cire blanche eût jeté sa lueur pâlissante à travers les feux du jour croissant, l'illustre Espagnole se serait mêlée aux quadrilles persistants qui prolongeaient les plaisirs de la nuit. Richelieu veillait aussi : son œil épiait sans relâche tous les mouvements de la reine ; il s'efforçait de deviner, à la moindre agitation de ses lèvres desséchées par un souffle brûlant, le sens des paroles confidentielles qu'elle paraissait faire entendre au ministre anglais. La favorite, malgré son empire sur l'esprit dn cardinal, n'avait pu le distraire de cette attentive observation. Elle lisait sur son visage l'expression d'une jalouse fureur, que déguisait assez mal le sourire fallacieux de Son Eminence. Il était difficile en effet de ne pas partager les soupçons du jaloux observateur. Le dérangement qu'apportent dans la parure des dames les froissements d'une fête tumultueuse ne suffisait pas pour expliquer le désordre de la reine ; au mouvement de son sein, au langage mélancolique de ses yeux humides, à l'abandon de toute sa personne, on pouvait reconnaître les traces de cette agitation puissante que le cœur a cessé de combattre et dont il désire avec ardeur le triomphe. La duchesse, frappée de ces signes d'une passion que tout le monde allait découvrir, s'approcha de l'épouse de Louis Xlil, et faisant vibrer une corde bien
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sensible do co naturel ému, la coquetterie, elle lui déclara qu'il était impossible qu'elle restât plus longtemps au bal, sa toilette étant tout à fait (îétrie, et les charmos de Sa Majesté éprouvant une altération que le grand jour allait rendre fort disgracieuse. Il n'en fallut pas davantage : cinq minutes après cet avis, Anne d'Autriche, accompagnée de sa favorite, traversait, au grand trot, de son attelage espagnol, l'espace, encore coupé de halliers, de prairies et de terres labourées, qui séparait le Luxembourg du palais de nos rois.
— Ne me quittez pas, Marie, dit la reine à la duchesse quand elles furent au Louvre ; je vous prie, sur tous les plaisirs que vous me pourriez faire, de rester en ce moment près de moi ; j'ai besoin d'avoir à mes côtés quelqu'un que j'aime. Je ne dormirai pas, oh ! non, je ne saurais dormir... Cette foule mobile... ces mille lumières... les sons de cette musique qui pénètre au cœur... tout cela presse le cours du sang... Je me sens brûler.
— Ah ! madame, répondit la surintendante d'un petit ton boudeur, comment ai-je mérité la singulière disgrâce de cette réserve? pourquoi me fermez-vous ce trésor de confiance où j'étais si liera de puiser? Votre Majesté serait-elle si cruelle que d'avoir des secrets pour sa Marie ?.. . J'en mourrais, chère souveraine, j'en mourrais.
Et quelques larmes tombèrent des yeux de la duchesse.
— Tu pleures, chère amie? que je suis malheureuse de l'avoir afiligéel... va, personne au monde ne peut m'être moins suspect que toi en la matière qui m'occupe. Je t'ouvrirai ce cœur qui se met hors du chemin de la vertu ; ta particulière amitié me conseillera, elle me prêtera bonne assistance pour rentrer dans la droite route... car je m'en écarte, Marie, je m'en écarte beaucoup.
Puis, cédant à un désir d'épanchement irrésistible, se laissant aller au besoin impérieux de caresser un être aimé, Anne se prit à embrasser sa favorite en la serrant avec force contre son sein. Elle couvrit de baisers ses bras, ses épaules, sa gorge, qu'elle inondait de pleur* brûlants.
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— Que Votre Majesté se mette au lit, dit la favorite attendrie du martyre qu'elle voyait errer parmi des fantômes d'adoucissement; sur le point que son âme est tant émue, elle a besoin de repos; je vais passer quelques heures à ses "Côtés, là, sur ce fauteuil.
— Non, non, Marie, c'est trop loin... je n'oserais à cette distance me découvrir sur ce que tu veux savoir. . . car il ne s'y rencontre pas un mot, une intention qui soit recommandable... Et d'ailleurs les princes sont-ils jamais seuls?... Le roi, cet homme qui n'a de pensées que pour la jalousie, qui ne trouve de plaisir qu'à me faire jeter des larmes, ne prête-t-il pas des oreilles à toutes les murailles de ce palais?... l'odieux cardinal laisse-t-il d'envoyer ses espions jusqu'aux portes de ma chambre?... Tu vas reposer près de moi, je te l'ordonne, je l'exige... Ne manque pas de fermer ces volets, étends sur ma couche cet épais rideau ; je veux me tenir en garde du moindre rayon de lumière, je ne dois pas rougir, même à tes yeux.
— Je m'en vais appeler une des femmes de Votre Majesté.
— Pourquoi faire, duchesse ? j'aurais à cette heure un déplaisir singulier à voir introduire ici un de ces visages glacés d'étiquette. Je suis fatiguée de la sorte dont ces gens me respectent. Voudrez-vous pas pour aujourd'hui me déshabiller ?
— Ce sera pour moi une allégresse grande, mais je suis mal adextre à me dépouiller de mes propres habits.
— Eh bien, je t'aiderai, Marie.
— Je ne saurais le souffrir.
— Enfant ! suis-je pas plutôt ton amie que ta souveraine ?... Allons, commence, je t'imiterai après t' avoir vu faire.
M™» de Ghevreuse, femme de chambre en effet assez maladroite, fut longue dans l'exercice inaccoutumé du devoir que la reine imposait à son amitié; elle vint cependant à bout avec le temps, de débarrasser Sa Majesté de a riche collection d'atours qui composait sa parure. Anne se montra, comme on le pense bien, encore plus inhabile.
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et ce no fut pas sans déchirer quelques dentelles, sans casser quclcjiics lacets, qu'elle acheva sa lâche.
— Que tu es belle, Marie ! dit la reine quand elle eût écarté prescjuo tous les vêtements de la duchesse... En vérité, je prends un plaisir extrême à voir tes formes parfaites et je parla{,''erais presque les tendresses qu'elles inspirent.
— Votre Majesté n'a rien à m'envier, répondit la favorite ; mais à quoi bon recevoir tant d'orgueil de quelques perfections, mieux vaut savoir en être heureuse.
La petite-fille de Charles-Quint et la descendante des ducs deRohan avaient jeté sur elles la même couverture: Anne se pressait auprès de son amie, elle la brûlait du contact de toute sa pursoane. Ce fut dans cette situation qu'elle lui avoua, sans le moindre détour, tout ce que le duc de Buckingham lui inspirait de tendresse, tandis que son cœur, bondissant contre celui de la duchesse, y portait l'orageuse conviction de ce récit.
M"'^ de Chevreuse consola de son mieux Sa Majesté, mais elle ne l'aida point à rentrer dans la droite route, se plaisant bien plutôt à semer de fleurs le sentier défendu où elle songeait à l'entraîner. Peu soucieuse des principes de la sagesse, passionnée à l'excès et ne trouvant rien de plus doux que le bruit de ses faiblesses, la surintendante acheva d'enivrer la reine par le tableau des voluptueux égarements de l'amour. Enfin, après un long entretien, Anne s'endormit dans les bras de sa favorite. Et les rêves trop vainement agités de Sa Majesté arrachèrent à la duchesse une larme de pitié, et cette exclamation s'échappa de son àme indignée : « Louis XIII, fantôme d'homme, était-ce donc pour un tel martyre qu'elle avait été unie à toi 1... »
Pendant que, sous les rideaux de sa couche, Anne d'Autriche ouvrait son cœur à sa dangereuse confidente, le père Joseph, couvert d'un habit de cavalier, courait en poste sur la route de Londres afin de prévenir les suites de l'inclination pécheresse de la reine. Dans le même but et pour agir immédiatement, le cardinal avait fait appeler
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Lafeymas, cet instrument tour à tour subtil et cruel de sa volonté.
— Vous connaissez M. de Buckingham ? lui dit-il.
— Qui ? ce paon au beau plumage venu d'Angleterre pour faire la chattemite autour des dames de la cour?
— Lui-même. J'ai à vous faire des commandements à son endroit.
— Merci, monseigneur, je ne serais pas fâché de voir si ma dague arriverait au cœur de ce muguet aussi vite qu'il fait pénétrer les traits de l'amour dans celui de nos belles.
— Quittez, monsieur, ce ton de coupe-jarret.
— Je me suis fait un langage propre à mes fonctions quand j'agis dans les affaires de Votre Éminence... J'ai lu l'histoire, et je m'assure que le seigneur Tristan, prévôt du palais de Louis XI, ne parlait pas à la manière des femmelettes.
— Monsieur de Lafeymas, je n'admets que la moitié de la comparaison.
— A votre aise, monseigneur... Au demeurant, que doisje faire dans cette rencontre touchant le favori de Charles I" ?
— Rien encore de déterminé; mais je me confie à vous pour observer toutes ses démarches, compter adextrement tous ses pas, surtout aux approches du Louvre et du Valde-Grâce.
— J'entends... Ce n'est donc pas chose dépourvue de raison que de donner créance au bruit qui court, savoir que cet Anglais fait mine de flairer les charmes de la reine?
— A ne vous rien celer, je crois qu'il en a formé la pensée. Tant que ce galant ne pourra voir Anne qu'en public, nous tiendrons son amour en bride ; mais s'il se prend à mugueter Sa Majesté, qu'il se trouve partout empêché par votre surveillance; vous savez mieux qu'homme de France tendre un guet-apens, et si Buckingham touchaitau pointde venirà finde ses intentions... vous m'avez compris, monsieur de Lafeymas ? Ceci toutefois n'est entendu que pour un cas extrême. Dieu ne permet le sacri-
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lico do sa crôaturo, ajouta le cardinal en levant les yeux au ciel, que pour raccomplissement de ses saintes lois.
— Ainsi soil-il !.,. lît vienne l'intendance de Champagne que Votre imminence m'a promise à la première action marcpiante
— l'allé est vôtre si la mission que je remets à votre adresse et expérience apporte le fruit que nous en attendons.
— Il faut que je l'avoue, monseigneur, voilà une intendance fort sinf^ulièrenient hypothéquée.
— On voit tous les jours des emplois obtenus par des \ erlus qui se sacrifient, il arrivera de bonne fortune d'en voir au moins un obtenu pour une vertu conservée.
Lafeymas avait à ses ordres une troupe digne de lui et qui se composait de gens qu'il est utile de dépeindre. On voyait circuler au Louvre des gentilshommes de noblesse douteuse portant un manteaude velours richement brodé, qu'ils ramenaient fièrement sur un pourpoint de taiïetas ou de satin orné de dentelles et de passements. Us étaient coiffés sur l'oreille d'un large chapeau gris ou noir sur lequel se balançaient des plumes rouges ou blanches. A leur côté pendait leur pesant estoc, unique interprète de ce qu'ils appelaient leur honneur ; vertu commode qui ne les empêchait pas de piper les dés au jeu et de détrousser les sérapins ' retenus hors du logis après le couvrefeu. Toujours prêts à se battre, ils appelaient le premier cavalier qu'on leur indiquait dans l'intérêt d'une mauvaise comme d'une bonne cause; leur sang était offert à prix égal au crime et à la vertu. Ainsi peuvent être signalés à peu près généralement les raffinés, bravaches qui, risquant à toute heure leur vie au jeu hasardeux de l'épée, ne se faisaient qu'une courte perspective d'existence et se hâtaient de dilapider leurs biens quand ils en avaient. Parmi ceux qui ne possédaient rien, quelques-uns vivaient d'escroqueries ; d'autres flattaient les passions persistantes de quelques vieilles femmes, qui se laissaient ruiner